Danse

Brigitte Lefèvre « Il faut savoir changer pour rester la même » [Festival de Danse de Cannes, Interview]

Brigitte Lefèvre « Il faut savoir changer pour rester la même » [Festival de Danse de Cannes, Interview]

08 décembre 2017 | PAR Yaël Hirsch

Celle qui dirige le Festival de Danse de Cannes depuis l’an dernier et qui a été à la tête du Ballet de l’Opéra de Paris pendant 20 ans propose deux longs week-ends de danse du 8 au 17 décembre 2017. Alors que Toute La Culture s’apprête à couvrir l’ouverture, nous avons rencontré Brigitte Lefèvre pour qu’elle nous parle de son programme mirifique et éclectique qui met le danseur au centre.

Cette année vous placez le festival sous le signe de la traversée. Que voulez-vous dire par là ?
C’était un joli titre, avec une touche une peu personnelle ; j’ai fait un solo qui s’appelle Traversée sur composition qui était très inspiré de musiques du désert et à ce moment-là j’étais dans un moment de voyages ; je me sentais traversée par différentes choses. L’objectif du Festival est de montrer la danse sous ses différents aspects. Mais toujours, le cœur, c’est le danseur. On parle toujours avec raison du créateur, des compagnies, du directeur… Mais le cœur, c’est le danseur car c’est le médium, c’est lui qui porte la pensée d’un auteur chorégraphe, qui va penser la tradition qu’il va transmettre. Et puis, Traversées, c’est aussi le titre du colloque qui a lieu dans le cadre du Festival en partenariat avec l’université de Nice. Et c’est quelque chose que je souhaite pour le festival : rassembler des forces vives. Je ne vais pas dire que c’est l’auberge espagnole mais c’est important de pouvoir accueillir, de pas être dans son territoire.

Quels grands ballets attend-on à Cannes ce mois de décembre ?
Il y a de grandes compagnies qu’on a peu l’habitude de voir, je pense par exemple au Ballet Nacional Sodre d’Uruguay, dirigé par Julio Bocca, qui est un des plus grands danseurs de sa génération. C’est quelqu’un d’absolument formidable, c’est un argentin et il m’a semblé important qu’il nous montre le classique Don Quichotte. S’il y a bien deux ballets phares (peut-être trois avec le Lac des Cygnes) c’est Gisèle et Don Quichotte. Et c’est important de montrer ces ballets-là. Et il y a aussi le ballet de Rome, dirigé par Eleonora Abbagnato, avec qui j’ai travaillé à l’Opéra de Paris. C’est une danseuse formidable et une très bonne directrice et je suis contente qu’elle puisse venir avec une soirée Roland Petit qui a été quelqu’un pour qui j’ai eu une immense admiration. J’aurais bien voulu qu’il y ait Maurice Béjart aussi mais la compagnie est au Japon. Je n’allais pas leur dire d’interrompre leur tournée pour qu’ils viennent à Cannes.

Il y a aussi le ballet de Genève qui sera un grand moment de rassemblement parce que je voulais qu’ils viennent avec leur Carmina Burana chorégraphié par Claude Brumachon. Le Carmina Burana, cela peut sonner comme une grosse caisse. Là, il a vraiment une vision particulière. Il y a aussi ses scénographes et des costumes assez insolites par rapport à ce qu’on attend d’un tel spectacle. Et puis le ballet de Genève, dirigé par Philippe Cohen, c’est une des grandes compagnies européennes, Par ailleurs, ils seront sur scène avec les forces vives des chœurs de Nice et de l’Orchestre de Cannes et les chœurs d’enfants du Festival de Cannes. Tout ceci va être filmé par France 3. Il y a aussi le CDNC d’Angers, qui vient avec une pièce que j’adore de Merce Cunningham. Merce, c’est quelqu’un qui reste mystérieux pour le grand public et l’on rentre dans un univers qui est absolument extraordinaire, à la fois philosophique et écologique.

