Pop / Rock
L’interview stroboscopique : Benjamin Fincher

L’interview stroboscopique : Benjamin Fincher

21 octobre 2014 | PAR Bastien Stisi

Crépitements lumineux, rugissements scintillants, et coup de strobo sur Benjamin Fincher, auteur avec son nouvel album Kamishibai d’un gigantesque conte (ou serait-ce une épopée ?) électro pop, au sein duquel les petites histoires pourraient se confondre avec de véritables dogmes : ceux qui parviennent à ne pas oublier que la pop est encore capable de se préoccuper de création, et non plus seulement de trop mauvaise reproduction.

Le « kamishibai », nous précise-t-on, est « une technique ancestrale de conte japonais, un théâtre d’images où l’on tourne des pages illustrées ». Peux-tu nous préciser l’analogie entre cette manière de conter des histoires et ton second album, que tu as donc appelé Kamishibai ?

Benjamin Fincher : Le Kamishibai est en effet un support pour raconter des histoires. La qualité de cet art réside dans la capacité des conteurs japonais à faire vivre leur discours, dans l’oralité au sens large (elle peut s’accompagner – me semble-t-il – de musique). L’objet n’est donc qu’un quelconque support, qui ne fait que disparaître derrière ces feuilles de papier qui changent au fur et à mesure de l’histoire… Au moment où j’écrivais ma chanson titre « Kamishibai », j’ai pris connaissance de cette technique qui me semblait coller parfaitement à mon processus de création d’alors : strophique, Kamishibai se compose d’une longue suite d’accords qui se répète, presque à l’infini. Comme pour insister sur mes paroles sombres et mélancoliques, il y a quelque chose d’inéluctable. Pour contraster et donner du relief à tout ça, j’ai très vite opté pour un enchaînement rapide de changement au sein des arrangements, passants du rock (batterie/guitare/basse) à des passages plus doux (trompette, cordes…) de telle sorte que cela peut symboliser le changement des papiers du conteur qu’il insère dans son kamishibai au fur et à mesure de son histoire…

Plus tard, lorsque nous avons collaboré avec Clément Fessy, sur le clip de « Go Outside », celui-ci m’a proposé de recouvrir mon corps de peinture verte afin de faire des incrustations vidéos en post-production. Cette idée géniale concrétisait de manière visuelle l’idée du kamishibai : mon corps comme support, objet sur lequel on perçoit les sentiments, les pensées qui me traversent. Très logiquement, nous avons gardé cette idée pour le packaging de l’album.

Tu affirmes composer seul, mais accouches d’un album aux horizons tellement diversifiés (entre rock élancé, folk tracassé, euphorie pop, électro de l’ailleurs) que l’on est en droit de se poser la question : en réalité, vous êtes combien à résider dans ta tête ?

B. F. : Ah ah! J’aime beaucoup cette question. Quelque part, je n’avais pas conscience de cet éclectisme mais j’en suis fier. Il y a deux causes à cela. Premièrement, la gestation de cet album a été très longue (presque quatre années – à ce propos vous pouvez écouter et voir l’enregistrement depuis mes démos au studio dans ce blog) donc forcément, les chansons sont variées. Deuxièmement, je suis toujours attiré par de nouvelles choses : nouvelles musiques, nouveaux instruments de musique, nouvelles approches dans la façon d’écrire ou de penser la musique. J’ai ainsi commencé par jouer du violoncelle à l’âge de 6/7 ans, puis la trompette au conservatoire ; la batterie, le piano et la guitare en autodidacte. Tout cela se retrouve dans l’évolution de ma musique. Très folk à ses débuts en 2006, et de plus en plus électronique. La faute en partie à un vieux Korg que j’ai trouvé dans un vide grenier en 2008 : il m’a fait plonger littéralement dans la musique électronique analogique à tout jamais ! Je ne savais pas comment utiliser cet objet qui ressemblait à un tableau bord de cessna mais je savais qu’un jour cet instrument serait au centre mon processus de création… Au final, ce disque reflète vraiment ma musique et j’espère qu’à ce titre il est cohérent. Je me laisse guider par mon instinct depuis le début du projet Benjamin Fincher. J’espère qu’un jour, on pourra regarder le chemin parcouru depuis le début avec du recul et trouver du sens à tout ça.

