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[Interview] Blind Digital Citizen : « être dans une libre interprétation des choses »

[Interview] Blind Digital Citizen : « être dans une libre interprétation des choses »

16 décembre 2014 | PAR Bastien Stisi

La sortie de leur single Ravi, leur place de choix sur la seconde compilation de leur label francophile Entreprise (dont un extrait était à découvrir en exclusivité sur Toute La Culture), une date confidentielle ce soir au Monseigneur, et un premier album prévu (enfin !) pour le courant de l’année à venir : les choses s’accélèrent pour Blind Digital Citizen, ce projet onirique, vindicatif et contestataire (ou « constatataire » ?), avec qui l’on a pris quelques instants pour parler dystopie, Buster Keaton et zouk reggae…

Littéralement, on peut traduire « Blind Digital Citizen » par « Citoyen Numérique Aveugle ». Ce citoyen que vous mentionnez rien que dans le nom de votre projet, est-ce celui que vous condamnez dans vos morceaux ? Celui qui « marque des buts le week-end au foot » ?

François Devulder (chant / guitare) : En fait, concernant la traduction, je garderais plutôt le terme de « citoyen digital ». Ce n’est pas vraiment « numérique », c’est plus abstrait. Ça englobe tout le virtuel. Le numérique, c’est devenu le « digital appliqué ». C’est la barrière entre la réalité et la matrice virtuelle que l’on a créé. Mais qui existe philosophiquement depuis toujours. Que ce soit dans le cosmos, dans les trous noirs, dans plein de choses.

Florent Cornier (machines) : Oui, c’est une idée qui n’est pas uniquement liée à l’utilisation des téléphones portables ou des trucs comme ça. C’est un peu un nom de code. Et à vrai dire, dans nos textes, on constate plus qu’on ne condamne. On n’est pas tellement dans une question de dualité Bien / Mal…

C’est une pop qui constate une certaine idée de malaise, mais qui ne donne pas forcément de remède ?

F. D. : On a un côté éponge. On parle de ce que l’on voit…Mais l’idée première n’est pas de faire un constat, mais plutôt d’être dans une libre interprétation des choses.

F. C. : Après, c’est vrai que « Ravi », notre dernier single, est beaucoup plus ancré dans le réel que certains de nos précédents morceaux. Et du coup le constat transpire un peu plus facilement sur cette chanson.

Dans le titre même de votre projet, on croirait être en phase avec le titre d’un ouvrage dystopique genre 1984, Fahrenheit ou Le Meilleur des Mondes…Mais une dystopie dans laquelle ce serait plutôt vous les vilains dominateurs du Monde…On a parfois en effet l’impression que cette manie que vous avez de répéter les phrases les plus fortes de vos morceaux le sont pour qu’elles puissent s’incruster plus facilement dans le crâne de l’auditeur…

F.C.  : Ça serait vraiment un truc retourné ! Sacrée responsabilité…

F. D. : Ouais mais c’est loin d’être faux, il y a peut-être en effet un petit jeu avec ça…Je pense que les gens sont en ce moment en recherche d’idées neuves. Ils sont tellement noyés dans une espèce de commedia dell’arte permanente…Nous ce que l’on propose c’est de jouer avec cette perte de sens-là : « le meilleur est à venir », ça aurait pu être le slogan de Sarkozy en 2012. C’est un vrai slogan politique…Le raccourci « prophétique » qu’on nous attribue souvent vient peut-être de là…

F.C.  : Ouais, on n’y a pas pensé, on aurait pu faire de sacrées syncro avec l’Armée de Terre…Mais je crois que l’on est en réalité beaucoup plus optimistes que ces ouvrages que tu mentionnais. Quand tu prends des phrases comme « Le meilleur est à venir, l’avenir est ici » (« War »), « Ferme les yeux, c’est la vie qui commence » (« Ferme les Yeux »), c’est optimiste. On est même souvent carrément neutres. C’est parfois aussi important de mettre quelque chose d’obscur pour pouvoir bien comprendre derrière ce qu’est le bonheur.

F. D. : La base de notre musique, on peut même dire que c’est la récréation.

Alors ça par contre, je ne l’aurais pas vu tu vois…

F. D. : Si, on est capables de jouer pendant des heures sur des trucs improbables genre zouk reggae en collant dessus tout un tas de phrases bizarres ! Ce n’est qu’ensuite que l’on commence à réfléchir sur cette matière-là. Si t’essayes de voir le système dans sa globalité, là tu te dis qu’il y a un souci. Je crois plutôt que de parler de « dystopie », on parle « d’absurdité ». Ça rend forcément des choses sombres. Mais en fait c’est quasiment burlesque.

F. C. : Ouais, dans « Ravi » notamment. Elle est difficile à percevoir si les gens la prennent au premier degré. Mais sinon, c’est visible.

F. D. : Ça parle des gens qui vont travailler le matin, qui se tapent deux heures de périph’ aller et deux heures de retour par jour, de leur frustration, de ceux qui envoient leurs gosses jouer au foot…Tout le monde m’a dit, notamment en voyant le clip, que c’était « super dark ». Alors que dans le clip, les gens dansent, et n’en ont rien à foutre !

À propos de Ravi. On peut, en fouillant un peu, y voir une trame narrative. Il y a d’abord ce constat violent de l’inassouvi sur « Ravi ». Et puis ensuite on est invité à « fermer les yeux », et tout est apaisé. La solution, c’est l’échappatoire par le rêve ?

