Pop / Rock

[Interview] Timber Timbre : « de la musique folk, qui tire ses racines du storytelling »

[Interview] Timber Timbre : « de la musique folk, qui tire ses racines du storytelling »

08 septembre 2015 | PAR Pierrick Prévert

Les Canadiens de Timber Timbre ont commencé leur projet musical, en enregistrant dans une cabane en bois d’où ils tirent l’allitération de leur nom. Heureusement, ils en sont depuis sortis et comptabilisent désormais cinq albums avec le petit dernier, Hot Dreams, paru en 2014. Ce vendredi 14 août, ils se préparaient à monter le soir même sur la grande scène de La Route du Rock quand ils nous ont reçus. Avares en entretiens ces derniers mois, Taylor Kirk, le chanteur à l’origine du projet, a eu la gentillesse de nous accorder celui-ci pour discuter de l’évolution de leur musique, d’une folk mélanco à quelque chose de beaucoup plus cinématographique. Il y aura même sacrifié son repas qui aura lentement refroidi pendant tout l’entretien – à la fin, il souleva la cuisse de poulet froide avec incompréhension. C’est dire si nous apprécions encore plus le geste. Entretien.

C’est la première fois que vous êtes à La Route du Rock pour l’édition d’été. Mais vous êtes déjà venu pour l’édition d’hiver en 2011. Vous étiez trois, avec un violon, et vous avez joué dans la chapelle Saint-Sauveur dans une ambiance un peu mystique. Maintenant vous êtes quatre dans ce qui ressemble bien plus à une formation rock…

Taylor Kirk : Timber Timbre est maintenant devenu un groupe de rock traditionnel, en formation de rock traditionnelle. Ce n’est pas de la musique rock’n’roll traditionnelle, c’est toujours de la musique folk, ou qui tire ses racines du folk et du storytelling…

…ce timbre du bois que vous essayez de garder même si votre musique évolue ?

T. K. : Oui. Pendant longtemps j’évitais de faire exactement ça : j’évitais de jouer du rock’n’roll, ou en tout cas dans ce format. Je ne pensais pas savoir mener ce genre de show et je pensais que ma voix n’arriverait pas à suivre avec une batterie. Et aussi, c’est parce que ça me semblait plus intéressant de faire quelque chose qui n’était pas ça.

Et vous pensiez que votre voix n’arriverait pas à suivre, par timidité ?

T. K. :  Oui, totalement, je suis extrêmement introverti. Jouer à deux c’était vraiment facile, nous ne construisions pas vraiment un show. Au début, ça a simplement commencé : je jouais une chanson et je demandais à l’époque à Mika (ndlr : ancienne violoniste du groupe) et Simon de simplement m’accompagner. Je leur disais : « s’il vous plaît, jouez quand je ne chante pas ». C’était ça l’étendue de notre accord et nous improvisions plus ou moins. Aujourd’hui, nous avons un show beaucoup plus préparé.

Vous avez un construit un univers sombre, lugubre, parfois mélancolique, même quand vous parlez de fantasme, ou d’amour, comme dans le titre « Hot Dreams ». Pourtant j’ai l’impression que vous essayez de faire des choses peut-être plus heureuses, en tout cas peut-être moins tristes dernièrement ?

T. K. : J’ai toujours été un mec très sérieux. Je pense que je dois être un gars un peu… pesant ! Mais il y a ce propos qui se tenait autour du projet qui devenait un peu ennuyeux, que je serais toujours identifié comme sombre, lugubre, effrayant…

Comme un Matt Berninger folk…

T. K. : Oui, exact ! Alors il y avait cette idée de faire quelque chose un peu plus exubérant. C’était comme être un acteur catalogué dans un genre, j’ai voulu essayer de dépasser ça, cette image renvoyée de soi avec laquelle on n’est pas forcément d’accord. Le fait de se le faire rappeler constamment m’a amené à reconsidérer les choses, penser que ce n’était pas obligatoire et me dire : « oK, peut-être que je peux faire les choses différemment ».

C’est là que, selon moi, ça devient vraiment intéressant. Vous avez commencé très folk, vous êtes passé vers quelque chose de plus atmosphérique avec Creep On Creepin’ On et maintenant dans Hot Dreams, c’est entre le cinématique et l’atmosphérique. Comment cette évolution s’est passée dans le groupe ?

