Politique culturelle
Stéphanie Aubin nous parle des CoOPs de la Maison des Metallos

Stéphanie Aubin nous parle des CoOPs de la Maison des Metallos

13 novembre 2019 | PAR Yaël Hirsch

A la tête de la Maison des Métallos depuis janvier 2019 après avoir dirigé le Manège de Reims pendant 15 ans, la chorégraphe Stéphanie Aubin a mis en place dans ce magnifique lieu du 11e au passé syndicaliste fort un système de CoOP: une curation mensuelle par des artistes qui interrogent l’imaginaire là où il touche au lien social. Alors qu’en ce moment c’est Johann Le Guillerm qui investit les lieux avec ses « Broglios » qui dénouent toutes les questions de points de vues en plusieurs installations, spectacles, moments immersifs et promenades dans le quartier, Stéphanie Aubin nous parle de collectif, de rêve et de rencontre.

Propos recueillis par Yaël Hirsch 

 Le mot « CoOP » signe votre programme, pouvez-vous nous l’expliquer ? 

CoOP, c’est une coopération forte, entre des artistes, une équipe artistique et l’équipe de la Maison, pour faire en sorte que les artistes participent à la définition de ce qu’il se passe dans un lieu. On avait déjà initié des collaborations : chaque mois une équipe différente a conçu avec nous tout le programme d’activités. Cela veut dire que ces artistes ont l’espace de penser avec nous la relation au public et au-delà des publics; en fait, la relation aux gens, aux usagers, aux visiteurs, tous ceux qui aiment diversifier les façons de rencontrer l’art.
Pourquoi j’en suis arrivée là ? En me disant « j’ai envie de faire aimer l’art ». J’ai envie de le rendre nécessaire. C’est montrer, avec les artistes, que c’est une ressource avant d’être un bien de consommation. Et cette petite phrase-là change tout. Le spectacle est une façon habituelle de fréquenter l’art, et elle modélise absolument toutes nos économies.
Ce qui m’intéresse ici, c’est d’inviter des artistes qui vont penser d’autres façons rencontrer les gens. Ce n’est pas de la pédagogie, ni de la sensibilisation, c’est un acte artistique. Par exemple, en janvier il y aura Pierre Meunier et Marguerite Bordat pour une « chambre d’audace ». C’est un protocole où des gens qui ont une envie, quelque chose à définir, une audace qu’ils n’osent pas faire, vont être encouragés à le réaliser, tant que cela ne fait de mal à personne, avec un cadre et un accompagnement artistique. C’est une autre façon d’entrer dans l’univers de ces artistes, de faire l’expérience de leurs démarches et une autre façon aussi, et c’est important, que les gens se rencontrent entre eux.

Comment cette expérience s’inscrit-elle dans le temps ? En un mois de commissariat, que tentez-vous de faire éclore ? Est-ce qu’un mois suffit? Est-ce qu’il y aura des retours? 

A l’heure actuelle, on teste, donc on est à l’écoute et réactifs. Ce n’est pas un dogme, c’est une expérimentation pour changer un certain nombre de choses, pour ouvrir de nouvelles portes. Ce format nous paraît juste pour l’instant, on a de très bons retours des équipes artistiques, même si c’est pas toujours évident car on fait cohabiter des réalités très différentes, mais c’est absolument passionnant.
Il faut qu’on offre dans un mois une grande diversité de formats. Il y a des spectacles, des ateliers, des temps de fabrique artistique, d’expérience artistique. Il y a des temps de cogitation, qui s’appellent « Question? » où on débat, où on crée des liens entre l’art et d’autres secteurs d’activité, d’autres secteurs de pensée.

Est-ce que le public est aussi convié au montage ou est-ce que les portes s’ouvrent tout d’un coup et quelque chose attend déjà derrière le rideau ?

Il y a une dimension « en chantier » qui est présente, mais à des niveaux très différents. Le spectacle est prêt quand les gens arrivent. Cela dépend ensuite de ce que les artistes veulent partager. Est-ce que c’est un processus en cours qu’on voit évoluer sur le mois, ou est-ce que c’est quelque chose où on invite les gens une fois que c’est prêt ? On ouvre de nouvelles portes, sans formater les façons de faire.
On a juste créé des rubriques pour que les gens puissent s’y retrouver, comme une fiesta, ou un temps de réflexion. Pour faire la transition d’un mois à l’autre, des liens se font par petits groupes, on prolonge. Par exemple, il y a eu une balade avec Didier Ruiz dans le quartier, pendant son mois, avec des gens qui nous racontaient en 10 minutes, sur la base d’un récit qu’ils avaient travaillé avec l’artiste, une anecdote, ou leur vie.
La prochaine promenade avec Frédéric Ferrer aura des modalités complètement différentes. Il va amener les gens à se promener et à raconter ce qu’ils voient, dans une démarche environnementale, pour qu’on prenne acte de la transformation du monde. C’est comme ça qu’on enjambe les choses.

