Danse
Cinédanse : Dance de Lucinda Childs

Cinédanse : Dance de Lucinda Childs

18 août 2021 | PAR Nicolas Villodre

Le retour à Paris de Lucinda Childs, invitée par le Théâtre de la ville hors les murs, à la Salpêtrière, pour y créer avec Bob Wilson et la violoniste Jennifer Koh Bach 6 Solo dans le cadre du Festival d’automne, nous permet de revenir sur sa chorégraphie mythique Dance.

Expanded Cinema

Nous découvrîmes la comédienne et danseuse Lucinda Childs et le metteur en scène, lumiériste et acteur Bob Wilson en 1978 au théâtre de la Renaissance dans la pièce de ce dernier I Was Sitting on My Patio This Guy Appeared I Thought I Was Hallucinating. Cette œuvre poétique anti-narrative, anti-représentative et anti-déclamative fut pour nous un tel choc esthétique qu’il nous a été, depuis, presque impossible d’apprécier d’autre pièce de théâtre. Je me souviens que Wilson y avait déjà utilisé un micro HF un peu comme notre crooner Jean Sablon avait adopté en 1936 un micro tout court pour pouvoir moduler sans le besoin de hurler. Enfin, des séquences tournées en noir et blanc et en 16 mm, si nos souvenirs sont bons, rapprochaient l’opus du « cinéma élargi », c.à.d. d’une réalisation audiovisuelle intégrant la scénographie, mêlant l’ici et maintenant à l’élément pré-enregistré, confondant représentation et reproduction. On pourra voir (ou revoir) I Was Sitting on My Patio… fin septembre à l’Espace Cardin, lieu où Bob Wilson avait étrenné à Paris, en 1971, son Prologue du Regard du sourd.

Le mot « multimédia » qui désigne l’utilisation de films sur scène est apparu, semble-t-il, peu de temps après l’Exposition universelle de 1958 de Bruxelles. C’est dans cette manifestation, ainsi que le rappelle Dominique Noguez, que Kenneth Anger projeta une version triple-écran d’Inauguration of the Pleasure Dome. L’écran large, cinquante ans après la « polyvision » d’Abel Gance à base de triptyques napoléoniens, permettait au cinéma de réagir à la concurrence du petit écran. Divers moyens techniques furent exhibés à Bruxelles : le split-screen, le cinémascope, la panavision, le cinérama, le format 70 mm… Anger anticipa sur Andy Warhol et son Chelsea Girls (1966) ainsi que sur Charles Atlas et Merce Cunningham et leur diptyque Torse (1978). Lucinda Childs mit au point Dance (1979) après avoir brillé comme danseuse dans Einstein on the Beach (1976) de Bob Wilson et comme interprète du niveau d’une Delphine Seyrig dans I Was Sitting on My Patio. Dans Dance, onze danseurs uniformément vêtus de combinaisons claires, soutenus par la musique minimaliste de Philip Glass se mesurent à leur double projeté par intermittence, en arrière-plan, captés en 35 mm noir et blanc par Sol LeWitt. Le film est diffusé en parfaite synchronie avec la danse – la musique était celle de la B.O. du film et se prolongeait durant des sections noires. L’image autorise d’autres points de vue que ceux du prince : des plans d’ensemble sous d’autres angles et des vues rapprochées, « plus vraies que nature ».

Danse élargie

Dans la pièce de Lucinda Childs, cinéma et danse font plus que bon ménage : ils font synergie. Quoiqu’enchâssées l’une à l’autre, dupliquées l’une par l’autre, mises en abyme à la puissance deux, jamais une expression ne prend le pas sur l’autre. Les images renforcent, si tant est que ce soit possible, la fascination qui résulte du port de bras classique, du maintien baroque, du perpetuum mobile de derviches tourneurs, de trajectoires complexes, de l’envoûtante partition de Glass. Dance, ascétique, austère, mathématique, chorégraphiquement parlant recule les limites du spectacle. Cette extension du domaine de la danse peut être mise en relation avec le renouveau du langage chorégraphique annoncé par Anna Halprin et sa notion de tasks et, bien sûr aussi, avec les mouvements quotidiens tendant à se différencier des pas de danse classique dans l’esprit de la Judson Church.

Si la pièce de Childs conclut sa période postmodern dance, elle est aussi dans la lignée de créateurs poly-expressifs. On pense notamment à Eugène Frey, qui utilisa la projection filmique dans une mise en scène de La Damnation de Faust en 1905, à l’Opéra de Monte Carlo; à Buster Keaton, qui semble confondre cinéma et théâtre, rêve et réalité dans Sherlock Jr. (1924); à Alfréd Radok et Josef Svoboda qui jouèrent de leur Laterna magika de manière illusionniste en particulier dans des spectacles circassiens; à Maurice Lemaître, qui appliqua le concept de syncinéma à son long métrage Le Film est déjà commencé ? (1951); à Shuji Terayama qui, avec Rolla (1974), provoqua le spectateur avec un numéro de cabaret érotique; à Bartabas qui, avec Darshan (2009), imagina un théâtre équestre en prenant modèle sur le zootrope. Et, évidemment, à Merce Cunningham qui, avec les infographistes Paul Kaiser et Shelley Eshkar, inventa Biped (2000), mixant danse pure et images 3D. Mais Dance est un chef d’œuvre, le chef d’œuvre de Lucinda Childs. Et une date marquante aussi bien pour l’histoire du cinéma que pour celle de la danse.

Visuel : Lucinda Childs © Nicolas Villodre 2008.

Le soutien français aux artistes Afghans
Isabelle Creusot, pilier du monde de l’édition, nous a quittés
Nicolas Villodre

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture