Musique

Concert visuel: le chansigne de « Dévaste moi » au sommet de l’expressivité

Concert visuel: le chansigne de « Dévaste moi » au sommet de l’expressivité

07 juillet 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Visible jusqu’au dimanche 8 juillet à la Maison des Métallos, Dévaste moi est un spectacle qui n’a pas d’équivalent. C’est le mariage aussi audacieux que réussi d’un concert live et du chansigne : The Delano Orchestra reprend des airs souvent bien connus, tandis qu’Emmanuelle Laborit interprète les paroles en LSF, y engageant son corps entier jusqu’à approcher de la danse. La mise en scène dépouillée de Johanny Bert fait le reste, en mettant en valeur la comédienne en même temps qu’il imprime un rythme visuel au spectacle. Bluffant.
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Emmanuelle Laborit, comédienne, codirectrice de l’International Visual Theatre à Paris, est sourde de naissance, mais cela ne l’empêche pas d’avoir un rapport fort à la musique. Elle l’explique d’ailleurs sur scène : son oncle, musicien, lui fait découvrir les vibrations qui parcourent sa guitare, et l’enfant d’alors s’initie là à sensations nouvelles.

Sensations qui la traversent au point de se lancer dans le chansigne, discipline méconnue qui consiste à utiliser la Langue des Signes Française, déjà extrêmement expressive en elle-même, pour interpréter visuellement les paroles d’une chanson, qu’elle soit originale ou adaptée. Cette façon particulière de traduire la musique est saisissante de beauté et d’intensité : en engageant tout le corps dans une grande expressivité, elle tient du mime et de la danse sans se confondre avec eux.

La singularité de ce qui est donné à voir dans Dévaste moi, c’est le signe même, le fait que les mouvements de l’interprète sont immédiatement signifiants, par eux-mêmes. Le langage chorégraphique rencontre alors le langage signé : cette profusion de sens et de symbole imbriqués aurait pu dérouter, saturer l’attention, se cannibaliser jusqu’à devenir illisible. Au contraire, la collaboration entre Emmanuelle Laborit, Johanny Bert et Yan Raballand permet de trouver la synthèse miraculeuse de ces éléments. En résulte une expression intense, vibrante de vie et de désir(s), symphonie fascinante de mouvements d’une grande fluidité et d’une grande précision. Rythme, expressivité et émotivité du mouvement sont les maîtres-mots. On devine tout le travail qui a été nécessaire à atteindre un tel résultat ; mais la force de cette proposition est d’avoir affiné le geste jusqu’au point de lui conférer un grand naturel, alors même qu’il résulte d’une préparation d’un grand raffinement.

Evidemment, les spectateurs connaissant la LSF peuvent comprendre ce qui est signé. Les autres peuvent se raccrocher aux paroles qui s’affichent sur un écran à fond de scène. Johanny Bert a eu l’intelligence de ne pas abuser d’effets sur ces textes, mais de ne pas renoncer à toute animation non plus : avec l’habileté et la sobriété qui le caractérisent, il réussit à faire vivre, visuellement, les mots qui s’inscrivent, sans pour autant parasiter le chansigne. Il est tout de même conseillé de se détacher de la tentation de suivre les paroles écrites, et pour mieux suivre les mouvements d’Emmanuelle Laborit : quitte à sacrifier à la compréhension du détail, cela permet de s’immerger dans l’incroyable expressivité qui fait la force de cette interprète hors du commun.

Il faut mentionner également, dans ce spectacle très visuel, la qualité des costumes, qui vont du sage au très spectaculaire, avec des tenues fantastiques qui sont parfois presque des masques pour la comédienne : robe-bustier retenue aux cintres par des cordages, robe-capuche rouge grenat qui l’enveloppe complètement à la manière d’une combinaison zentai…

Evidemment, The Delano Orchestra n’est pas là pour faire de la simple figuration : leur interprétation en direct des airs utilisés est sans faille. Tour de force d’adresse musicale, puisque le répertoire recouvre un éventail très large, qui s’étend de l’opéra (Bizet, Verdi) à la chanson française (Boris Vian, Ferré, Bashung, Gainsbourg…) en passant par le disco, le rock ou la soul. Tantôt délicat et sensible, tantôt rugissant, le jeu des musiciens épouse étroitement le chansigne d’Emmanuelle Laborit. Le dialogue entre musique et mouvement rivalise alors avec les meilleurs spectacles de danse. Le choix des chansons n’est pas non plus innocent: il affirme avec force une vision du féminin qui oscille entre sensualité, affirmation et poésie.

En somme, une proposition extrêmement singulière et parfaitement aboutie, un spectacle qui transcende les barrières et réunit sourds et entendants en s’adressant à tous les sens, en faisant usage de toutes les possibilités de lecture. Une prouesse, mais surtout un grand moment de belle émotion, à fleur de peau, entre délicatesse et sensualité. Incontournable.

Visible jusqu’au 8 juillet à la Maison des Métallos, il fera un passage par Avignon le 17 juillet avant de tourner dans de nombreuses salles en France sur la saison 18-19. A ne pas manquer !

Comédienne chansigne Emmanuelle Laborit
Musiciens The Delano Orchestra (Guillaume Bongiraud, Yann Clavaizolle, Mathieu Lopez , Julien Quinet ,Alexandre Rochon)
Interprète voix off Corinne Gache
Recherches dramaturgique Alexandra Lazarescou
Adaptation des chansons en langue des signes Emmanuelle Laborit
Création vidéo Virginie Premer (en alternance avec Camille Lorin)
Création costume Pétronille Salomé
Stagiaire costume Stella Croce
Habilleuse Louise Wa`s (en alternance avec Constance Grenèche)
Création lumière Félix Bataillou (en alternance avec Samy Hiddous)
Régie son Simon Muller
Photographies Jean-Louis Fernandez
Interprètes LSF / français sur les répétitions Carlos Carreras et Corinne Gache

Infos pratiques

Bar le Duc
Festival Terres de Paroles
Avela Guilloux

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