Danse

Pour le centenaire de Merce Cunningham

Pour le centenaire de Merce Cunningham

19 novembre 2018 | PAR Raphaël de Gubernatis


Au moment de la disparition de Merce Cunningham en 2009, et plus encore quelques mois plus tard, alors que sa compagnie allait se dissoudre pour obéir aux volontés du chorégraphe américain, on pouvait légitimement se demander s’il y aurait encore des danseurs en situation de pouvoir interpréter ses œuvres les plus marquantes, tant ce répertoire cunninghamien est difficile à exécuter avec justesse, exige une discipline de fer tant sa transmission en est délicate. 

Le « Merce Cunningham Trust », avec l’aval de Cunningham lui-même, aura toutefois conçu des « capsules » portant le nom de chacune des chorégraphies qu’on avait décidé de conserver pour la postérité. Des « capsules », c’est à dire un ensemble de documents, notes de l’auteur ou de ses interprètes, dessins ou saisies électroniques, enregistrements sonores, films ou vidéos, concernant un ouvrage défini et permettant à certains de ceux qui l’avaient dansé ou à ceux mandatés par le « Trust », de le remonter pour les compagnies qui en feraient la demande.

Las, les institutions ne se sont pas bousculées pour relever ce répertoire, et rares sont donc les occasions de revoir aujourd’hui en Europe des œuvres de Merce Cunningham. En France, la petite troupe attachée au Centre national de la Danse contemporaine d’Angers, dirigé par Robert Swinston, ancien danseur et assistant du chorégraphe, a cependant ressuscité tout récemment deux œuvres marquantes, « Beachbirds » et « Biped ». Et le Ballet de Lorraine a repris « RainForest ».

 Summerspace

Mais aujourd’hui, c’est le Ballet national de Lyon qui a ranimé une nouvelle fois la flamme cunninghamienne. Et une fois encore avec un talent éblouissant. Déjà, en 2012, la compagnie qui compte nombre d’ouvrages « post modern » américains parmi les fleurons de son répertoire, avait inclus à ce dernier « Summerspace » (1958) et « Channel/Inserts » (1982), deux chorégraphies majeures du maître de Westbeth. Et c’était superbement interprété. A telle enseigne que l’on pouvait croire que les danseurs du Ballet de Lyon sortaient droit des studios de Cunningham.

Curieusement, la reprise de « Summerspace » à l’Opéra de Lyon ce mois de novembre, pourtant parfaitement exécutée par chacun des six danseurs qui l’interprètent, n’a pas retrouvé la magie de 2012. Devant l’ensorcelante toile de fond multicolore peinte en pointillé par Robert Rauschenberg et avec les costumes colorés de la même façon qui se fondent dans le décor, la pièce, d’une écriture aujourd’hui très classique, est apparue cette fois comme un exercice formel auquel il manquait cette poésie qui généralement transcende la chorégraphie. Dans ce jeu d’apparitions et de disparitions des interprètes soumis à un rythme intense et à une gestuelle de virtuoses et où les danseurs du Ballet de Lyon sont parfaits de précision et d’énergie, l’impalpable, le « duende » comme diraient les amateurs de flamenco, n’a pas réussi à percer.

Guerrier, tribal

En revanche, la renaissance d’ « Exchange », œuvre née en 1978, s’est révélée éblouissante. Non seulement, c’est un chef d’œuvre, une merveille d’équilibre, de beauté formelle, d’occupation de l’espace, mais les danseurs du Ballet de Lyon,qui ont travaillé la pièce sous la conduite d’anciennes interprètes de Cunningham, Patricia Lent et Andrea Weber, ont manifesté une vaillance, une virtuosité admirables.  Il y a quelque chose de guerrier dans la chorégraphie d’ « Exchange », quelque chose de tribal aussi. C’est un peu le mystère de ces compositions qui pourraient n’être que de magnifiques exercices formels : elles exsudent des climats multiples, presqu’inexplicables, où chacun peut projeter ses propres impressions.

Il est infiniment reposant de contempler un ouvrage chorégraphique dont la gestuelle est composée sans affects,sans pathos, sans volonté d’imposer au regard du spectateur un climat ou un sentiment déterminé par l’auteur ; un ouvrage que chacun peut lire, interpréter, colorer en fonction de sa propre sensibilité. C’est une liberté offerte au spectateur à laquelle Cunnningham était extrêmement attaché et c’est cette liberté laissée à chacun qui participe sans doute aussi à la pérennité de ce répertoire.

L’architecture d’ « Exchange » est superbe, impressionnante. Indiscutable pourrait-on dire ;  l’occupation de l’espace scénique est pleine et généreuse. On croit y voir le tableau d’une nature en perpétuel mouvement, sans cesse régénérée, au sein d’un camaïeu de gris voulu par Jasper Johns, auteur du rideau de fond et des costumes, des élément en tout point semblables à la scénographie de « Summerspace » voulue par Rauschenberg.  Des gris que viendront tempérer à la fin de la pièce les bustiers mauves ou violine de certains danseurs.

En 2019, à Paris, ce sera le Ballet de Lyon qui illustrera l’hommage que le Festival d’Automne rendra à l’oeuvre de Merce Cunningham à l’occasion du centenaire de sa naissance (il est né le 16 avril 1919, à Centralia, Etat de Washington, au nord des Etats-Unis). Et à cette heure, il n’y a réellement pas de compagnie plus digne de remplir cet office.

Visuels: © Michel Cavalca

Raphaël de Gubernatis

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