Est-ce le même public qui vient aux grands ballets comme le Carmina Burana et aux spectacles plus intimistes ?
Je ne sais pas trop. Mais j’ai l’impression que c’est le même. Pour moi, un festival réussi, c’est le public qui le créé en choisissant ses spectacles dans le programme et en panachant. Est-ce que les gens le feront ? Oui, il y’en a qui le font, d’autres ne le feront pas. Parfois, les gens vont voir ce qu’ils savent qu’ils vont aimer. Alors que c’est formidable de découvrir quelque chose.

Quelle est la place des créations dans cette édition du Festival ?
Il y en a plusieurs bien sûr et c’est intéressant même s’il ne faut pas que le coup de la création devienne de la tarte à la crème, cela serait désagréable. Le Festival commence par une nouvelle pièce de Thomas Le Brun. J’aime beaucoup Thomas parce que c’est quelqu’un qui a une vraie intelligence artistique et l’esprit d’ouverture. Son écriture chorégraphique est réelle et pour Another Look at Memory, il s’inspire de l’œuvre de Marguerite Duras. C’est délicat car comment on peut dire qu’on s’inspire de l’œuvre de Marguerite Duras, il y’a un mystère là-dedans. Est-ce le rythme de l’écriture, est ce qu’elle dit ? Il y a aussi une nouvelle création de Robyn Orlin, qui est quelqu’un de complètement cocasse, très profondément réflexive et qui essaye de capter la vie, où qu’elle se situe. Et puis nous avons une histoire toutes les deux. Quand j’étais à l’Opéra de Paris, Gérard Mortier, le directeur de l’époque a voulu mettre au programme l’Opéra de Haendel L’Allegro, Il Penseroso e il Moderato. Nous avons pensé à mettre le ballet de l’opéra de Paris qui soit dans cette production. Je dis oui et ils me proposent un ou deux noms de chorégraphes qui me paraissaient un eu trop à la mode. Puis qu’on parlait de musique baroque, j’ai voulu prendre une chorégraphe dont la manière est baroque et j’ai pensé à Robyn Orlin. Or Gerard Mortier ne la connaissait pas du tout. Je l’emmène voir un de ses spectacles au Théâtre de la Ville où l’on suit une grosse dame en noir en train de chanter. Gerard Mortier n’était pas favorable. Je lui ai répondu que pourtant pour moi c’était elle qu’il fallait engager. J’ai vu le chef d’orchestre William Christie avec Robin, ils se sont entendus et finalement ça s’est fait. Ça a été une aventure incroyable. Il y’a encore des gens qui en parlent pour dire que c’était extraordinaire mais j’entends aussi des gens qui me disent que c’était affreux. Or, il y a deux ans, Robyn est venue me voir et m’a dit : «Je voudrai faire de la continuité de ce qu’on a fait mais en petite forme, un solo ». Elle voulait travailler avec Nicolas Le Riche qui a refusé. Je lui ai suggéré de travailler avec Benjamin Pech, un ancien danseur étoile de l’opéra et il paraît qu’ils s’amusent énormément en travaillant ensemble.

Crée en 2015 le  Trio ConcertDanse est imprégné du vent nouveau d’Alessandra Ferri et Herman Cornejo. Hermann est l’un des plus grands danseurs de l’American Ballet Seattle et elle c’est une femme d’une cinquantaine d’années qui a mis en place avec Hermann un concert dansé avec des pianistes, avec des extraits de pas de deux amoureux

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Voulez-vous me parler de Damien Jalet ?
Oui. J’adore Damien Jalet. J’avais demandé à Sidi Larbi Cherkaoui de faire très vite avec Jallet Le Boléro à Paris. Je ne sais pas si vous l’avez vu, c’était extraordinaire. Il m’avait tout de suite parlé de Marina Abramovi? et c’était formidable. Et j’ai beaucoup apprécié la manière dont travaillait Damien. Pour cette nouvelle pièce, Yama, qu’il propose avec le Scottish Dance Theater, je suis allée le voir en Belgique. C’est invraisemblable ce qu’il a fait. Parce qu’on est dans une espèce de danse hypnotique, rituelle, répétitive, où il peut même parfois s’en dégager et puis ça revient. Il y’a un côté très archaïque, C’est une pièce qui va, je pense, impressionner et entrer dans le public sur le mode opposé de la pièce coup de poing. Je contente de pouvoir la présenter.