T. K. : Jouer de la folk au début, ou ce que je considérais être de la folk, ou ma transformation de cette folk, c’était juste dû à mon tempérament. L’instrumentation semblait correspondre à mon tempérament. A cette époque, je n’étais pas un chanteur aussi sûr, j’étais très nerveux à l’idée de chanter, alors je chantais calmement, très doucement, d’une façon très précieuse. Ensuite je pense que le fait de faire des tournées a beaucoup fait évoluer le projet. En arrivant sur Creep On Creepin’ On, nous étions plus expérimentés comme interprètes, comme musiciens et nous voulions étoffer notre son vers plus de grandeur. Il y a eu des opportunités de travailler avec d’autres et nous avions plus de ressources donc nous avons pu passer plus de temps à faire les arrangements. Mais l’idée d’atmosphère ou de cinématographique a toujours été là. J’ai toujours été intéressé par le cinéma, j’ai fait une école d’art, j’ai étudié le cinéma pour faire des films et je pensais que si je devais faire une carrière musicale, ça devait être ça. Je voulais faire des bandes originales non traditionnelles, excentriques. Et je ne me suis jamais imaginé chanter, ou être dans un groupe. Donc ça a toujours été là, cette atmosphère. Avec l’album Hot Dreams j’ai délibérément fait en sorte que ça sonne et soit ressenti comme ma musique de film préférée. Je suis allé à Los Angeles, à Laurel Canyon, et j’ai écrit ces chansons en pensant à tous ces superbes films qui sont sortis de Hollywood à une certaine époque. Et je ne pouvais pas m’en échapper, c’était là à chaque instant. Ça a imprégné tout le processus, je me suis dit : « tu sais quoi, c’est inévitable, c’est en moi ». C’était vraiment à la fois de la sérendipité et un sentiment de nostalgie que je me suis pris en pleine face… Pour un endroit où je n’étais jamais allé.

Et comment avez-vous avez construit ça ? Était-ce en regardant des films, en lisant des livres, en prenant des notes pendant les tournées que vous avez trouvé l’inspiration pour réussir à « scénariser » cette musique de votre dernier album ?

T. K. : Oui, c’est un peu tout ça. Pendant plusieurs années, j’ai collectionné des phrases écrites quand j’étais touché par quelque chose que j’avais lu, ou vu, ou des impressions. Ce n’est même pas romantique, je faisais ça avec mon stupide téléphone. Je prenais plein de photos aussi puis j’ai arrêté de le faire, parce que je me suis rendu compte que j’avais plein de photos de smartphone pourries. J’essaye d’écrire les choses. Avec Hot Dreams, quand j’ai commencé, c’était avant tout des idées musicales. Dans Creep On Creepin’ On, je savais ce que chaque chanson signifiait, alors qu’avec Hot Dreams je n’avais aucune idée du bordel qui se passait. J’assemblais tout à la fin et même à la toute fin, les pistes étaient finies et je continuais…

C’est surprenant, car c’est peut-être aussi l’album qui paraît à l’écoute le plus cohérent, car centré autour d’un thème…

T. K. : Quelques chansons sont très personnelles, une des chansons est biographique, sur un gars qui s’appelle Edgar Cayce et qui est un hypnotiste. Les paroles viennent vraiment de partout alors que la musique elle était très cernée, sur ce point je n’avais aucun réel doute sur ce qui se passait.

Et du point de vue de la composition, on est passé de quelque chose très folk traditionnel vers quelque chose de peut-être plus textural, post-rock. Il y a eu le projet avorté de bande originale pour Last Exorcist, qui a été récupéré dans un projet à part, « Last Ex », par Simon et Olivier. Est-ce que d’un côté dans le groupe il y a chez certains la tentation post-rock, et de l’autre la tentation folk ? Est-ce que c’est ça qui fait « Timber Timbre » ?

