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Viva Bartabas ! Mort à la mort

Viva Bartabas ! Mort à la mort

16 novembre 2011 | PAR Bérénice Clerc

Bartabas signe, après l’exceptionnel Centaure et l’animal,  une somptueuse nouvelle création. L’art y est total, merveilleux, fantasmagorique, le cheval est roi de ce monde sensuel déshumanisé, bousculé entre la vie et la mort, le rire aux éclats et la mélancolie saisissante comme le trépas.

Fort d’Aubervilliers un soir de novembre, Métro, banlieue, bêton armé de vide et du froid hivernal tombé définitivement sur la capitale.

Quelques pas dans la rue, au loin la pointe du fort nous fait de l’œil, pénétrons dans l’espace Zingaro. Le voyage peut commencer, le décor est déjà à l’extérieur, la magie infuse en nous petit à petit. Un chapiteau de bois sculpté pour restaurant nous accueille avec chaleur et convivialité. Des accessoires suspendus nous observent, une exposition de photos nous fait patienter, un vin chaud, une tarte, un chili con carne, une soupe, un thé à la menthe, un livre, un DVD, chacun s’occupe ou se restaure dans l’attente du spectacle à venir.

L’heure de rentrer a sonné, un escalier de bois est dominé par un vieil homme élégant, comme dans un western ou un film de pirates, un perroquet sur l’épaule le vieux loup de mer tourne sa manivelle musicale, dit aux gens de se taire et leur indique d’aller à gauche ou à droite selon le numéro gravé sur leur billet. L’odeur des écuries prend à la gorge ou comme la madeleine pour Proust renvoie à des souvenirs plus ou moins lointain de cavaliers. Il fait sombre, les pas des spectateurs précédents donnent à la sciure des reliefs incertains, sensation étrange, semblable à celle de la visite de l’exposition cachée de Christian Boltanski.

Pour rejoindre notre place il faut descendre quelques marches, une piste centrale dans le noir laisse apercevoir quelques ombres mobiles teintées de rouge et de noir au son semblable à des Dindons. Vision d’enfers? Noir obscur, terreur et rires enfantins se mêlent à l’attente.

La salle se fige dans un noir total, matière chère à Pierre Soulages quasi palpable dans cet espace circulaire.

La lumière fût, en transparence des têtes de mort nous regardent,  la musique naît, rythme vital, au dessus de nous entre ciel et terre, la mort aérienne entre à cheval, elle précède, une quinzaine de chevaux la suivent dociles comme tous les morts en vacances que sont les vivants. Sublime image, elle saisit, hypnotise, bouleverse. Sur le plateau des squelettes commencent à danser, dans une énergie salvatrice, libératrice, une transe peut alors commencer.


Le spectateur est entre la vie et la mort à mi-chemin entre le ciel et la terre, le cheval lui offre une vision enivrante de l’au delà.

Calacas, squelette en mexicain, imagerie souvent utilisée pour la fête des morts au Mexique est au centre du spectacle. Les squelettes sont partout petits grands, moyens, ils nous habitent, nous regardent, se moquent, dansent, courent, volent, virevoltent, sautent, voltigent dans un rythme endiablé de tableau en tableau. 4 musiciens à visages découverts insufflent l’énergie vitale aux cavaliers divins, aux chevaux mortels et inversement. Loin des mariachis clichés du Mexique, Bartabas nous entraine au carnaval du moyen âge et laisse l’espace de la piste à deux Chinchineros endiablés devant une foule exaltée, ivre de rythme, fascinée par leur tournoiement, libérée de leurs peurs par cette pulse plus puissante que celle de leur cœur. Une force tellurique dingue, animale, une rythmique dansée quasi surnaturelle.

Pas une seconde de vide, le spectacle s’enchaine avec brio et précision, une symphonie fantastique, chevauchée en cadence, où la poésie apparaît douce, insaisissable, mélancolique, empreinte d’une tristesse inexplicable et juste avant la chute, tout explose, la cadence reprend, des percussionnistes entre en pistes, des cavaliers contorsionnistes éclatent l’espace circulaire, l’enfer devient paradis, la joie de vivre, l’émerveillement renaît en un soupir.

Une scénographie et une vision plastique exquise et continuelle donne à voir des tableaux puissants comme si les Frida Kahlo, avait donné rendez-vous à Magritte,  Bosch, Twombly, Bruegel, Picasso, Boltanski, Turell,  Tapiès, Messager …

Les deux niveaux se croisent, fusionnent, les spectateurs en suspension cessent de respirer quand des cavaliers aux têtes de morts immenses utilisent la puissance motrice du cheval pour voler entre ciel et terre et se moquer de la mort.

L’esprit de Michael Jackson a trouvé refuge chez Bartabas, il danse son moon walk sur la piste de Zingaro et s’effeuille sous les rires de la foule.

Le cheval mène la danse, d’un monde dépersonnalisé ou l’humain n’a plus de visage si ce n’est celui de sa mort.

Bartabas visionnaire, la société actuelle ne se cache-t-elle pas derrière des masques ?


Au pays de Zingaro la sensualité est animale, seul le cheval regarde en face et brille par sa droiture, son élégance et sa beauté.

Calacas se moque des Hommes, aime l’animal en lui, nous emporte dans un voyage extraordinaire entre la vie et la mort, le paradis et l’enfer, les sens sont en éveil permanent, la poésie caresse, rassure, les chevaux dansent aux sons des castagnettes, la blancheur tâche et le noir éclaire dans un rire salvateur et purificateur.

Une performance irréelle, un pur moment de grâce hors du temps à partager avec 29 chevaux somptueux aimés par 8 cavaliers hors normes, rythmée par 4 musiciens fantaisistes, soutenue par une équipe technique extrêmement pointue, rêvée, imaginée, transcendée, portée  par une scénographie fantastique et une mise en scène à couper le souffle.

Allez-y au galop, au pas, au trot ou en métro !

Viva Calacas, Viva Bartabas !

 

Photos Agathe Poupeney.

 

 

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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