Pop / Rock
[Interview] Autour de Lucie : « tant qu’un morceau ne tient pas dans sa plus grande simplicité, il n’est pas terminé »

[Interview] Autour de Lucie : « tant qu’un morceau ne tient pas dans sa plus grande simplicité, il n’est pas terminé »

17 juin 2015 | PAR Bastien Stisi

Ne pas faire paraître d’album pendant 10 ans pour un groupe qui en a jusqu’alors fait 4 en autant de temps, c’est un peu comme devoir justifier une décennie de chômage devant un employeur déjà bien sympa d’avoir voulu vous recevoir en entretien avec un tel trou dans le CV. Sauf que durant cette période de chômage un peu forcée (des membres du groupe ont quitté l’aventure), un peu voulu (il fallait prendre du recul), Valérie Leuilliot, autour de laquelle s’articule depuis toujours Autour de Lucie, n’a pas profité des allocs mensuelles pour partir faire le tour du monde en 3 650 jours. Elle a publié un album sur un son projet solo (Caldeira), chantée aux côtés de Jay Jay Johanson (sur le morceau « Another Stupid Song »), posé sa voix sur un roman musical (Frère animal), et surtout, tenté de joindre les deux bouts pour pouvoir enfin sortir le cinquième album d’Autour de Lucie, qui confirme la vitalité d’un projet au moins aussi bon que les petits patrons de la pop variétale made in France qui ont monopolisé les meilleurs sièges de l’entreprise (ceux en cuir) en son absence.

En amont de cette interview, et parce que ça m’arrangeait vraiment de débuter plus tôt, j’ai demandé à ton attaché de presse s’il était possible de décaler un peu notre rencontre. Et il m’a dit « écoute, ça tombe bien, Valérie est toujours en avance ». Or, c’est marrant, parce que cet album que tu viens de sortir, il n’arrive lui pas forcément en avance…

Valérie : Ah oui, c’est le moins que l’on puisse dire ! En fait, pour tout dire, je ne suis pas si souvent en avance que ça, et effectivement encore moins pour l’album. Lorsque j’ai terminé le précédent en 2004, on a voulu faire une pause avec Autour de Lucie. L’un des musiciens est parti à l’étranger, un autre s’en est allé rejoindre un autre groupe…il fallait prendre du recul, et ce même si Autour de Lucie a toujours été un collectif avec des allées et venues permanentes, avec moi comme épicentre. C’est un presque un groupe de lycée. Sauf que je l’ai monté à 24 ans, et que c’était ma toute première expérience musicale. Et que j’étais complètement autodidacte. Au début c’était assez instinctif, assez fluide, mais au bout du 4e album, on avait installé une fausse démocratie dans le groupe (car je crois vraiment qu’il est essentiel que quelqu’un lead) qui m’a un peu fatigué. Il fallait faire une pause. J’en ai profité pour faire mon album solo (ou en tout cas, un album en mon nom), un truc très folk (Caldeira) fait à deux et composé très rapidement. A ce moment-là, lorsque l’on me demandait si Autour de Lucie était terminé, je répondais que je ne savais pas. Je me suis mis à faire d’autres choses de mon côté, et Sébastien Lafargue (qui a co-produit l’album avec moi) aussi. Et quand on a commencé à enregistrer des titres ensemble, on s’est rendu compte que l’on était en train de faire du Autour de Lucie…

Lorsque j’avais vu Autour de Lucie il y a deux ans à l’Alhambra, vous annonciez déjà un nouvel album. Il y avait notamment le single « Ta Lumière Particulière ». Qu’est-ce qui a retardé le lancement officiel de l’album ?

Valérie : Et bien au moment où on a fait ce concert et où on a commencé à parler d’un retour, l’album n’était tout simplement pas prêt. Ça c’était le « souci » artistique. Il y a aussi eu quelques difficultés financières d’abord. On a dû trouver des partenaires pour financer tout ça.

C’est un soulagement d’avoir fini par le sortir ?

Valérie : Oui. Il y a quand même un moment où l’on s’est dit qu’on ne le sortirait pas cet album…Il y avait beaucoup de complications, mais on y est arrivés !

Lorsque j’avais rencontré Aline il y a deux ans, un peu avant le concert que tu as donné avec eux, le groupe me disait baser leur musique autour d’une certaine idée de « classicisme pop ». La pop a des règles, et il faut s’y tenir. C’était globalement le propos. Et j’ai la sensation de retrouver un peu cette idée en écoutant ton dernier album…

Valérie : Il y a effectivement un peu de ça. Il y a un côté très classique dans l’écriture de cet album : couplet, pont, refrain. J’ai été bercé dans ce genre d’ambiances. Et en même temps, l’un de nos plus grands succès « Je reviens », ce n’est absolument pas une chanson pop. Mais il est clair que j’aime l’écriture mélodique. Et même dans notre manière de composer : tant qu’un morceau ne tient pas dans sa plus grande simplicité, il n’est pas terminé. Une chanson, c’est un angle. On parle quand même souvent de la même chose. Faut juste trouver la bonne manière de la formuler.

