Rap / Hip-Hop
[Interview] Transe-Lucide : Disiz not the end

[Interview] Transe-Lucide : Disiz not the end

01 mars 2014 | PAR Sonia Hamdi

«Lucide, Extra-Lucide, la fin d’une trilogie, le début d’une nouvelle vie, plutôt d’une nouvelle façon de la voir.» C’est par ces mots que Disiz commence à parler de Transe-Lucide. Cet opus est le dernier d’un triptyque musical. Il sort le 3 mars prochain. De Poisson rouge à Lotus: Disiz s’est souvent cherché. Malgré l’apparence de nombreuses évolutions, il semble qu’il soit resté, au fond, dans la même perspective: faire de la musique une source de vie. Une source de lumière aussi, dans toute la polysémie du terme, afin d’en récolter des pépites qui «ciblent les cœurs» de ses auditeurs. Rencontre dans les studios d’Universal, avec un artiste authentique, dont le naturel fait écho à la musique qu’il propose.

Disiz, avec ce dernier album, tu fermes une parenthèse. Y a-t-il un événement particulier qui t’a inspiré Lucide, Extra-Lucide puis Transe-Lucide?

Disiz : Oui. J’ai relu la biographie de Malcolm X et découvert « Ma Confession » de Tolstoï. Ils m’ont donné l’envie, la force et le propos de Lucide, Extra-Lucide et Transe-Lucide. Avec ces lectures j’allais avoir un regard « lucide » sur ma vie, moi-même et la société dans laquelle je vis. Ainsi que la volonté de me montrer tel que je suis. C’est un peu ce que j’ai toujours essayé de faire, mais dans cette tentative, j’ai été un peu maladroit et, surtout, je manquais de confiance en moi. Sur d’anciens titres comme « Dans le ventre du crocodile », il y a cette volonté-là mais elle n’est pas maîtrisée. La lecture de ces deux ouvrages m’a permis de trouver la confiance nécessaire et l’inspiration pour écrire ces trois albums. C’est ce qui me permet, dans Transe-Lucide, de faire cohabiter des titres comme « Complexité Française » et « Rap Genius » alors que ce sont deux titres, deux propositions dans la forme, très différentes. Mais le fond est tellement cohérent… que ça passe (sourire).

Dans les trois albums, il y a des thèmes qui reviennent. C’est pour cela qu’ils se font écho. Le thème de la jeunesse revient souvent. Y a-t-il un message que tu as voulu faire passer à travers cette trilogie … et est-ce qu’il ne s’adresse pas, surtout, aux jeunes?

Disiz : Ma proposition n’est pas de faire passer un message à travers ma musique, ce serait trop prétentieux. Qui suis-je pour me dire que mon message aurait plus de crédit que celui d’un autre? Mais il y a une proposition de piste, de regard, sur la société dans laquelle on vit. Lorsque c’est cela, effectivement, je m’adresse plutôt à un public jeune. Par exemple dans le son « Luv (Prends le risque) » quand je dis «Prends le risque d’aimer». C’est quand tu es jeune que tu as surtout l’opportunité de changer, de prendre tel chemin au lieu de tel autre. Après, il y a des morceaux qui s’adressent à un public plus âgé, comme « Spirale ». Il exprime les deux versants- positif et négatif- d’une même personnalité, un côté «dark» et un côté «lumineux». Il s’adresse aux personnes qui ont déjà leur expérience: pour avoir un regard sombre sur la vie, ne faut-il pas l’avoir déjà vécue un peu? (sourire)

En parlant de jeunesse, j’ai l’impression que dans « Miskine », tu parles un peu de tes rêves déçus d’enfant...

Disiz : Oui, tout à fait. Dans le morceau « Miskine » j’exprime vraiment mes frustrations d’enfant, mes frustrations d’adolescent, quand j’étais seul dans ma chambre et que je voulais faire telle ou telle chose mais que cela m’était impossible. Et vu que l’album Transe-Lucide raconte le parcours d’un enfant qui évolue vers l’âge adulte, il fallait que je passe par ce titre.

Serais-tu resté un grand enfant ?

Disiz : (Rires) Ah bah oui, évidemment! Pour moi, tout le côté créatif, c’est un truc de gosse. Les enfants, c’est un peu leur mode de fonctionnement, ils ont énormément d’imagination! C’est ce qui fait que je suis encore excité à l’idée d’entamer toujours de nouveaux projets.

« Miskine » vient après « Banlieusard syndrome », comment as-tu travaillé l’ordre de tes titres, la logique de ton album?

Disiz : Il y a trois interludes qui séparent trois thèmes: les sons de « la Terre », les sons de « l’Eau » -car l’eau n’est jamais stable- Puis, enfin, avec ces deux matières, « le Lotus » qui pousse. (Dans « Rébellion d’un coeur », Disiz affirme « Cet album aurait pu s’appeler Nénuphar, ou Lotus. Parce que c’est l’histoire de quelqu’un qui naît dans la merde, qui subit les aléas de la vie, et qui, malgré tout, tente d’atteindre la sérénité. Un lotus dans un marécage. Cette fleur qui pousse dans les limons. Traverse l’eau. Et s’épanouit au ciel. ». On en parle ici, ndlr)

Dans « Rap Genius », tu sembles avoir pris pas mal de risques. Tu critiques en quelque sorte, «le rap conscient», le «rap bling-bling», pour leur préférer le « rap utile ». Qu’est ce que le rap utile, selon toi? Y a-t-il de moins en moins de rappeurs qui ont la « street crédibilité » que tu te disais vérifier, avec humour, dans « Inspecteur Disiz »?