L’utilisation (l’exploration ?) de l’acoustique, de l’électro, du classique, de l’organique…doit-on considérer Kamishibai comme un objet pop de laboratoire ?

B. F. : Je ne pense pas plus que beaucoup de musiciens d’aujourd’hui. L’idée de notre collaboration avec Benoit Bel, du studio Mikrokosm, a été claire dès le départ : il ne fallait pas surproduire le son de Fincher, très caractérisé depuis le début par un son de home-studio lofi. Ça n’aurait eu aucun sens. De plus, je reste méfiant envers le studio : c’est un outil incroyable, mais qui a tendance à flatter l’oreille quoiqu’on fasse. La tentation est grande dans cet univers – tel un enfant dans un magasin de jouets – d’ajouter une piste de piano parce qu’il y a un beau pleyel des années 40, ou un synthé dont je n’ai jamais joué auparavant. Il faut donc avoir une idée assez précise, une ligne directrice avant d’y rentrer sinon on peut s’y perdre… On a donc décidé dès le début de garder beaucoup de pistes issues des maquettes enregistrées les années précédentes l’enregistrement. Et à l’opposé, on s’est gardé du temps pour expérimenter, tenter, se perdre voire se tromper, recommencer. Benoit Bel, par son expérience et sa musicalité, a été très précieux dans la période de mixage.


« We Always Run », « Go Outside », « Long Distance »… il y a un véritable champ lexical de la fuite en avant dans les titres de Kamishibai

B. F. : Je n’avais relevé ce point commun entre ces titres. Mon écriture en anglais relève la plupart du temps de l’écriture automatique, presque inconscience, comme si je ne maîtrisais pas ce qui sort de mon esprit. Je peux en ce sens comparer cela aux rêves. De ce fait, chanter en anglais a toujours été naturel pour moi : utiliser une langue intemporelle, dénuée de tout quotidien, de toutes connotations, un peu comme lorsque l’opéra était si populaire en France et qu’il était chanté en italien.

L’esthétisme visuel (par la vidéo ou l’artwork de ton album) et sonore paraissent être en résonance permanente. Y a-t-il ici la volonté de se rapprocher d’un certain concept d’art total ?

B. F. : Ça n’est pas une volonté consciente, mais bien évidemment, travailler avec les personnes que l’on choisit participe à ce souci de cohérence. Le hasard n’existe pas !

D’un point de vue live, cette discussion du son et de l’image fera t-elle l’objet d’une scénographie particulière ?

B. F. : On aimerait développer davantage le côté visuel à travers des vidéos lors de nos concerts. Nous avons en ce sens déjà expérimenté ceci – notamment lors de notre dernière tournée, au printemps 2014. Nous avons également collaboré avec l’artiste Amélie Masciotta qui réalise des diapos photos et qui a projeté son travail sur scène lors d’un de mes concerts à Nice. La difficulté est de donner du sens à tout ça et de trouver une scénographie qui fonctionne : la vidéo pour la vidéo n’a aucun sens. Car les gens en sont submergé aujourd’hui via la pub notamment que cela soit comme toujours sur la télévision mais maintenant sur internet, les smartphones etc… C’est donc un travail en cours, le résultat sera surement visible au printemps 2015 quand nous partirons en tournée !

Je cherche des sons pour remplir mon iPod…quelque chose à me conseiller ?

B. F. : Dans mes oreilles en ce moment : Mac Demarco qui avec son album Salad Days, ne laisse pas l’été nous quitter si facilement ; Adult Jazz, belle découverte du MIDI Festival (à Hyères fin juillet), des Anglais qui ont sorti un magnifique vinyle récemment, tout ce que j’aime dans la pop ! ; Timber Timbre, des Canadiens qui mêlent à merveille modernité et écriture traditionnelle ; Alexis and the Brainbow, un groupe originaire de Lyon qui sort son premier EP cet automne et qui a tout pour devenir grand. J’ai fait un remix pour eux d’une superbe chanson « All The Way ».

Benjamin Fincher, Kamishibai, 2014, Pacinist, 43 min.

Visuel : (c) pochette de Kamishibai de Benjamin Fincher

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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