Pourquoi la CoOP et ces autres formats?

On veut montrer que c’est une ressource capable de dialoguer avec d’autres formes de pensée et d’autres secteurs d’activité, mais aussi désenclaver l’art, le remettre dans la vie et en dialogue avec l’ensemble de la société.
Je suis convaincue que dans la période que l’on traverse l’art a vraiment un rôle à jouer, pour nous aider à changer nos imaginaires et être capable d’affronter cette transition qui a déjà commencé. Il est ici question de l’environnement, et de dire que nous allons au devant de mutations majeures qui ne vont pas être faciles à vivre. Pour pouvoir les penser et les affronter, il faut un travail d’imagination pour arriver à dessiner un autre avenir que celui qu’on a toujours imaginé.
Il y a un vrai changement de paradigme qui doit se faire en profondeur. Il faut cultiver cette agilité, et c’est exactement ce que font les artistes du mouvement. Ils nous aident à ne pas avoir peur du mouvement, à ne pas être cramponnés à ce qu’on connaît, mais à accepter l’inconnu et à entrer dans un rapport sensible, intuitif et solidaire, parce que c’est ce qui sera le plus important : créer des liens. On veut bien bien réduire notre empreinte, mais il faut qu’on soit toujours aussi gourmands de la qualité de la relation humaine, c’est vital.

Et l’art est un point d’ancrage particulier parce que cela fait travailler l’imaginaire?

Complètement. Par définition, les artistes mettent en place des processus, des stratégies même, pour se défaire des habitudes et entrer en un endroit de création. C’est la définition de leur travail. C’est commun à tous les artistes et à ceux du mouvement particulièrement, où il y a une façon de penser le monde de manière très dynamique, qui n’est pas une pensée arrêtée. Didier Ruiz est dans le théâtre, et quand il fait ses promenades il emmène les gens, à la fois pour structurer le récit de ce qu’ils sont et le partager avec d’autres. Il est à l’endroit de la solidarité et du lien, il est à l’endroit de l’imprévisible. Il est bien dans le mouvement.

L’autre aspect très important est la transdisciplinarité. Quel est la part d’abolition des frontières entre les disciplines dans votre projet ?

Absolument. C’est pour moi ce qui s’adapte au monde d’aujourd’hui. On ne peut plus être dans quelque chose hyper sectoriel, complètement renfermé. Il faut forcément qu’on adopte différents points de vue et qu’on fasse un travail d’intelligence collective, que d’autres viennent nous rejoindre pour penser ce monde, parce qu’on ne peut pas le penser bien en étant tout seuls.

Pourrait-on imaginer que vous donniez carte blanche à un philosophe, à un scientifique, à un magicien? 

Non, la mission principale de la Maison est de faire un lien entre des artistes, des démarches artistiques et des gens, et de l’ouvrir à plein d’autres secteurs d’activité. On est même allés assez loin avec Malte Martin, un designer qui fait du design social, qui était là en septembre. On aura aussi un vidéaste. Mais je reste ancrée dans une démarche artistique, et je l’ouvre au maximum.

C’est quoi un « Before »? 

Les Before, c’est l’idée qu’il y a des gens qui ont envie de se rencontrer autour de l’art, pas seulement de rencontrer l’art. Le Before le permet, puisqu’on invite les gens à passer entre 19 h et 22h. Ils peuvent voir des performances, un film… Ils choisissent où ils vont, ils se baladent dans la Maison, dans l’univers d’un artiste. il peut y avoir aussi des moments de réflexion, de débats… Et on peut boire un verre. Chacun choisit ce qu’il fait, quand il rentre, sort, va, vient, à travers un parcours pensé par une équipe artistique. C’est à chaque fois différent.

Comment voyez-vous la CoOP après quelques mois de recul et d’expérimentations? 