Quelle est la place de l’histoire de la danse ? Vous repassez notamment la première chorégraphie de Maud Le Pladec, Professor ?
Maud est une magnifique interprète, d’une grande intelligence, un peu analytique. Elle a une vision très particulière mais également une vraie culture de danseuse contemporaine. Pouvoir présenter cela à un public qui ne l’a jamais vu, c’est vraiment un cadeau. Finalement, la première chorégraphie d’un chorégraphe donne quelque chose de nouveau, unique et singulier que l’on retrouvera après. Il peut y avoir des évolutions, c’est un peu le contraire dans l’art contemporain où l’on trouve des copies de maître puis seulement après un temps un art singulier. Simone de Beauvoir disait « Il faut savoir changer pour rester la même ». Pour, moi c’est une devise. Même si la danse n’a jamais cessée d’être inventée, depuis bien avant la danse contemporaine, les danseurs et chorégraphes contemporain sont dans une réflexion aiguë sur une histoire récente et la transmission. Le Musée de la Danse de Charmatz se situe dans cette perspective, et finalement je suis pour et je comprends ce besoin pour eux d’inventer leur propre espace.

Quelle est la place des jeunes compagnies au Festival de Danse de Cannes ?
Ce qui est aussi fondamental pour le Festival c’est le travail jeunes compagnies par exemple le Jeune Ballet de Cannes dirigé par Paola Cantalupo et je voulais faire un hommage à Maurice Béjart avec Cantate 51, Soli-Ter et Altro Canto 1. Il y a aussi l‘école du CDNC d’Angers, dirigé par Robert Swinston, avec des chorégraphies de Béatrice Massin et Dominique Boivin.

Au programme, il y a aussi du hip-hop. Pouvez-vous nous en parler?
Si c’est pour montrer que je suis moderne, le hip hop ne m’intéresse absolument pas. J’ai eu la chance de l’avoir découvert grâce à mon mari, Olivier Meyer, qui dirige le Théâtre de Suresnes et qui programme Suresnes Cités Danse depuis 25 ans. Il l’a vraiment fait pour permettre aux danseurs de pouvoir rencontrer d’autres univers sans se fermer dans leurs techniques. Dans le hip-hop, parfois, on arrive à la même ornière que dans le classique : c’est la performance pour la performance et il faut en sortir. J’ai connu Jan Gallois grâce au festival Suresnes Cité Dance. La pièce qu’elle crée pour Cannes est la première qu’elle chorégraphie pour 4 danseurs plus elle-même, soit 5 personnes sur scène. Un des danseurs vient de la Capoeira, l’autre du Hip-Hop un troisième de la danse contemporaine, j’ai hâte de voir le résultat. Et c’est un peu pareil avec Anne Nguyen que j’aime beaucoup. C’est quelqu’un d’assez sombre, très concentrée sur le mouvement et elle invente le « looping pop », cette danse avec une énergie extraordinaire mais qui ne se déploie pas finalement qui ne s’exprime pas de manière très démonstrative. Cette énergie est là comme un savoir qui déjà s’échappe pour aller ailleurs.

Et le Festival se conclut par un grand bal participatif ?
On avait déjà fait ça la première année. Avec le Bal Flash de Hervé Koubi. On avait fait ça avec des jeunes et des moins jeunes au mois de novembre, il faisait encore beau. Mais pour cette année, je voulais quelque chose qui soit plus à l’intérieur et il va y’avoir une série d’ateliers pour permettre au public de pratiquer. Cette ouverture, c’est quelque chose qui est dans l’air du temps.

Est-ce que tout le monde peut danser?
Non, tout le monde peut pas mais tout le monde peut essayer ou transformer. Tout le monde peut transformer, l’important c’est d’être ensemble. Et puis je suis assez sensible à ce désir que beaucoup ont de faire des choses participatives. Je crois que c’est important. Il faut le faire sincèrement, pas pour être dans l’ère du temps mais je trouve que c’est une belle chose, de la même manière qu’on va participer à ce festival.

Visuels :

¨Professor ©Caroline Ablain

Benjamin Puech ©DR

Affiche du festival

WONDER WHEEL de WOODY ALLEN : Un sauveteur nommé désir
L’exposition « Les Faits du hasard » au Centquatre-Paris
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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