Théâtre
« Tigrane » au Lucernaire, joli conte naïf sur l’illettrisme

« Tigrane » au Lucernaire, joli conte naïf sur l’illettrisme

02 novembre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Jalie Barcilon continue de rendre témoignage de notre époque dans une fiction naturaliste sur le thème de l’illettrisme. Les scories de mise en scène et du texte désorientent un peu tandis que les comédiens sauvent notre plaisir pour une pièce à ne pas rater.

Jalie Barcilon a imaginé pour son texte une scénographie dynamique bâtie autour de circulations et de jeux de lumière. Sur le petit plateau de la salle du Paradis, elle parvient à nous faire voyager. Le jeune Tigrane est disparu. Au bord d’une falaise, on retrouve son skate et ses bombes de peinture. Depuis un an, Isabelle, jeune professeure, s’employait à sauver ce garçon provocateur de sa pente suicidaire. 

Tigrane à 17 ans en échec scolaire se retrouve illettré; sa langue est celle pauvre, colorée, mais approximative des banlieues difficiles. Toutefois il trouve un moyen d’expression dans les tags urbains et les dessins puis lentement s’autorise à la littérature et la poésie. En s’essayant au dessin, il découvre Basquiat et le Caravage et de cette rencontre avec l’art il invente ses premier pas vers l’émancipation. Écartelé entre le discours victimaire d’un père défaitiste et une société qui ne sait composer avec ses illettrés, Tigran alimente la mélancolie agressive de celui qui, en tant que cancre, a subi une douloureuse blessure narcissique  Il va rencontrer une jeune professeur qui veut croire en un autre destin. Le jeune exclu, tel Ulysse, naviguera à vue entre le Charybde de la victimisation  et le Scylla de sa fragilité psychique et s’approchera dangereusement de sa professeur transformée en sirène. Ebloui par elle, il saura se construire puis dans une fin naïvement optimiste à la Molière, s’inventer ailleurs en quittant un pays qui ne voudrait pas de lui.  

La victimisation complaisante du personnage voile le propos: Comment faire une grand école d’Art lorsque l’on s’appelle Tigrane Faradi? questionne le texte. Jalie Barcilon épouse la facilité de discours actuels et archétypeaux mais les comédiens sont admirables. Souleymane Rkiba nous fait partager avec son immense talent la frustration de l’illettré agité par une radicale envie de s’instruire, de s’exprimer, de symboliser. Sandrine Nicolas est une professeure plus vraie que nature, une magnifique enseignante bouleversante, idéaliste et volontaire. Leurs interprétations se réussissent édifiantes et sont un rappel à  l’humanité.  La pièce est belle pour cela.

 

Tigrane, du 23 octobre au 8 décembre 2019, à 21h du mardi au samedi et dimanche à 17h. Théâtre Lucernaire, 53 rue Notre Dame des Champs, 75006 Paris. Durée : 1h20

Crédit Photos © Pauline Le Goff

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One thought on “« Tigrane » au Lucernaire, joli conte naïf sur l’illettrisme”

Commentaire(s)

  • Perrot

    Merci pour votre texte malheureusement « gâché » par le terme banlieue ; depuis les premières installations dans le bassin parisien, tout fut banlieue, péjoratif, de l’installation précédente
    à quand la fin définitive de ce terme et ce d’autant plus étymologiquement, il y a bien longtemps qu’il ne se justifie plus?

    novembre 13, 2019 at 10 h 00 min

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