Rap / Hip-Hop

Bizzy Bone donne de l’oxygène au rap avec Carbon Monoxyde

Bizzy Bone donne de l’oxygène au rap avec Carbon Monoxyde

02 novembre 2019 | PAR La Rédaction

Ce 12 septembre, Bryon Anthony McCane aka Bizzy Bone a fait son grand retour en solo avec l’excellent Carbon Monoxyde. Bizzy Bone est l’un des membres fondateurs du légendaire groupe Bone Thugs-n-Harmony (BTNH), mondialement reconnu pour des albums tels que Creepin on ah come up, East 1999/Eternal, The Art of War et bien d’autres.

Par André Barillé.

Le groupe est composé de 4 membres tous originaires de Cleveland : Bizzy Bone, Krayzie Bone, Layzie Bone et Wish Bone mais aussi Flesh-n-Bone (5ème membre officieux, grand frère de Layzie et cousin de Wish). Les 5 lascars ont révolutionné le rap et ils sont souvent cités comme étant les plus grosses influences indirectes de l’invention de la trap, mouvement le plus répandu dans ce rap jeu aujourd’hui. En premier lieu, Bizzy est potentiellement le membre le plus talentueux du groupe.

Ce qui rend Bizzy spécial, c’est son flow et sa voix. S’il a changé le premier à de multiples reprises durant sa carrière, c’est parce que le deuxième était capable de faire les transitions nécessaires. Sa voix est formidable et si particulière, aigüe et fluette, mais extrêmement puissante. Il est l’un des rappeurs les plus rapides de tous les temps et pourrait d’ailleurs être considéré comme le créateur du mumble rap. Pour le tube interplanétaire de BTNH, « Tha Crossroads », hommage à Eazy-E, leur mentor, et d’autres proches décédés, Bizzy s’occupait du refrain et littéralement tout le monde avait une signification différente à ses lyrics parce que personne ne comprenait que dalle, une époque difficile où Genius n’existait pas. Il est toutefois tout autant capable de dépeindre à une vitesse délirante la froide et vivide histoire de son évasion grâce à l’aide de ses compagnons Leatherface (Krayzie) et the #1 Assassin (Layzie) dans le chef d’œuvre Down 71/The Getaway. Bizzy est un lyriciste aguerri, dû à son passé dans le battle rap, même si ses thèmes (et ceux de Bone plus généralement) sont assez récurrents. Mais BB a un gros atout avec sa voix : il peut chanter, rapper, faire des backs, harmoniser parfaitement un morceau. Il pourrait parler de belote ou des différents types d’aspirateurs que ça serait quand même lourd. Mais bon, en général il reste sur du classique du gangsta rap à savoir boire, fumer, baiser et tuer des flics.

Son dernier album, datant de 2014, The wonder years ne fut pas très bien accueilli par les fans. Bizzy avait alors l’habitude de sortir un album tous les ans et a radicalement changé de trajectoire après cet échec. Carbon Monoxyde arrive 5 ans après son dernier projet solo, lui laissant du temps pour peaufiner son album. Carbon Monoxyde a une ligne directrice assez établie : fermer des bouches. Récemment, Migos et BTNH ont eu un beef, BTNH reprochant à Migos de s’autoproclamer meilleur groupe de tous les temps et Migos reprochant à BTNH de l’ouvrir alors que tout le monde s’en fout d’eux. Les deux groupes ont de bons points mais l’un s’est comporté en vrais rappeurs, l’autre en petites pucelles effarouchées. Là où 3 des 4 membres de Bone ont répondu avec des diss tracks, moyen classique de répondre à ses détracteurs dans le milieu du rap, les Migos ont juste répondu via des interviews et en les traitant de pauvres, montrant toute la crédibilité qu’ils accordent au mouvement hip-hop. C’est d’ailleurs loin d’être la seule embrouille que Bone ait eu avec d’autres rappeurs. De 1993 à 1996, ils ont eu une rixe assez sérieuse avec 3 6 Mafia pour départager qui des deux groupes avait inventé leurs styles respectifs, débat qui n’a pas lieu d’être, leurs styles étant totalement différents malgré des références communes et quelques similarités entre les deux groupes.

Là où la mafia du diable a beaucoup influencé la scène actuelle, c’est grâce au « triplet flow » de Lord Infamous (l’un des meilleurs rappeurs de tous les temps, tombé dans l’anonymat le plus total à partir des années 2000 et mort en 2013 dans l’indifférence générale alors que la plupart des rappeurs d’Atlanta lui ont complètement pompé son flow… cough cough Migos) mais aussi les refrains répétitifs et la production sombre, sinistre, samplé et resamplé et avec un bpm très lent de DJ Paul, frère du scarecrow Lord Infamous, et de Juicy J, producteur iconique ayant travaillé avec Lil Wayne, Nicki Minaj, Chris Brown… Bone, eux, ont beaucoup plus influencé le rap grâce à leurs harmonies sur leurs tracks. Leur manière de mélanger leurs voix pour en former une nouvelle plus mélodieuse est sans doute inégalée dans le rap. Ils ont aussi popularisé un rap plus chanté, à l’époque où aucun rappeur n’aurait osé chanter et que très peu de feats avec des artistes d’autres genres arrivaient (s/o à All I Need de Method Man et Mary J. Blige, un des plus grands morceaux du hip-hop et une des plus belles chansons d’amour). Bref, Bone Thugs et Triple 6 sont deux excellents groupes extrêmement importants à l’évolution du hip-hop et sont clairement sous-cotés. On n’est pas là pour faire des jugements de valeurs mais ça vaut largement 95% de ce qui est populaire aujourd’hui et personne ne peut utiliser l’excuse de NWA ou de Wu-Tang « ça sonne trop vieux » car c’est très similaire à ce qui se fait actuellement. Alors écoutez-les et aider du bon rap à prospérer. Petit démenti avant que les fanboys de Migos ne partent en croisade, Migos est un très bon groupe, sûrement le meilleur actuellement, c’est juste qu’ils n’ont que peu de respect pour la culture hip-hop et pour leurs ainés.

La hargne de Bizzy n’est pas seulement en direction des Migos. Il s’en prend aussi à ses démons (« Unlucky Ones »), ses ex (« Stalking Me »), sa gloire passée (« Trophies »), l’évolution du rap (« When I land in Cleveland », Remember what Eazy said) », les gens pas bons en affaire (« Stoopid, Enigma ») et d’autres rappeurs (21 Savage en particulier). Bizzy est aussi un pro de l’egotrip et il encense plus d’une fois son groupe, sa ville, sa capacité à détruire n’importe quelle prod.
L’album est d’ailleurs intégralement produit par Blais, inconnu au bataillon mais qui fait un très bon travail sur ce projet, s’occupant des prods mais aussi de l’écriture, prêtant même sa voix pour 2 morceaux (« When I land in Cleveland », « Remember what Eazy said »). Les prods sont assez simples en général, de la trap tout ce qu’il y a de plus conventionnel, mais elles permettent à Bizzy d’être le vrai protagoniste du projet tout en l’épaulant correctement. On voit quand même que le piano est un instrument de prédilection de Bizzy. 8 des 15 tracks de l’album comportent du piano, instrument se mariant si bien avec sa voix depuis tant d’années. Seul regret, aucun feat avec ses partenaires, une première pour un album solo de l’un des membres de BTNH.
L’un des sujets récurrents de cet album est la maladie mentale et la psychanalyse. BB cite à deux reprises Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, revient sur un ami devenu fou dans « Unlucky Ones », dédie un morceau au danger de la solitude dans All we got is each other et fait la description de ses habitudes de poivrot et de drogué dans F.T.P. Bizzy a cette manière passionnée et assez glauque de vénérer le « 40oz » et le « reefer », et il y a une raison à tout ça. A 4 ans, son beau-père l’enleva, lui et ses deux sœurs, leurs disant que leurs mère et grand-mère étaient morte. Deux années à vivre dans des motels ou voitures et à se faire régulièrement tabassé et violé. Et quand il fut enfin retrouvé, ce n’était pas pour retrouver sa mère dans un palace aux Bahamas, c’était pour retourner dans un quartier pourri de Cleveland où le taux de criminalité est l’un des plus hauts des US. On peut prédire que cette accumulation de moments pas tip-top pourrait faire tourner la carte à pratiquement n‘importe qui. Et pourtant, BB ne s’est pas démonté, s’est fait de super potes au croisement de East 99 Street et de St Clair Street pour ensuite dominer avec eux les charts du rap us pendant 10 ans. Mais ce paradis du trauma lui a laissé des séquelles. Malheureusement, les démons intérieurs te rattrapent souvent : « I was raised by a drunk so I became a drunk » (J’ai été élevé par un alcoolo, du coup je suis devenu un alcoolo). Bizzy a d’ailleurs eu beaucoup de problèmes avec les autres membres de BTNH à cause de ses addictions, résultant à plusieurs reprises à son exclusion temporaire du groupe.

Malgré le fait que beaucoup voient Bizzy comme un membre indéboulonnable de Bone, il a justement cet avantage d’avoir beaucoup travaillé en solo pour être une entité individuelle et pas seulement une partie d’un ensemble. Et c’est d’ailleurs pour ça que sa discographie solo est incontestablement la meilleure du groupe (Krayzie se défend bien quand même).

L’on voit enfin Bizzy revenir à son meilleur niveau, niveau que nous n’avions pas vu depuis The Beggining and the End de 2004. C’est sans aucun doute l’un de ses tout meilleurs albums solo, seulement dépassé en qualité par les iconiques Heaven’z Movie et The Gift. En espérant bientôt revoir un album du plus grand groupe de tous les temps…

visuel : couverture d’album

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La Rédaction

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