Quand je suis arrivée, on n’a eu que six mois d’expérience, et on n’expérimentait que les nouvelles formes, on ne faisait pas les spectacles.  Puis on  a dé-hiérarchisé le spectacle. Ce n’est que maintenant qu’on expérimente un dialogue entre spectacles et toutes les différentes formes, et on a appris à simplifier. Sur le site web notamment, on donne des nouveaux repères : il y a des spectacles, des fiestas, des invitations, des ateliers, des appels à participation. Il est important de dire qu’on communique sur ce qu’on va faire ensemble, et pas forcément sur le nom de l’artiste, puisqu’on aimerait que les gens qui ne les connaissent pas aient envie de venir. 

Pouvez-vous nous raconter une des CoOPs ? 

Pierre Meunier et Marguerite Bordat ont expérimenté une première CoOP en mars dernier et ils reviennent sur les deux saisons. Il y a eu un spectacle-conférence de Pierre Meunier assez ludique sur le ressort. Il a passé beaucoup de temps à faire une sorte de fable philosophique autour de la question du ressort, dans sa dimension symbolique ou physique. Il travaille énormément sur la matière. Il a fait un spectacle mythique qui s’appelle Le Tas. Plus il est dans un corps-à-corps avec la matière, plus il est content. Ils ont fait une chambre de destruction par exemple, et ils invitaient les gens à réfléchir à ce qui les empêchait de continuer à bien vivre, et à venir le détruire.  Il y avait un rouleau pour aplatir : certains ont aplati un casque à vélo, un martinet, une macine à laver… « Qu’avez-vous en trop? Qu’est-ce qu’on en fait après ? Que se passe-t-il pendant l’acte artistique de destruction?  » La collaboration de Pierre Meunier  avec Marguerite Bordat en a fait un acte artistique.

Ils ont aussi  invité Amàco, un groupe pluridisciplinaire basé à Lyon qui travaille sur les matériaux déconsidérés (le chaume, l’argile), qui vient de gagner un appel à projet. Ils vont récupérer toute la terre excavée pendant les travaux du Grand Paris et en faire un éco-quartier. On est dans l’économie circulaire, dans le ré-emploi… Amàco a participé à un Before où ils nous faisaient faire l’expérience du chant de la pierre. Des petits cailloux complètement desséchés qu’on mettait dans un verre d’eau, et on écoutait. Le caillou reprenait de l’eau et ça faisait une vraie musique, c’est incroyable. Evidemment ça s’accompagnait d’un dialogue autour des matériaux, leur capacité de résistance, d’adaptation, de transformation.

On a aussi collaboré avec les ateliers de Paris et on a invité des chercheurs qui venaient d’éditer un livre Le merveilleux caché dans le quotidien. C’était génial. Ils ont fait des expériences au plateau, en direct, avec Pierre et Marguerite présents. 

Aujourd’hui, les artistes sont-ils tous poussés à la aller à la rencontre du public et à faire un travail de médiation ?

On ne peut pas généraliser. Certains artistes sont ancrés, et j’adore leur travail, mais ce n’est pas eux que j’inviterais ici, j’emmènerais le public les voir ailleurs. Ils sont dans une recherche purement formelle, ils sont dans le développement. Vous pouvez les mettre sur une île déserte, ils créent sans problème, et heureusement que cela existe. 
Ce que l’on a choisi ici, c’est d’inviter des artistes qui nouent le dialogue avec un contexte, avec un environnement, avec d’autres secteurs d’activité, et qui nourrissent leur démarche de ça. Je ne leur demande pas de faire le boulot à notre place. On n’achète pas un spectacle pour ensuite demander aux artistes de faire une action de sensibilisation, d’évangélisation on peut dire, et de participer aussi à une action qui va permettre de remplir la salle. On n’est pas du tout là-dedans. C’est leur démarche artistique qui se construit sur un éventail de propositions variées, sur un mois, pour montrer toutes les facettes et les différentes rencontres que leur démarche peut engager.

Pouvez-vous nous parler des prochaines CoOPs? 

Johann Le Guillerm est un artiste qui pourrait aussi être un architecte. Il construit des structures, vous les avez peut-être remarquées autour du parc de la Villette; pour le chapiteau, il a fait une espèce de barrière, d’écrans de structures en bois, c’est absolument magnifique. Il est à la fois architecte, circassien, et presque philosophe dans sa façon de nous faire apparaître le monde. On a souvent ici des artistes multi-facettes et qui donc produisent différentes formes. On va à la fois avoir un spectacle, des installations sur le trottoir, partout dans la Maison et dans la rue, et un principe d’atelier où les gens vont pouvoir participer. On a lancé la collection de ce qu’il appelle des « Broglio », ces boucles qu’on retrouve sur des képis, sur des broderies, sur la tapette à tapis. On invite les gens à alimenter cette collection, et ce faisant tout un dialogue se construit autour de ça.
En décembre, ça sera Frédéric Ferrer qui est metteur en scène et auteur et qui a fait des études de géographe. Tout son travail est ancré dans la question environnementale. Il va faire l’intégrale de ses conférences. Il nous raconte par exemple comment la NASA jette les canards en plastique de notre bain dans les glaciers pour essayer de trouver où ils fondent, avec un numéro de téléphone pour les appeler, mais personne ne rappelle. Donc on meurt de rire au début, et c’est vrai. Il présentera sa dernière création qui est une forme burlesque pour parler de l’effondrement, ce qui est formidable, et il fera des balades. Il nous entraîne à faire nos propres conférences, avec différents dispositifs : il y aura une installation avec une cabine où vous aurez tout un jeu, des textes, des photos, et 3 minutes pour initier à partir de cela votre propre conférence, et vous pourrez vous filmer pour que ce soit partagé, ou pas. Il emmènera des gens faire une balade, où quelqu’un racontera aux autres ce qu’il voit, dans la démarche d’arriver à poser des mots sur ce que l’on constate, au moment où on le constate. Qu’est-ce qu’on constate? Une faille environnementale, et certains sont encore dans le déni.

Quand vous parlez des CoOPs, il semble que face à la grisaille et aux grands enjeux contemporains notamment climatiques, la solidarité, la fraternité, la qualité de la relation humaine sont des ressources encore croissantes..

On vit une époque qui est absolument passionnante parce que tout est possible, le pire comme le meilleur ! Donc c’est le moment de bosser, franchement. Il faut qu’on se serre les coudes pour avancer dans le bon sens, celui qui va faire qu’on ne va pas s’entre-tuer, qu’on sera solidaires. On a des preuves, et Pablo Servigne en parle très bien, que parmi les insectes, ceux qui ont résisté sont ceux qui ont construit des stratégies de solidarité. Contrairement à tout ce qu’on raconte, la loi du plus fort c’est un mythe, c’est une idéologie.
Cela me réjouit totalement de me dire qu’il y a des choses que l’on considère, que l’on sait toxiques, et que maintenant on en a la preuve. Un libéralisme à tous crins, un intérêt pour les biens matériels au détriment du bien-être humain, on voit où ça nous mène. On n’a même plus de temps à perdre à le prouver, il faut juste qu’on fasse autrement, et c’est passionnant.

Pour revenir à la forme et à l’esthétique, vous avez parlé de mouvement. A quel moment les choses se dissocient-elles d’avec le corps, et sans mots ? A quel moment les choses se disent-elles avec des mots, et à quand est-il important de mélanger les deux ?

The mind is a muscle, selon Yvonne Rainer. On peut le dire autrement : lever un bras c’est une décision mentale, on ne peut absolument pas dissocier le corps de l’esprit, le sensible de l’intelligible. Ce sont différentes façons d’appréhender le monde, de comprendre le monde, l’autre et soi-même, qui sont toutes totalement complémentaires. On le voit bien en médecine, par exemple, cette pensée-là évolue énormément. On était concentré sur le corps physique, sans écouter le patient, qui n’est qu’un morceau de viande pendant qu’on l’examine. Maintenant on sait qu’il faut considérer l’ensemble, et cette chose-là est évidente pour les artistes. C’est une question qui ne se pose plus, au même titre que « à quel registre j’appartiens? ». Ils passent de la musique aux mots, aux mouvements, et on a des formes inclassables.

Est-ce qu’il y a un atelier ou un spectacle auquel vous avez très envie de participer ?

La promenade avec Frédéric Ferrer. Je trouve cela passionnant d’entendre des gens me raconter ce qu’ils voient. On a finalement peu l’occasion d’être dans cet échange de points de vue. Ce sont des moments extrêmement précieux, parce que cela nous permet d’avoir un spectre beaucoup plus ouvert et beaucoup plus large pour comprendre l’autre et la différence, pour savoir se mettre à la place de l’autre. C’est la question de l’empathie, de la solidarité, de l’attention à l’autre.

 

Visuels :

Portrait de Stéphanie Aubin (c) Alizée Gau

Sécurilif de Pierre Meunier présenté en Janvier (c) Jean-Pierre Estournet

Borderlines investigation de Frédéric Ferrer présenté en décembre (c) Mathilde Delahaye

Le Pas grand Chose de Johann Le Guillerm (c) Elizabeth Carecchio

Agenda cinéma de la semaine du 13 novembre
La Revue de presse de Christophe Alévêque au Théâtre 100 noms
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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