Cirque
Prendre le temps de le suspendre, avec Chloé Moglia

Prendre le temps de le suspendre, avec Chloé Moglia

05 novembre 2021 | PAR Mathieu Dochtermann

Riche actualité pour Chloé Moglia, en tant que directrice artistique de la compagnie Rhizome. Au festival CIRCa, on pouvait découvrir le tout récent Bleu Tenace, interprété par Fanny Austry. Tout le mois de novembre, on peut découvrir l’univers de l’artiste qui explore inlassablement la suspension, à la faveur d’une CoOP à la Maison des Métallos.

Toutes ces occasions de voir la pensée en action de Chloé Moglia, au travers de ses créations et de la carte blanche donnée par la Maison des Métallos, permettent de (re)découvrir ce qu’est son travail : un étirement du temps et du geste, la mise en jeu d’un état de corps plutôt que d’un agrès, un univers de réflexions philosophiques et de créativité visuelle. Ce sont toutes des formes plutôt brèves, certaines anciennes, d’autres moins, mais elles ont en commun qu’on y lit la pensée très riche et profonde de l’artiste.

 

Bleu Tenace : on a repeint l’Horizon

Au pied de la cathédrale d’Auch, Bleu Tenace a planté durant plusieurs jours sa drôle de structure couleur d’azur. Sur un socle large pousse une tige un peu courbée, comme un élan vers le ciel ; à la croisée du transept, une branche lui pousse, d’abord pointée vers le sol, mais plus tard bloquée à angle droit, tel un crucifix tracé en deux coups de crayons bleu.

Celle qui se suspend ici est Fanny Austry. Elle monte le mât, explore la branche, prend son temps. On a d’autant plus peur pour elle que la structure-sculpture semble fluette et précaire, et oscille sous son poids. Les temps de suspension ne sont en réalité pas si long, dans Bleu tenace : c’est une autre exploration que tentent la directrice artistique et son interprète, une ouverture vers une relation à l’agrès plus dynamique, plus saccadée, où les mouvements de lenteur contemplative dialoguent avec une utilisation plus tonique du corps, dans une presque-danse perchée à 5 ou 6 mètres de hauteur.

Comme en danse, ce qui compte ici c’est la rythmique dans ses rapports avec le corps, comment la première traverse le second, comment le second s’accorde ou s’adapte avec la première. Ce que les retours au calme racontent, par contraste, des phases plus mouvementées. Ce que ces dernières disent d’une vie et d’une énergie qui peuvent exploser, mais ne sont pas moins présentes quand l’interprète prend le temps de la suspension, concentrant son attention – et celle du public – le long des lignes de force, où le poids et la gravité agissent contre le muscle, pour aboutir à ce nexus qu’est le point où le corps s’accroche.

Par beaucoup d’aspects, ce Bleu Tenace rappelle Horizon, un autre spectacle de Chloé Moglia. Déjà parce que les structures sur lesquelles se suspendent les artistes sont parentes, même si l’une est bleue et embranchée, l’autre blanche et d’un seul tenant. Les spectacles sont cependant profondément différents, par l’intervention de phases dynamiques, et l’utilisation de techniques proches du mât chinois, dans Bleu Tenace. Comme si ce spectacle était une évolution de son devancier, que les artistes s’étaient autorisées à partir d’une épure et à y ajouter parcimonieusement de nouveaux éléments.

On regrette un peu que l’exploration de l’axe vertical, à la faveur de descentes et de montées plus nombreuses, n’ait pas fait l’objet de plus d’attentions. Cela n’aurait pas trahi l’univers de Chloé Moglia, puisque le jeu entre céder à la gravité / s’élever contre elle, fait partie intégrante de sa recherche. Un peu dommage, également, que l’environnement urbain ne réussisse pas si bien au spectacle : il y a trop d’éléments de distraction pour un spectacle aussi contemplatif, et, quand l’artiste désigne l’horizon du regard, si on s’aventure à suivre la direction ainsi suggérée, on tombe tout de suite sur la façade d’un immeuble et sur la fenêtre du salon du locataire du 3e. C’est dommage, car cela nuit à la poésie de la proposition.

 

Aux Métallos : condensé de Midi/Minuit + Rhizikon

Ces derniers problèmes ne risquent pas de se retrouver à la Maison des Métallos, puisqu’il s’agit de présenter les spectacles en intérieur. D’ailleurs, c’est l’élégante structure métallique blanche d’Horizon qui accueille le public dans le hall de la Maison : le lien est fait entre dehors et dedans, entre l’ancien et le plus neuf.

Ces jours-ci, dans l’établissement installé au coeur du 11e arrondissement de Paris, on peut voir quelques installations (le Jardin des attentions partagées), et une proposition appelée Biface, qui est en fait un collage plutôt très intéressant d’extraits de deux spectacles, Midi/Minuit et Rhizikon.

Midi/Minuit : esthétique et didactique

Le parcours commence par l’extrait de Midi/Minuit, qui est un spectacle-exploration censé durer 2 heures, réduites à une vingtaine de minutes. Du fait de cette contraction de la durée, on se retrouve avec un objet spectaculaire qui est moins expérientiel, et davantage démonstratif. Ce n’est pas forcément dérangeant dans ce contexte : il permet de mieux saisir certains aspects de la recherche de Chloé Moglia, d’une façon plus directe et plus didactique, ce qui constitue une bonne introduction à son univers.

Une spire blanche dont les boucles doivent faire dans les 2 mètres de diamètres, est couchée au sol, l’axe face au regard du public installé en frontal. Les deux interprètes, Mathilde Van Volsem et Mélusine Lavinet Drouet, vont prononcer quelques phrases qui vont lever une partie du mystère de cette spire, dans laquelle on est appelé à voir une métaphore – en réalité, c’est surtout la métaphore du cercle qui est utilisée, à ceci près qu’il se répète plusieurs fois dans la spire : il y a un apex et un antapex, qu’on peut utiliser comme métaphore de midi et de minuit, du solstice d’été contre le solstice d’hiver, il y a un cadran ascendant et un cadran descendant, et ainsi de suite. C’est un poil explicatif, on aurait pu souhaiter que cela soit distillé de façon plus allégorique, peut-être au fil de l’eau, peut-être simplement caché dans des indices disséminés autour de la salle. Et le texte est encore fragile pour les interprètes, qui ont du mal à le livrer clair, et à l’investir.

Quoi qu’il en soit, le pas de deux en suspension mérite ensuite le coup d’oeil. Evidemment, il y a des phases de suspension, un peu trop courtes du coup pour produire un effet de temps étiré, mais qui sont rendues intéressantes par le fait qu’elles sont réalisées à deux : les corps jouent sur la symétrie des positions, qu’ils soient éloignés ou proches. Au contact, ils s’appuient l’un sur l’autre, les interprètes prennent le temps de s’approcher dans un commun effort, et ces moments sont beaux de cette attention mutuelle.

En définitive, c’est un double voyage : les interprètes se croisent sur la spire, chacune allant dans un sens opposé. Il y a un travail sur les lignes géométriques : celles de la spire, non seulement en ce qu’elle sert de support au mouvement, mais aussi dans les motifs qu’elle indique relativement aux corps et à leurs positions. Lignes filantes ou lignes brisées, unisson des mouvements ou au contraire conflits aux intersections quand les lignes se font sécantes.

Rhizikon : élégant et captivant 

Le public migre ensuite vers Rhizikon, qui est joué dans un autre espace, et c’est l’occasion de retrouver Fanny Austry dans un rôle que Chloé Moglia a créé puis transmis. Et c’est l’occasion de constater à quel point ce court spectacle est un bijou.

Le dispositif est très simple : un tableau à craie vert foncé est maintenu face public dans un cadre métallique posé au sol. L’interprète peut évoluer au sol, écrire sur le tableau, et s’agripper au cadre qui est assez solide pour supporter son poids. Quelques lumières, et une bande sonore qui, pour une fois, n’est pas purs rythmes synthétiques planants et abstraits, mais peut se faire plus organique et pêchue à la faveur d’un morceau de hip-hop. Il n’en faut pas plus à Chloé Moglia pour déployer, dans mille dimensions différentes, par le corps et par les mots, un discours sur le risque.

Ici encore, brièveté de la forme l’exige, pas de recherche de l’épuisement – physique et temporel – dans des suspensions qui deviendraient de véritables transes. Le tableau est bien utilisé comme accessoire de suspension – on hésite à parler d’agrès chez Chloé Moglia, chez qui le geste et l’état sont plus importants, infiniment, que le support – mais ce ne sont pas les quelques figures suspensives qui sont au coeur de la proposition.

C’est dans l’assemblage complexe de plusieurs langages qui dialoguent que se trouve l’intérêt de cette proposition : écriture, dessin beaucoup, démonstration par le corps, commentaire détourné par le truchement d’extraits sonores diffusés pendant que l’interprète évolue sur scène. Le sens se construit graduellement dans l’interaction entre ces différents éléments. Le corps de l’interprète montre et éprouve, le dessin illustre tel un flip-book au ralenti rendu possible par l’usage alterné de l’éponge et de la craie, les voix enregistrées nous tirent vers des chemins plus philosophiques, nous rappelant à la fascination du vertige, au jeu que les êtres humains ont joué de tout temps sur tous les endroits de bascule où une épaisseur de cheveu sépare la vie de la mort, la survie de la chute.

La construction est brillamment intelligente, de tous points de vue. Il n’y manque pas l’humour, et même pas une certaine forme d’ironie au second degré, qui consiste à illustrer la prise de risque en se suspendant… à 20 centimètres du sol. La grande élégance de Rhizikon, c’est de n’être pas didactique, d’offrir à chaque membre du public un parcours de lecture personnel, sensible en même temps qu’intellectuel, qui offre suffisamment de points d’entrée et de passerelles pour que chacun.e fasse le tour de la question en passant par un chemin différent. A mesure que le spectacle avance, l’engagement du corps se fait plus intense, jusqu’à ce que ne reste plus que lui, car c’est de lui qu’il est question depuis le début.

Il nous semble que Fanny Austry comprend intimement le sens de ce qu’elle porte. Elle est totalement présente à ce qu’elle fait, muettement mais résolument là, avec le public, l’accompagnant et l’entrainant dans une démonstration aussi courte que brillante. Les phases de suspension sont très réussies, mais l’interprète maîtrise également parfaitement ses passages au sol. Clarté, netteté, précision, son corps explicite la transition entre ses différents états de tension et d’effort avec la même clarté qu’une excellente actrice de texte mettrait dans ses changements d’émotion. 

 

A la (re)découverte de Chloé Moglia

On a envie de retenir de ces trois spectacles (au final) la diversité des recherches de Chloé Moglia (pour celleux qui l’ont manqué, un très bel Arte en scène est consacré à l’artiste), et les évolutions qu’autorisent le fait que sa pratique de la suspension soit de plus en plus ancrée intérieurement. Il semblerait que cela lui permette d’inviter le mouvement (dynamique) et la parole dans les propositions, sans pour autant complètement détruire la force tranquille des temps suspendus.

Tout de même, on a le sentiment que, au fond, quelque chose se perd à ne plus étirer le temps, à ne plus éprouver sa nature malléable, subjective, transcendante – nous sommes toutes et tous les « esclaves martyrisés du Temps » si on en croit Baudelaire. Ce qui était un rituel méditatif, qui pour cette raison confinait au mysticisme – et les spectacles de Chloé se mariaient alors parfaitement avec le sacré, comme quand elle se suspendait dans l’abbaye du Mont Saint-Michel – change un peu de nature en s’accélérant, et en épousant la temporalité de la forme courte. L’effet produit est différent.

Pour qui veut ressentir, au plus profond de son être, l’effet vertigineux que peut produire le travail de cette artiste d’exception quand elle explore les suspensions longues, il est vivement recommandé de s’intéresser à des spectacles comme Horizon ou La Spire. Peut-être, d’ailleurs, La ligne, présentée plus tard dans le mois aux Métallos, sera précisément de cette veine ?

 

Bleu Tenace sera visible les 11 et 12 mars 2022 au Théâtre, Scène nationale de St Nazaire. Pour ce qui est de Midi / Minuit, on pourra le retrouver du 1er au 4 décembre 2021 au Théâtre, Scène nationale, La Volière, Saint-Nazaire. Quant à Rhizikon, il sera visible du 25 au 28 janvier 2022 au Sémaphore, Port de Bouc.

GENERIQUE

BLEU TENACE
Direction artistique : Chloé Moglia
Suspension de et par Fanny Austry
Avec la contribution des suspensives : Anna Le Bozec, Mélusine Lavinet-Drouet, Océane Pelpel et Mathilde Van Volse, ainsi que de Sarah Cosset
Création musicale : Marielle Chatain
Scénographie : équipe Rhizome
Conception et réalisation de la structure idéogramme : Eric Noël et Silvain Ohl
Création costume : Clémentine Monsaingeon
Direction technique : Hervé Chantepie
Régisseurs : Haroun Chehata et Evan Bourdin

BIFACE

Midi/Minuit (extrait)
création
Chloé Moglia
création musicale
Marielle Chatain
collaboration artistique
Mathilde Van Volsem
interprétation
Mathilde Van Volsem
Mélusine Lavinet Drouet
conception et construction de la Mini Spire
Silvain Ohl
Éric Noël
direction technique
Hervé Chantepie
administration production
Vinvella Lecocq
Avec un poème d’Anna Le Bozec, des fragments d’ouvrages de Tim Ingold, et de la Conférence des Oiseaux (Farîd al-Dîn Attâr)
voix
Anna le Bozec
Mathilde Van Volsem
Marielle Chatain
Chloé Moglia
Iseut Dubet
Jean

Rhizikon
conception
Chloé Moglia
interprétation
Fanny Austry
son
Chloé Moglia
Alain Mahé
dispositif lumière
Christian Dubet

Visuel : © Vas-y Paulette

Agenda des vernissages de la semaine du 4 novembre 2021
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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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