T. K. : Oui, définitivement. Mais c’est amusant, car je n’aime pas la guitare. Je n’aime vraiment pas l’utilisation traditionnelle de la guitare et dans le post-rock on trouve une utilisation inhabituelle de la guitare. Simon, de son côté, est extrêmement intéressé par la musique rock instrumentale, per se. Il a été beaucoup plus impliqué dans la création du dernier album. Donc sa composition, son esthétique a été bien plus mise en avant. Mais je n’ai jamais considéré le genre de ce que l’on fait. Pour tout dire, on a fait cet album, et je ne l’ai même pas écouté.

Ça me fait penser à Robert Mc Liam Wilson, qui à propos d’un de ses bouquins disait : « je l’ai écrit, mais il est tellement mauvais que je ne l’ai jamais lu ». Rassurez-moi, vous aimez votre dernier album ?

T. K. : Oui, je l’aime mais je le joue seulement. Je n’ai pas besoin de l’entendre ! Mais un jour, peut-être…

Dans Hot Dreams, il semble qu’il y ait moins de pistes expérimentales. L’album est centré sur ce concept cinématographique. Quand on écoutait vos anciens albums, on pouvait jouer à deviner l’orientation future du groupe. Par exemple sur Creep On Creepin’ On, il y avait cette piste…

T. K. : Swamp magic ?

Exactement, il y avait cette piste qui laissait supposer une direction atmosphérique du groupe. Mais là, l’absence de pistes qui sortent du concept interpelle : est-ce que vous avez trouvé votre concept, et vous allez construire autour, ou allez vous essayer de nouveaux sons ou vous n’avez pas le temps avec la tournée ?

T. K. : Oh non. Je préfère penser que nous ne répéterons pas à chaque fois la même chose, qu’il n’y a pas de formule ou, en tout cas, pas trop de formule. Je n’ai jamais été intéressé par l’idée de trouver un son, de m’y tenir, et de limiter un projet à cela. Ce n’est ni intéressant, ni excitant pour moi. Je suis plus intéressé par des artistes qui ont des sons très variés d’un album à l’autre, par exemple David Bowie, qui a exploré de nouvelles choses à chaque fois. Là la tournée est bientôt terminée et nous continuons d’explorer de nouvelles choses.

Pour finir, la question pour les autres copains chroniqueurs de la rubrique ciné et littérature de Toute La Culture, qu’est-ce qui est sur votre table de chevet en ce moment, et quel DVD ?

T. K. : Le livre que j’ai apporté en tournée, et que je n’ai pas encore lu, j’ai lu la première page 20 fois sont ces mémoires de Werner Herzog à propos de la création de film Fitzcarraldo et qu’il a écrit avec cette écriture petite, réellement minuscule, dans ses journaux, pendant qu’il faisait ce film. C’était microscopique, il a dû utiliser une loupe pour le retranscrire. Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, c’est probablement dans le livre, que je n’ai pas encore lu ! J’adore ce qu’il fait, et pour moi ça a été un film extraordinaire. Il n’y a rien de semblable. Et ça me mystifie de me poser la question de savoir pourquoi il a été fait. Sinon, pour le cinéma, je viens de voir It Follows. J’avais entendu la bande originale d’abord, un ami me l’avait recommandée. Et la musique était incroyable et j’ai vu le film et ce n’était pas… Ce n’était pas assez bon. C’était un film super, mais peut-être que j’ai vécu l’expérience dans le mauvais ordre.

Et pour vos coups de cœur musicaux, vos amis : quels sont les groupes que vous trouvez tellement sous-évalués que c’en est indécent, et pour lesquels vous souhaitez le succès ?

T. K. : Il y en a tellement… Je ne sais pas par où commencer. Last Ex, She Devils et U. S. Girls, ces deux derniers étant de Montreal et de Toronto. She Devils, et U.S. Girls parce ils utilisent des samples et font sonner leurs instruments comme leurs samples. Ça donne une touche très antique, tout semble tiré de vieux albums mais c’est en même temps très moderne, une approche un peu « couper/coller » à la composition. Ce n’est pas révolutionnaire, mais c’est très rafraîchissant.


Timber Timbre, Hot Dreams, 2014, Arts & Crafts / Full Time hobby / [PIAS], 43 min.

Visuel : (c) pochette de Hot Dreams de Timber Timbre

Agenda Classique de la semaine du 7 septembre
[L’Étrange Festival] « Nina Forever » : le plaisir et la peine couchent dans le même lit
Pierrick Prévert

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *