Musique

Robert Carsen sublime « Les Contes d’Hoffmann »

10 mai 2010 | PAR Christophe Candoni

L’Opéra Bastille reprend une fois de plus sa production des « Contes d’Hoffmann », l’ultime pièce de Jacques Offenbach, le véritable chef d’œuvre du compositeur qui ne le vit représenté en 1881 puisqu’il mourut pendant les répétitions. Entrée au répertoire de l’Opéra de Paris en 2000, la mise en scène du canadien Robert Carsen est toujours aussi fascinante. Jesus Lopez-Cobos reprend la baguette et dirige Guiseppe Filianoti dans le rôle titre bien entouré par Laura Aikin (Olympia), Inva Mula (Antonia) et Béatrice Uria-Monzon (Giulietta).

Robert Carsen propose pour ces « Contes d’Hoffmann » une lecture inédite, inventive, riche en nouvelles interprétations possibles. Il s’appuie sur l’amour que portait autrefois Hoffmann pour Stella, la prima donna qui chante Don Giovanni au Théâtre-lyrique pendant le prologue devient un rôle déterminant dans sa mise en scène. Ainsi, le destin des trois personnages féminins serait la synthèse de cette femme idolâtrée. Robert Carsen exploite les trois actes comme les composantes d’une mise en abyme métaphorique qui exalte le théâtre, lieu de l’illusion trompeuse, des fantasmes mais encore de la révélation. Il transpose les trois histoires dans un lieu éminemment théâtrale : Olympia triomphe sur un plateau de théâtre, la tragédie d’Antonia est plongée dans l’obscurité d’une fosse d’orchestre avant une représentation, enfin, la luxurieuse Venise est figurée par les accouplements sensuels de spectateurs sur des fauteuils d’orchestre qui tanguent pour rappeler les gondoles. Les décors de Michael Levine (qui réalise également les costumes) sont somptueux et leurs apparitions donnent lieu à des effets visuels impressionnants, notamment lors du prologue où la taverne de Luther s’élève du sol.

Dès l’ouverture, la direction musicale de Jesus Lopez-Cobos est alerte, enlevée, ce qui provoque parfois quelques décalages entre la scène et la fosse, surtout avec le chœur. L’orchestre sonne fort et soutient énergiquement les chanteurs. Guiseppe Filianoti nous a séduit : sa voix est belle, colorée. Il tient certaines notes finales avec aplomb et son interprétation d’un Hoffmann solitaire et ravagé est tout à fait crédible. Carsen présente le poète maudit comme un artiste errant, dans un grand impair avec les cheveux longs, qui s’abime dans l’alcool, la névrose avec des accès de mélancolie ou de rage comme lorsqu’il jette un verre au sol en faisant le constat que sa vie est brisée. Les scènes de taverne sont particulièrement réussies. Laura Aikin nous a déçu dans l’exigeant rôle de la poupée. On voit trop l’effort qu’elle réalise pour un exercice de virtuosité comme le célèbre air « Les Oiseaux dans la charmille » et on ne retrouve pas la fulgurance ni la précision d’une Nathalie Dessay dans les vocalises. Les aigus sont parfois acides et faux mais sa performance, qui reçoit un triomphe, est compensée par son investissement dans le jeu. Inva Mula dans Antonia émeut infiniment par son chant solide et son jeu habité. La voix chaude et sensuelle de Béatrice Uria-Monzon, glamour en blonde vénitienne, convient bien à Giulietta, un rôle qu’elle a beaucoup chanté, Ekaterina Gubanova possède une voix moins puissante mais fort belle. Les fortes présences de Franck Ferrari et d’Alain Vernhes complètent la distribution.

La transposition que propose Carsen est maligne, intelligente et fonctionne parfaitement. Pour l’acte I, l’automate s’apparente à une poupée Barbie, plutôt coquine, qui s’éveille à la vie en découvrant sa sexualité et qui en redemande ! Chaque gag s’inscrit sur une écoute attentive de la musique. Le metteur en scène joue avec l’ironie, la dérision et demande à Olympia de parodier la gestuelle des stars de la variété avec pour micro son éventail. Certaines images sont d’une grande beauté comme l’apparition de la mère au final éblouissant de l’acte II et cette fin magnifique où Hoffmann s’enfonce dans les profondeurs de l’immense plateau nu suivant sa muse vers un étroit chemin éclairé.

Les Contes d’Hoffmann à l’Opéra Bastille, les 7, 9 (14h30), 12, 17, 20, 23 (14h30), 26, 29 mai et les 1 et 3 juin à 19h30. Informations et réservations : 0 892 89 90 90 et sur www.operadeparis.fr

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

One thought on “Robert Carsen sublime « Les Contes d’Hoffmann »”

Commentaire(s)

  • Richard Bourque

    je viens de commander des places pour une représentation à l’opéra de Paris et je le regrette déjà en prenant connaissance de cette vidéo : encore un trou-du-cul de metteur en scène à la mode, qui sert son ego au lieu de faire preuve de modestie devant l’oeuvre qu’il doit interpréter. Plutôt que de costumer les protagonistes des Contes d’Hoffmann avec ce que l’on peut voir dans la rue aujourd’hui (mais pas au même coût pour le spectateur), il ferait mieux d’exercer sa hardiesse sur des oeuvres d’auteurs contemporains (mais pas au même tarif pour lui, bien sûr).

    septembre 8, 2012 at 14 h 35 min

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