Cirque
« Le poids des choses » exploré avec humour et légèreté

« Le poids des choses » exploré avec humour et légèreté

04 janvier 2022 | PAR Mathieu Dochtermann

Le poids des choses est un spectacle hybride et fascinant, né des recherches de Camille Boitel (cie L’immédiat). L’artiste, assisté de quelques complices, joue avec beaucoup d’humour et de finesse sur les apparences et les attentes, jusqu’au vertige. Plutôt inclassable, ni tout-à-fait du cirque, ni tout-à-fait de la magie, ni tout-à-fait du théâtre d’objet, un peu de tout cela, un peu plus que tout cela… en tous cas une réussite !

Pas tout-à-fait du théâtre d’objet…

C’est ainsi que l’annonçait Le Pavillon, lieu culturel et salle de spectacle à Romainville (93) : Le poids des choses, un spectacle de théâtre d’objet. On doit reconnaître que des objets, il y en a, et plutôt des vieux et des cabossés, des dénichés au fond d’un grenier, et plutôt du type lourd. Il faut songer chaînes rouillées, plaques de plomb, lests divers et variés. Mais aussi chaises, escabeaux, armure.

Oui, armure. Car si le propos de Camille Boitel est de rechercher comment se jouer du poids – et qui dit poids dit équilibre – il ne le fait pas sans une grande dose d’humour, de malice même. Le spectacle est découpé en une multiplicité de saynètes plus ou moins longues, de quelques secondes à quelques minutes, chacune avec son titre – Le poids du corps, Le poids des mots, Le poids du temps, etc – et généralement centrée autour d’un objet.

Comme tout le jeu est de rechercher la surprise et les états limites, on peut concéder que les objets paraissent parfois presque autonomes, en tous cas soumis à des forces inattendues, qui défient la logique et semblent totalement échapper au contrôle de l’artiste. Pour autant, les objets ne sont clairement pas ici des personnages : ils n’ont pas d’individualité, de volonté, d’histoire. Ils sont là pour rendre visible des idées, des principes, pour être soumis à toutes sortes de mécanismes astucieux. Ce n’est, dès lors, pas exactement du théâtre d’objet… Du théâtre par les objets, alors ?

En tous cas, Camille Boitel aime bien user de poulies, et manipuler les choses – et les corps – à distance, à vue vue ou depuis les coulisses, et on peut, en cela, rapprocher certaines de ses trouvailles de certaines techniques du marionnettiste. Mais il en tire des effets différents, moins narratifs, plus expérientiels.

Pas tout-à-fait du cirque…

Mais est-ce seulement du théâtre ? Le fil rouge qui relie les saynètes – thème du poids décliné dans toutes ses métaphores possibles, recherche de contournement systématique – est très clair et très bien tenu. Les situations construisent un suspense certain : le public anticipe ce qui devrait se passer, puisqu’il sait que le poids des choses les tire inexorablement vers le sol… dès lors, une enclume suspendue, une échelle sans appui, une table sans pied, devraient s’effondrer, on le sait, on le pressent… et on est vite détrompé.

Et pourtant, malgré la présence de cette dramaturgie très claire, qui rapproche du théâtre, il n’y a, pour autant, pas vraiment de théâtre. Pas de récit, pas de personnages à part celui de Camille Boitel en scène, qui joue à recréer ses fables physiques fantaisistes. Il n’y a d’ailleurs presque pas de texte, mis à part l’introduction de chaque saynète, qui donne l’occasion de rechercher des effets comiques qui flirtent parfois avec le clown, et aide, avec un peu de second degré, à comprendre ce que chacune met en jeu.

On est dans l’univers du cirque contemporain, sans nul doute : il y a un engagement du corps variable mais qui va parfois très loin. Le poids est intimement lié à l’effort – effort de porter, de soulever, de se soulever, de se hisser – et à l’équilibre – en apesanteur, il n’y a plus de déséquilibre puisqu’on ne peut plus chuter. Aussi l’artiste met-il son corps en jeu, jusqu’à chercher les limites de ce poids : limites de ce que permet la force, limites de ce que permet l’équilibre… avec beaucoup d’imagination. La force peut être celle nécessaire à avancer avec des kilos de lest dans les poches L’équilibre peut être celui qu’on recherche en engageant son corps dans un système où il fait contrepoids… au risque de se retrouver emporté.

