Musique

Pour des Etats Généraux du Jazz

Pour des Etats Généraux du Jazz

05 août 2011 | PAR Neil Saidi

Au mois d’avril dernier, le pianiste de jazz Laurent Coq créait le blog Révolution de Jazzmin à la suite d’un coup de gueule déclenché par un accrochage avec Sébastien Vidal, animateur sur la radio TSF Jazz et programmateur du Duc des Lombards.

La création du blog visait initialement à dénoncer la politique du Duc des Lombards : tarifs prohibitifs, aménagement de la salle peu adapté, manque de diversité dans la programmation, et l’abus de position dominante du dit Sébastien Vidal (animateur TSF, programmateur du Duc). Le débat a peu à peu dérivé vers des problématiques plus larges comme la diffusion du jazz en France, la condition des musiciens français, une approche de la culture parfois réduite à un marché.

Le blog a été à l’origine d’un réel buzz au sein de la communauté jazzistique et énormément de musiciens français ont nourri le débat en y laissant des commentaires (Baptiste Trotignon, Gaël Horellou, Laurent De Wilde, Géraldine Laurent, Julien Lourau, Pierre de Bethmann, Thomas de Pourquery, Stéphane Huchard, la liste est longue…). Après une réunion à laquelle nous avons assisté le 15 mai dernier dans l’enceinte de l’UMJ (Union des Musiciens de Jazz), et à laquelle étaient conviés tous les acteurs de la « filière Jazz » (90% des personnes présentes à la réunion étaient des musiciens), a été décidée la rédaction d’une tribune, un appel à des Etats Généraux du Jazz adressé à monsieur le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. Cette tribune a finalement été publiée le 27 juillet dernier dans Libération. La voici.

« Les liens particuliers que la France a tissés avec le jazz remontent aux premières heures de cette musique ; aux compositeurs Claude Debussy, Maurice Ravel ou Erik Satie qui ont trouvé dans ce genre nouveau une source d’inspiration fertile, au triomphe de Joséphine Baker et Sidney Bechet à Paris dans les années 1920 et puis, au milieu des années 1930, à la création du Quintette du Hot Club de France avec Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. La Libération a vibré au son des orchestres swing de l’armée américaine, alors que le be-bop était déjà en marche, et certains de ses plus grands représentants sont venus trouver chez nous un refuge salutaire (Don Byas, Bud Powell, Kenny Clarke…) et ont ainsi favorisé les échanges avec des musiciens français qui n’ont pas tardé à s’emparer de ce nouveau langage. La France a aussi été une terre d’accueil privilégiée pour de nombreux hérauts du free-jazz et, grâce à la diversité de sa société, elle a donné au jazz-fusion quelques-uns de ses meilleurs instrumentistes. Depuis, le jazz y a connu un essor qui ne s’est jamais démenti, avec ses courants, ses influences, sa marginalisation puis ses soutiens, ses hauts, ses bas…

Aujourd’hui, cette musique traverse une crise profonde. Nous sommes bel et bien à la croisée des chemins et c’est à nous (musiciens, fédérations, associations, écoles, producteurs, journalistes…) de prendre la mesure des enjeux et d’engager le débat qui s’impose. En effet, les musiciens de jazz sont dix fois plus nombreux qu’il y a vingt ans, en particulier les jeunes issus des écoles de(s) jazz et des musiques improvisées qui se sont multipliées. Or l’environnement professionnel dans lequel ils tentent de s’insérer s’est considérablement détérioré. Les droits sociaux des artistes ont fondu, marginalisant des centaines d’artistes depuis les directives de 2008. Les producteurs – du moins ceux qui n’ont pas mis la clef sous la porte – ne parviennent plus à vendre de disques. Les salles comme les festivals sont soumis à des contraintes budgétaires toujours plus insurmontables et ont, par conséquent, de plus en plus de mal à refléter et relayer la très grande diversité du jazz français. Il en va de même de la presse spécialisée. Le jazz perd chaque année en visibilité, englobé qu’il est dans les «musiques actuelles» dont il est la grande oubliée.

Cette situation est d’autant plus inacceptable que le jazz n’a jamais été aussi riche et foisonnant. Qu’ils s’inscrivent dans une démarche de préservation ou de relecture des traditions et du répertoire, d’échanges internationaux, de métissages, d’expérimentation ou d’innovation, les musiciens français continuent de faire vivre cette musique à travers tout le pays dans un sentiment de résistance allant croissant, en s’efforçant de créer les conditions du renouvellement d’un public avide de partager cette expérience unique. Dans leur grande diversité, ils constituent aujourd’hui un patrimoine national tout autant que de multiples foyers de création qu’il est impératif de soutenir, tout comme il est urgent de soutenir l’ensemble de la filière qui les fait vivre ; les fédérations, les associations, les producteurs, les programmateurs, les diffuseurs, les écoles, les médias et les sociétés civiles.

C’est pourquoi nous demandons solennellement à monsieur Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, d’organiser la tenue d’états généraux du jazz afin de redéfinir ensemble, avec tous les acteurs de cette filière, les politiques que nous voulons voir mises en œuvre pour assurer la survie d’un secteur musical qui fait partie intégrante de notre paysage culturel, mais qui risque fort de s’appauvrir jusqu’à disparaître si rien n’est fait en sa faveur.

Quelques signataires : Pascal Anquetil, Ann Ballester, Daniel Beaussier, Lionel Belmondo, Vincent Bessières, Pierre de Bethmann, Claude Carrière, Guillaume de Chassy, Mederic Collignon, Michel Contat, Laurent Coq, Eric Debegue, Christophe Deghelt, Jacques Delors, Reno Di Matteo, Alex Dutilh, Ludovic Florin, Mohamed Gaslti, Michel Goldberg, Hidehiko Kan, Géraldine Laurent, Julien Lourau, China Moses, Leïla Olivesi, Pierrick Pedron, Michel Portal, Jérôme Sabbagh, Henri Texier, Bruno Tocanne, Baptiste Trotignon, l’Union des musiciens de jazz (UMJ), Louis Winsberg, François Zalacain. Liste complète des signataires : www.petitionenligne.fr/petition/appel-a-des-etats-generaux-du-jazz/1288 »

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Neil Saidi

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