F. C. :  La trame narrative entre les deux morceaux du single, on peut effectivement la voir : à la base « Ravi » et « Ferme les Yeux » étaient un seul et même morceau ! C’est pour ça qu’on les a fait figurer ensemble sur l’EP.

F. D. : « Ferme les Yeux » part encore une fois du principe d’une réalité que l’on essaye de remettre en cause. On te dit « voilà, ça c’est la réalité ». Alors que c’est une pure fiction humaine. Les humains ont décidé que les immeubles et les voitures étaient les réalités. Alors que finalement, si tu veux trouver la liberté, en fermant les yeux, tu peux trouver des choses tout aussi réelles. Après, la réalité n’est pas dégueu. Elle est comme tu la vis. Comme tu la construis.

On revient à l’idée de matrice…

F. C. : Exactement oui.

F. D. : Forcément, si on se replace un peu dans le contexte…C’est quelque chose qui fait partie de la mentalité moderne. Nous faire croire que les hommes vivent sur une génération : la leur. Alors que l’humain est une construction qui se compte en milliards d’années. Puis nous on arrive comme ça, et on saccage tout. C’est du délire. C’est Buster Keaton version impérialisme américain. Y a un truc complètement débile dans tout ça.

C’est le sens que l’on peut voir sur la pochette de Ravi ? Ce côté un peu céleste avec cette route qui part vers l’horizon, et en même temps ce visage qui donne l’impression d’être en train d’exploser ?

F. C. : Il y a un peu de ça oui. À la base, c’est la représentation d’une fille issue d’un film qui s’appelle Nightdreams, qui est une légende du film pornographique des années 80. C’est un plan que Jean, qui est membre du groupe et qui passe des vidéos pendant le concert, qui a monté ça. On voulait retranscrire l’ambiance du live sur notre pochette.

F. D. : Il y a aussi le côté « Dame Blanche ». On l’aime bien cette femme. Elle est à la fois énigmatique et lambda. Et très « céleste » comme tu dis. Ça fait un peu écho au clip « Ravi », où l’on montre des gens qui sont peut-être au chômage, mais qui n’en perdent pas leur côté « céleste », eux aussi.

F. C. : Pour le moment, le plus important pour nous c’est plutôt d’orienter notre propos : savoir où l’on veut aller, et aussi savoir où l’on ne veut surtout pas aller…Il y a effectivement peut-être une dimension sociale sur « Ravi », mais ça ne se retrouvera pas forcément sur l’album. Il y aura beaucoup plus de couleurs. Beaucoup plus de couleurs.

En préparant cette interview, le suis tombé sur deux morceaux de 2011, « Braining » et « Tropicalism », des morceaux chantés en anglais…

F. D. : Mince, on n’a donc pas effacé tous les témoignages de cette époque-là ! En fait, il y a toujours eu du français chez nous, mais c’est juste qu’au départ on était dans des genres musicaux un peu différents. On n’avait pas forcément cette réflexion toute simple, qui consiste à penser la manière dont tu vas écrire un morceau…On avait plein de morceaux plus post-rock, plus post-punk et l’anglais était juste plus simple. On chantait aussi un peu en allemand.

F. C. : Je ne crois pas personnellement que ce soit facile de chanter en anglais.

Je ne crois pas non plus. Mais la démarche est juste très différente. Surtout que l’on est dans un pays où à partir du moment où tu as une voix grave, où tu chantes en français et que tes textes ne sont pas trop idiots, on te place dans la lignée de Bashung…

F. .D. : Oui, tu as tout à fait raison. Ce n’est pas désagréable que l’on nous compare à Bashung, qui est un immense monsieur, mais je ne crois honnêtement pas que c’est ce que l’on recherche.

F. C. : Oui, on essaye justement de virer au maximum les références, de rechercher autre chose…Tu peux respecter les références, et les jeter quand même.

F. D. : Après tu sais, y a plein de gens qui ne comprennent pas forcément ce que l’on chante. Les textes sont parfois très hermétiques, et même lorsqu’ils sont simples ils restent quand même assez abstraits. « Le meilleur est à venir », ça peut vouloir dire énormément de choses…Tout ça est écrit à l’oral. Le mot sort parce que ça rentre bien dans le son. Sur l’album il y a eu plus de travail d’écriture pure, mais la plupart du temps, les textes viennent de manière assez naturelle.

« Ravi », c’est un morceau que l’on vous a déjà entendu interpréter en live depuis longtemps (on l’avait notamment entendu en première partie de Rone à l’Olympia). L’album est prêt je suppose ?

F. C. : Les chansons existent toutes, oui. Là on est plus dans la phase où l’on se prend la tête afin de sélectionner les morceaux que l’on va mettre sur l’album, et ceux que l’on ne va pas mettre…

F. D. : Au plus bas niveau, le « c’est quand qu’on baise » de « Ravi », ça pourrait aussi se lire par « putain, c’est quand qu’on le sort cet album » ! Je crois que nos vieux fans l’ont compris !

En concert mardi 16 décembre au Monteigneur.

Visuel : © pochette de Ravi de Blind Digital Citizen

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

One thought on “[Interview] Blind Digital Citizen : « être dans une libre interprétation des choses »”

Commentaire(s)

  • christophe

    Le CD PREMIERES VIES DE BLIND DIGITAL CITIZEN VIENT DE SORTKR LE 30 MARS 201Y … FAITES VOUS VOTRE IDEE, MAIS MOI J adoreORE. CHRIS.

    mars 30, 2015 at 22 h 32 min

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