Tout cela est accompli avec virtuosité. Il faut de la force et de l’habileté pour réussir certains de ces numéros. Mais ce n’est pas le cas de tous. Certains tiennent vraiment à des astuces de manipulation, presque des trucages de magie, d’autres n’ont de valeur que dans un trait d’esprit brillant et amusant qui détourne le sens des mots et créent la surprise dans une dimension sémantique et non plus physique.

Tout simplement, tout-à-fait brillant ?

C’est l’entremêlement constant de toutes ces dimensions que l’on a évoquées – présence de l’objet, manipulation, jeu sur les attentes, humour, engagement physique, trucage, créativité langagière et visuelle – qui fait de ce spectacle une œuvre si plaisante. Parce qu’elle ne se refuse rien, qu’elle va dans toutes les directions sans jamais se perdre, parce qu’elle est riche de tous les langages dans lesquels elle pioche.

Le poids des choses a aussi pour lui une modestie précieuse. Camille Boitel ne se prend pas au sérieux, et cette approche ludique, décomplexée, directe et franche, se sent dans son travail. Les numéros sont fouillés, intelligents, drôles, aboutis, mais pour autant cette virtuosité se fait sans aucune pédanterie. Jamais le spectacle ne se fait abscons, il est objet avant tout de plaisir et d’émerveillement. Camille Boitel n’est pas sans montrer une certaine auto-dérision, dans sa façon de se mettre en scène, de laisser le clown l’entraîner – par son poids ? – vers le ridicule. Il aime aussi démystifier – dévoiler certaines de ses machines, faire des clins d’oeil appuyés aux techniciens de l’ombre qu’il fait intervenir sur le plateau pour voler à son secours.

C’est un spectacle léger, fin, superbement écrit et maîtrisé, mais c’est aussi un espace de poésie. Quand on joue avec les conventions et qu’on les tord, il y a toujours un degré où la réalité paraît se diluer dans d’infinis possibles. Camille Boitel joue avec les mots et les concepts, et nous montre à quel point ils peuvent nous tromper. Mais il joue surtout avec la matière, et avec les lois de la physique, ouvrant ainsi un espace merveilleux où le lourd devient léger, où les choses tombent vers le haut, où le poids n’est plus une donnée universelle et commune mais une donnée relative dont des personnes différentes feront l’expérience différemment.

Et puis, il faut reconnaître à certaines scènes d’être aussi belles que dérangeantes et surprenantes. On pense particulièrement au Poids du corps, qui, en rappelant le travail de nombreux autres artistes – Julie Noche, Renaud Herbin, Ali Moini, Alice Laloy aussi… – en donne une déclinaison forte et intéressante. Sève Bernard se retrouve suspendue à des poulies reliées à la plupart de ses articulations, qui permettent de la mettre en suspension et d’imposer des gestes à son corps. Une sorte de marionnettisation de la chair humaine qui n’est plus qu’un poids inerte que l’on peut agir… en tous cas tant qu’il ne se met pas à tirer dans l’autre sens.

Les idées de Camille Boitel, à l’instar de ce dernier exemple, ne sont jamais meilleures que quand il engage un corps pour les éprouver. Malicieux, audacieux, mais aussi modeste : un artiste doué et attachant qu’on aimerait voir plus souvent programmé par de grandes institutions.

GENERIQUE
Ecriture et interprétation : Camille BOITEL
Regard extérieur et interventions en jeu : Sève BERNARD
Régie lumière : Jacques GRISLIN, en alternance avec Louise GIBAUD
Régie son : Arnaud DAUGA
Régie plateau et manipulations : Kenzo BERNARD
Accessoirisme et construction d’occasion : Guillaume BEGUINOT et Margot CHALMETON
Régie générale : Stéphane GRAILLOT
Administration et production : Elsa BLOSSIER & Agathe MARTIN

Photo : (c) Le Canal- I.JouvanteLe Canal- I.Jouvante

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L’agenda classique de la semaine du 4 janvier
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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