Musique
Présences 2013: du métissage et du devoir de mémoire

Présences 2013: du métissage et du devoir de mémoire

27 janvier 2013 | PAR Marie Charlotte Mallard

Cette journée de samedi fut sans doute la plus remplie, la plus éclectique et pluriculturelle du Festival. Quatre concerts étaient à l’affiche et nous emmenaient au Maroc, en Egypte, en Israël ainsi qu’ en Jordanie, et laissaient également entendre des œuvres de Thierry Pecou, Luciano Berio et Bruno Maderna. Du Caire à Alexandrie, de la notion de mémoire intrinsèque à la musique, de celle de voix, de parole, tout semble être abordé dans cette programmation.

Ce fut donc la journée la plus chargée du festival avec pas moins de quatre concerts, le premier démarrant à 14h30 et le dernier à 20h30. L’après-midi Présences débutait avec une oeuvre de Ahmed Essyad nommée Voix interdites pour soprano et 7 instruments. Le compositeur tente d’exprimer ce qui se tient au secret, l’indicible autant que ces choses que nous refoulons et qui un jour refont surface. Malheureusement, faute de temps, nous n’avons pu assister à cette oeuvre créée en 2005 pour le festival Musica de Strasbourg en 2005.

Néanmoins, nous avons pu suivre avec l’attention la plus grande, tous les autres concerts et nouvelles créations de la journée, et cela commence par un voyage au coeur du pays aux pyramides légendaires, avec un concert sur le thème du Caire et d’Alexandrie.  Cinq oeuvres sont au programme, El Olouban de Mohamed Saad Basha, Song for Freedom, symphonie de chambre, Séhel, de Thierry Pécou, mélangeant le rabab et le derbouka aux instruments classiques, Homage to the Révolution de Khaled Shokry, s’appuyant sur des effets visuels, et From The Epic of Gilgamesh d’Ahmed Madkour. Les révolutions arabes qui ont secoué l’Egypte l’année précédente sont comme la programmation en témoigne très présentes dans les esprits, deux compositions les évoquent. A ce titre, notre préférence ira vers Song For Freedom. Si la répétition des mêmes motifs rythmiques la rendent  angoissante et agitée, elle permet au spectateur une véritable projection, l’imagination est ici stimulée, l’on sent et on entend les révolutionnaires se battre, on entend également le parfum de la liberté, le souffle de la réflexion. Notre coup de coeur va néanmoins pour Séhel de Thierry Pécou. A l’origine de cette composition, une rencontre hasardeuse qui, de l’improvisation entre musiciens aboutit à la création de Séhel, nom d’une île de la Nubie. Là, on assiste enfin à un vrai mélange des genres, les sonorité du rabab et du derbouka se mêlent avec aisance à celle de la flûte, de la clarinette du basson et des cordes. L’oeuvre est une véritable invitation au voyage, sous nos yeux se créent des paysages, une nature fleurie, abondante. Contemplative, méditative, elle transporte véritablement. Ici, le partage semblait total, et le plaisir de jouer ensemble, de donner, tout autant. Les deux artistes s’exerçant au rabab et au  erbouka apparaissent comme deux sages, leur calme et leur bienveillance touchent particulièrement. Ils gratifieront le public d’un bis unique, largement salué par les spectateurs visiblement enchantés. On reste dubitatif sur les autres oeuvres, moins abordables et plus obscures. Si celle d’Ahmed Madkour, petite épopée opératique, nous séduit dans sa première partie mixant jazz, swing, ragtime à l’orient, l’ennui nous gagne néanmoins dans la seconde partie. En outre, le texte et l’histoire se révèlent difficile à suivre.

A peine le temps d’un petit café,  il faut enchaîner  avec le concert de 18h, sur le thème de la mémoire et l’inconnu. Malheureusement l’oeuvre de Georgia Spiropoulos « Bouche » nécessitant un dispositif électronique n’a pu être joué suite à des problèmes techniques. Le reste de la programmation donnait à entendre, La mémoire et l’inconnu de Saed Haddad, puis N’Shima de Xenakis et enfin Cartoons de Menachem Zur. La musique de Haddad, joue sur les effets, les chocs, les bois (flûtes et hautbois) prennent les accents charmeurs de l’Orient. De cette musique l’on ressent le temps qui passe, d’apparence contemplative, elle séduit autant qu’elle ennuie. En ce qui concerne l’oeuvre de Xenakis, si l’on admire la réalisation et la performance des instrumentistes et des chanteuses, elle reste trop peu accessible et très barbare. Les voix chantent d’une manière rugueuse et sauvage, Xenakis utilise des micro-intervalles pour se rapprocher de la musique du proche Orient. Néanmoins, si elle n’est pas dénuée d’intérêt, elle reste  difficilement audible pour le spectateur. La dernière oeuvre Cartoons fut LA révélation de ce second concert, inspirée de ses dessins animés comme son nom l’indique, elle apparaît ludique, et théâtrale. La soprano Shigeko Hata est impressionnante et subjugue. L’oeuvre, basée sur des jeux de bouche et de voix pour rappeler les personnages de cartoon tel Taz le diable de Tazmanie, est techniquement très complexe. La chanteuse comme les musiciens mettent véritablement en scène cette composition d’où ressort beaucoup de folie. Ainsi, on voit les cornistes cracher et crier dans leurs instruments pour émettre des sonorités tonitruantes, se lever pour lancer de grands appels, la violoniste se lever également et martyriser ses cordes, les autres instrumentistes faire mine de parler, de rigoler, de critiquer. Le public participera également à cette oeuvre poussé par la chanteuse, les entraînant à applaudir ce joyeux bordel des musiciens. Très ludique et animée, très théâtrale, elle nous replongeait véritablement en enfance. Ce fut indubitablement LE succès de ce concert.

Juste le temps d’un petit verre et nous repartons ensuite pour le grand concert du soir, en compagnie du Philharmonique de Radio France. Il donnait à entendre une oeuvre de Luca Francesconi, Rest, Luciano Berio memoriam concerto pour violoncelle et orchestre en compagnie de Mario Brunello, puis une oeuvre d’Ahmed Essyad,  Chant alluvial , pour terminer sur du Berio, avec quatre dédicaces, quatre pièces pour orchestre regroupées ensemble par Pierre Boulez. L’oeuvre de Francesconi en hommage à Berio joue sur les notions de pauses, d’arrêts et de silences. Très violente, elle installe une ambiance étrange, mystique et anxiogène rappelant l’univers d’Hitchcock. Pas de thème spécifique, plutôt un morcellement du discours et une musique principalement à effet. L’exécution est bluffante, l’orchestre comme le violoncelliste impressionnent par leur précision autant que par leur technique. Notre coup de coeur va toutefois à l’oeuvre d’Essyad, sorte de rêverie sur l’eau, sa fertilité, la vie qu’elle symbolise. Composée de trois mouvements, Passion, Désir Ardent et Finale, l’oeuvre est fracassante dans les premier et troisième mouvements et joue sur les effets de vagues et autres effets rythmiques principalement. Le second mouvement laisse place au chant, pour se faire la Mezzo-Soprano Simona Caressa était présente et illuminait la scène par son chant au lyrisme séduisant, quasi charnel, véritablement envoûtant. Là, nous étions véritablement transportés, avant de retomber dans le fracas et les dissonances du premier mouvement. Sans surprise, l’oeuvre de Bério fut une réussite, et remporta largement l’adhésion du public.

De manière générale, cette journée nous a amené à découvrir des compositeurs aux influences larges et variées. Néanmoins on reprochera une programmation basée presque entièrement sur la musique à effet, sans thème, et donc peu accessible. Cela s’en ressentira aux applaudissements globalement peu fournis, le public aixois reste bien souvent circonspect, surpris, et peu séduit par ce répertoire.

Concerts retransmis sur France musique.

Visuels: Pecou Musicatreize.fr  / Essyad olivier-roller

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Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

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