Disiz : (Rires) La «street crédibilité», je m’en moque. Quand j’en parlais dans « Inspecteur Disiz » c’était vraiment pour rire. Ça me fait pitié toutes ces histoires, autour de cette «street crédibilité» et puis qu’est ce que ça veut dire au fond? Rien. Par contre le mot «crédibilité» veut dire quelque chose. C’est le fait de parler d’un sujet et être légitime pour en parler parce que tu l’as vécu, donc tu sais de quoi tu parles. Ensuite, le rap utile, pour moi, c’est un rap pertinent. Ce n’est pas un rap conscient, qui va te répeter en boucle ce que l’on voit aux infos ou te moraliser, sans pour autant agir derrière. Ce n’est pas non plus un rap mercantile, qui va parler de la rue, juste pour toucher un public de rue, afin qu’il achète le disque et puis ne plus rien faire pour lui. Le rap utile, doit servir à quelque chose, il doit toucher les cœurs, faire avancer les choses.

Lorsque tu as sorti le son « Tetsuo », tu avais lancé un concours de visuels auprès de ton public pour illustrer le titre. J’ai été intriguée par une phrase que tu as twitté «Je me rends compte que personne n’a compris ce titre». As-tu souvent cette impression d’être incompris ?

Disiz : (Rires) Cela arrive plein de fois. Mais je n’ai pas la volonté de rectifier quoi que ce soit. À partir du moment où je sors un morceau, j’estime qu’il ne m’appartient plus. Il sera ce que les gens en font.

Tunisiano, dans une tribune postée sur le Huffington-Post début février, s’est exprimé sur la liberté d’expression des artistes rap: « Depuis mes premières mesures au milieu des années 1990 à aujourd’hui presque 20 ans plus tard, je suis au regret de constater que l’espace de liberté de l’expression artistique s’est notablement réduit ». Selon lui, les politiques ont stigmatisé les rappeurs à des fins électoralistes. Qu’en penses-tu? As-tu constaté personnellement une évolution, depuis le début de ta carrière dans le rap et quelle est cette évolution ?

Disiz : Pour moi, il n’y a eu aucune évolution. Je suis entièrement d’accord avec ce qu’il dit. On utilise le rap, comme on le veut. Il a bon dos, comme on dit. Ça excite les passions, ça fascine, quand des rappeurs font des clash entre eux. Les médias en parlent. Certains politiques aiment bien fustiger rap, afin d’être médiatisés, et cela avait déjà commencé avec NTM . Selon moi, il n’y a pas de vrai média, puissant et important, qui sache parler de rap.

Que répondrais-tu à ceux qui le considèrent comme étant une sous-culture ?

Disiz: Pour résumer, c’est comme si moi, je parlais du rock des années 60-70, juste avec des clichés en disant «ce sont tous des drogués». Et pourtant, il y a de très bons journalistes. Mais la plupart ne maîtrisent pas leur sujet.

J’ai été beaucoup touchée par le son «Rébellion d’un coeur» qui répond au titre «Prélude à la Rébellion des cœurs», dans Extra-Lucide. Tu crées un vrai dialogue avec ton auditeur. Quel est le son que tu préfères dans Transe-Lucide ?

Disiz : Spirale. Parce que j’ai réussi, sans prétention, à parler de métaphysique, avec du rap. Dans le premier couplet, je dis «tu», mais finalement, peut être que je m’adresse à moi. Je m’adresse à mon côté négatif. Dans le deuxième couplet, à mon côté positif. J’ai réussi à faire parler les deux qui se rejoignent dans un système de spirale. C’est pas l’un ou l’autre. Les deux sont mêlés, et ils seront mêlés à vie. Et le fait d’avoir réussi à faire ça, avec cette mélodie entêtante derrière, qui revient comme une litanie, fait que je peux l’écouter en boucle. Ce qui est frappant, c’est que le couplet qui s’adresse à mon côté «dark» est beaucoup plus long que celui qui s’adresse à mon côté «lumineux». Cela dénote que la tristesse que j’ai, par rapport à ce monde, est plus grande que l’espoir que j’en tire. Bien qu’il y ait, et aura toujours, de l’espoir.

«Spirale» c’est un peu ton spleen et idéal baudelérien?

Disiz : Oui, exactement.

Dans « Burn Out » tu dis «Il te faut une grosse pause, un vrai stop, un abandon de poste». Est-ce tu feras une pause après cette trilogie ?

Disiz: Non! J’ai encore envie d’écrire des albums! Notamment, un, que j’ai dans la tête, là. Il sera très très «rap». Il n’aura rien à voir avec ce que j’ai sorti ces trois dernières années.

Cette trilogie, c’est une bulle dans ton parcours ?

Disiz: C’est une période, comme j’en ai eu d’autres. Mais c’est une période importante. Je n’aurais pas pu faire ces disques-là, il y a quatre ou cinq ans: je n’étais pas suffisamment bien dans ma tête, je n’avais pas lu les livres que j’ai lu, j’étais spirituel mais pas comme aujourd’hui.

Justement, aujourd’hui, que reste-t-il de « la Peste »?

Disiz: Il reste cette envie de bousculer, de ne pas être là où on m’attend. Il reste ce côté un peu provocateur qu’on peut trouver dans « Kamikaze », il reste ce côté très sûr de lui, qu’on peut trouver dans « King of Cool». Il reste ce côté trublion, de celui qui n’a envie de se ranger dans aucune case. La seule case où on m’obligera à être, ce sera ma tombe.

Pour découvrir l’album de Disiz, en avant première, c’est par ici

Visuels (c) defjam.fr

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1800 jours 8 juin 1940 -12 mai 1945 de René Laumet
Sonia Hamdi

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