Danse
bacH 6 SoLo : Lucinda Childs/Robert Wilson-Jennifer Koh

bacH 6 SoLo : Lucinda Childs/Robert Wilson-Jennifer Koh

04 septembre 2021 | PAR Nicolas Villodre

Le théâtre de la Ville et le festival d’Automne nous offrent une « création in situ » de Bob Wilson, Lucinda Childs et Jennifer Koh qui mêle musique, danse, théâtre et architecture dans la chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière laïcisée, vouée aux « expériences artistiques singulières ».

Childs/Wilson

On ne change pas une équipe qui gagne, celle en l’occurrence formée depuis lurette, depuis Einstein on the Beach, depuis I was sitting on my patio this guy appeared I thought I was hallucinating – que reprend cette année le festival automnal – par la danseuse et chorégraphe Lucinda Childs et le metteur en scène de théâtre et d’opéra Bob Wilson. Le programme de Bach 6 solo indique ainsi, dans une hiérarchie qui tient compte de la courtoisie, de la notoriété et de la genèse de l’œuvre les trois têtes d’affiche, indépendamment de leur ordre d’apparition au cours de la soirée. L’une apparaîtra en vedette américaine, en deuxième partie de la représentation; l’autre se tiendra en réserve de la République, parmi l’assistance, au milieu, précisément, de sa demi-douzaine d’assistants; la dernière, la violoniste Jennifer Koh, comme dans l’évangile, sera la première à monter sur scène, venue du fond de la chapelle.

Le hasard faisant bien les choses, on retrouve la structure octogonale du dôme de la chapelle principale dans celle de la scène designée par Bob Wilson. On peut se demander si l’agencement des lieux en « croix grecque » n’a pas joué sur le casting, les quatre danseurs convoqués, Alexis Fousekis, Ioannis Michos, Evangelia Randou et Kalliopi Simou étant d’origine hellène, voire hellénique – avec la connotation antique, et même duncanienne, de ce qualificatif. Ceci dit, autant Isadora cherchait à animer les danseurs peints sur les vases en céramique ou changés en statues, autant Lucinda paraît avoir voulu désanimer la danse, la dénaturer, la dépsychologiser, la déshystériser – référence à Charcot oblige. Humblement, le metteur en scène comme la chorégraphe du spectacle ont créé a minima, laissant agir sans la parasiter, jouer sans lui porter ombrage, se mouvoir et nous émouvoir directement  la violoniste et la musique de Bach.

Koh/Bach

Sei Solo est le titre bisémique (voulant dire « 6 soli » et « tu es seul ») des six pièces pour violon écrites par Bach entre 1713 et 1720, sues par cœur et restituées avec finesse, fougue et amplitude, le cas échéant, par la violoniste américaine Jennifer Koh. Elle enchaîne, deux heures durant, un entracte bienvenu pour elle en sus, sonates et partitas relevant pour la plupart de mouvements de danse -Allemande, Courante, Sarabande, Bourrée, Gigue, Chaconne, Gavotte, Rondeau, Menuet… La performance de Koh est, littéralement – en termes sportifs -, remarquable en soi. Par ailleurs, son corps entier entre en action, pas seulement les doigts et les bras, en fonction du tempo ou du type de morceau. Ses déplacements sont mis en place, en scène, en danse dans un concerto de chambre ou un solo concertant. 

La piste octogonale, à l’instar de la tour des Vents athénienne, un carré incliné, décliné, qui veut se faire aussi gros que le cercle, rappelle la piste circassienne. Le public entoure la bête de scène ou la Lola Montès d’un soir, séparé par des colonnes au bas desquelles Wilson a disposé des lampes contreplongeantes donnant du volume à ses épures et valorisant le monument classique. La soliste se tourne en notre direction, s’approche des limites de l’arène et du liseré de leds la bordant, sourit en gardant les yeux clos, concentrée, lisant la musique non sur une partition mais in petto. Les quatre danseurs évoluent selon une logique propre, indépendamment de la musique, ni l’illustrant ni la contrariant. Entre eux, ils sont coordonnées, sont vêtus à l’antique, par des tuniques aux plis nets et précis, dessinées par Carlos Soto. En prime, nous avons droit à deux performances arty (galeristes ou muséales plus que théâtrales) : l’écalage d’un gros œuf dont les langes forment une spirale au sol (la spirale étant le principe compositionnel des miniatures dans l’art musulman, d’après Alexandre Papadopoulo) et l’apparition-disparition de la diva Lucinda, chargée d’un fil d’Ariane en gros cordage marin. Un mirage, un acte butô, une résurrection.

Visuel : Jennifer Koh et Lucinda Childs dans Bach 6 Solo © Lucie Jansch.

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Nicolas Villodre

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