Ton dernier album pop date d’il y a une dizaine d’années. C’est un genre qui a beaucoup muté. As-tu ainsi l’impression, d’une certaine manière, d’être la pop d’hier qui se confronte à celle d’aujourd’hui ?

Valérie : En France, c’est vrai qu’il n’y avait pas énormément de choix. C’est l’inverse maintenant. Mais il n’y a pas beaucoup de très bonnes choses. Aline pour le coup, et puisqu’on en parlait, ils sont dans une pop smithienne, c’est assumé. Après y’a la pop synthétique à la Tellier, et 1000 autres genres. Avant, t’avais Daho, Jacno, et pas grand-chose d’autre. Moi tu vois, on m’a toujours mis dans la case « pop », mais je crois que l’on pourrait aussi me caler dans la rubrique « chanson française ». C’est un entre-deux permanent. Je me vois vraiment dans le même bac qu’un mec comme Daho. J’ai plus été bercé par des trucs comme les Rita Mitsouko ou Jacno que par Brel, Ferré ou Brassens. Sur la scène actuelle par exemple, à part Aline, je ne me sens pas trop proche d’autres groupes. Enfin surtout sur l’album d’avant, puisque là on essaye vraiment de mélanger la pop, le rock, la chanson française et l’électro. Aujourd’hui tout coexiste, et il me paraît important de mélanger les genres.

Cette diversité musicale que tu évoques et que l’on retrouve effectivement sur ton dernier album, est-ce justement parce que cet album a mis dix ans à sortir ? Et que tu as eu le temps d’accumuler suffisamment de références pour vouloir en caser un max sur l’album ?

Valérie : C’est sûr qu’il y a beaucoup de choses…mais ce qui dirige le projet, ça reste quand même la chanson. Il fallait que nos morceaux tiennent en « guitare / voix » ou « piano / voix ». Une fois qu’on était content de cette mélodie, on passait à la prod. Mais pas avant. Je vois un peu ça comme un processus de coloriste.

Avec Sébastien Lafargue, vous composez vraiment à deux ?

Valérie : Oui tout à fait. Il y a des chansons où l’un se charge du couplet et l’autre du refrain, ou l’inverse. Et surtout, on peut s’aider en période de toute ou de non-inspiration ! Je trouve ça très dur de bosser tout seul, je crois que j’aurais beaucoup de mal à le faire…

Et en live, je suppose que vous n’êtes pas deux seulement ?

Valérie : On est trois en live, on a une batterie en plus. On voulait un plateau réduit, ce qui nous permet aussi de faire des économies. On a un ordinateur aussi. Il fallait choisir entre la batterie et la basse. On a choisi la batterie, dans la mesure où les basses sont souvent électroniques, et donc capables d’être plus facilement reproduite par un ordinateur. Mais je suis peut-être en train de revoir ça : je ne suis pas certaine de faire confiance à la technologie en live, ça peut lâcher…On a déjà eu des bugs avec nos ordinateurs…

Tu es à l’aise avec cette nouvelle manière de faire de la musique aujourd’hui ?

Valérie : Les choses ont tellement changé tu sais…mais à tous les niveaux hein ! La manière de consommer la musique, c’est le plus impressionnant. Nous, on s’est même dit qu’on allait faire uniquement des 4 titres. Plus personne n’écoute les albums en entier de toute manière, même si le retour du vinyle réhabilite un peu cette idée-là. Avant, j’allais au Prisunique acheter mon vinyle. Maintenant, on l’obtient en une seconde sur YouTube. Je trouve ça assez dramatique de perdre l’attente, le fantasme et le mystère comme ça…enfin bon. On devient tous des enfants gâtés, consommateurs de musique comme l’on consommerait n’importe quel autre produit. Tout ça j’en ai bien conscience. Moi j’essaye de faire mon petit chemin là-dedans. Je me vois un peu comme un cinéaste indépendant en fait. Un Ken Loach ou un Woody Allen, des mecs qui ont du mal à produire leurs films mais qui finalement arrivent toujours à le faire.

Ta Lumière Particulière, c’est pour symboliser le côté clair-obscur de l’album ?

Valérie : Oui, Sébastien en parle souvent ! Et j’aimais bien aussi que dans le titre de l’album apparaisse le mot « particulier ». C’est en opposition au mot « formaté », que l’on entend tellement souvent aujourd’hui… Je trouve que le mot « particulier » humanise particulièrement. Remettre un peu d’humains dans tout ce truc qui est guidé par des ordinateurs.

Et ça ne te gêne pas d’utiliser des ordinateurs en live alors ?

Valérie : Ah si, énormément. On avait utilisé des ordinateurs en live en 2000 et on avait eu déjà des problèmes. On serait mieux à 4 sur scène en fait. Je n’aime pas dépendre de la machine.

Penses-tu faire paraître ton prochain album avant la prochaine décennie ?

Valérie : Ah je ne sais pas ! Je ne sais même pas s’il y aura un prochain ! Je ne me pose même pas la question.

En tournée de septembre à décembre 2015, avec un passage au Cabaret Sauvage le 19 septembre.

Autour de Lucie, Ta Lumière Particulière, 2015, PBOX Music, 41 min.

Visuel : © pochette de l’album

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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