Danse

« Wheeldon / McGregor / Bausch » : entre création et pièce culte

« Wheeldon / McGregor / Bausch » : entre création et pièce culte

05 décembre 2015 | PAR Géraldine Bretault

Une programmation tripartite de l’Opéra de Paris, qui permet aux balletomanes d’apprécier la polyvalence des danseurs dans des registres très différents, et aux néophytes de découvrir de nouveaux chorégraphes. La série est donnée en l’honneur de Pierre Boulez, qui fête ses 90 ans cette année.

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Polyphonia, Christopher Wheeldon

Formé au Royal Ballet School, Wheeldon a créé Polyphonia à New York en 2001, et il s’agit d’une entrée au répertoire pour l’Opéra de Paris. Dans le sillage de Balanchine et de son ballet Agon, Wheeldon s’est lancé dans une entreprise qui avait de quoi lui faire peur, de son propre aveu : « mettre en danse » des pièces pour piano de Ligeti, qui n’étaient pas destinées à un ballet. Interprétées avec brio par Michel Dletlin et Ryoko Hisayam, ces morceaux à tempi variables convient d’abord huit danseurs dans le premier tableau, pour céder la place à des duos et quatuors qui peuvent se lire comme une étude du couple contemporain. Amandine Albisson et Stéphane Bullion, présents dans cinq tableaux, dominaient la série ce soir, même si l’écoute et la complicité entre tous les partenaires priment ici sur la difficulté d’exécution. La simplicité des justaucorps mauves ceinturés pour les femmes et des académiques bleu marine pour les hommes souligne l’écriture chorégraphique, qui s’empare du plateau pour y tisser des lignes graphiques et savantes.

Alea Sands, Wayne McGregor

Une soirée en l’honneur de Pierre Boulez, donc, pusique le chorégraphe britannique Wayne McGregor a choisi la pièce Anthèmes 2 (pour violon et électronique) pour cette 3e création pour l’Opéra de Paris. Annoncée comme un événement, grâce notamment à la participation de Haroon Mirza, artiste qui manipule les sons et la lumière, la pièce surprend l’audience par son introduction : tandis que la scène est encore plongée dans le noir, des sons se mettent à crépiter, sous les assauts lumineux des gros cabochons situés sous la circonférence du plafond de Chagall, qui s’allument et s’éteignent de manière aléatoire. Les regards se perdent vers les hauteurs, puis un mouvement s’esquisse sur le plateau. Moulée dans un académique beige ponctué de tâches noires géométriques aux accents cubistes, Marie-Agnès Gillot fait une entrée inquiétante, féline, et déploie sa silhouette familière dans l’espace. Le violoniste Michael Barenboim, fils du célèbre chef, assume la rude tâche de jouer sa partition face à des amplificateurs indisciplinés, que même ses pizzicati lancinants ne parviendront pas à dompter. Malgré de beaux enchaînements et une virtuosité assumée, la pièce déçoit par son caractère brouillon et son abstraction qui semble un peu vaine.

Le Sacre du Printemps, Pina Bausch

On ne présente plus la pièce culte de la regrettée Pina Bausch. Créée en 1975, elle reste non seulement un sommet de son œuvre, mais surtout une des plus belles interprétations de ce ballet pourtant maintes fois chorégraphié (Béjart, Gallotta, Preljocaj…). Chez Pina, la préparation de l’arène où le terrible rite païen va s’accomplir – le choix puis le sacrifice d’une jeune fille – est déjà un spectacle en soi : un bataillon d’hommes en noir s’avance sur scène en poussant des bennes remplies de terre, qu’ils vont passer de longues minutes à déverser et égaliser sur le plateau de l’Opéra. Quand Vello Pähn entre dans la fosse pour diriger l’orchestre de l’Opéra, la musique de Stravinski emplit tout l’espace, dans une interprétation remarquable, qui sera d’ailleurs saluée par le public. Pendant 35 minutes qui semblent condenser le temps pour l’Eternité, une masse de 32 danseurs hommes et femmes vont se défier, s’affronter, se frôler, dans une lutte à la vie et à la mort. L’Élue, puisqu’il faut bien une victime consensuelle, sera Eleonora Abbagnato, qu’on avait rarement vue aussi investie dans un rôle. C’est exsangue et comme transportée dans un Ailleurs invisible qu’elle viendra saluer de sa frêle silhouette, soutenue par Alice Renavand, sous des applaudissements tonitruants et reconnaissants. Ce soir, la puissance de l’œuvre s’est imposée une fois encore, en entrant en forte résonance avec les récents attentats. Devant les réactions primaires et grégaires des uns et des autres, la violence faite au femmes, les convulsions d’un monde déchaîné, les victimes innocentes sacrifiées, nous ne sommes pas loin de penser que Pina aurait pu créer cette pièce sans en changer un pas suite aux événements du 13 novembre dernier…

Visuels : © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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