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[Interview] Aline et le classicisme pop : « on a voulu revenir aux sources »

[Interview] Aline et le classicisme pop : « on a voulu revenir aux sources »

17 février 2013 | PAR Bastien Stisi

Quatre garçons, un patronyme de fille, et un succès grandissant qui fait du groupe Aline (ex Young Michelin) le fer de lance d’une nouvelle vague « french pop » qui assume d’interpréter dans la langue de Daho une pop codifiée et considérablement anoblie. Dans les locaux de l’agence Spöka, nous sommes partis à la rencontre du phénomène pop du moment et de son chanteur Romain Guerret et du guitariste Arnaud Pilard, moitié du quatuor que forme habituellement Aline :

Depuis quelques mois, on a véritablement l’impression d’être confronté à une sorte de phénomène « Aline ». Comment expliquez-vous que tout fonctionne parfaitement aujourd’hui pour vous, alors que Dondolo, votre premier groupe, n’a jamais véritablement pris auprès du grand public ?

La différence est en fait assez compréhensible. Le premier album de Dondolo est sorti sur un tout petit label qui s’appelle La Bulle Sonore. Malgré un bon soutien de Technikart et le bon accueil critique entourant les deux albums, il n’y avait pas de moyens pour valoriser le projet, pas d’argent, pas d’attaché de presse, pas de promo…que dalle ! Pour Aline, c’est très différent. On a une structure un peu plus conséquente, avec un organigramme au complet (attaché de presse province, attaché de presse national…) qui rend le projet bien plus facile à couvrir. Mais je ne pense pas que le succès se résume à une question de moyens. Le projet est aussi plus précis et plus affiné au niveau stylistique, appuyé sur un cahier des charges scrupuleusement respecté : Aline, c’est un son, une couleur, une patte, une identité qu’il n’y avait pas forcément chez Dondolo, où ça partait un peu dans tous les sens. À l’époque, on pouvait faire des morceaux instrumentaux, des morceaux chantés en anglais ou en français, des morceaux lents électroniques, d’autres plus rock… ce n’était pas pensé comme ça peut l’être avec Aline.

Il y a ces derniers mois une remise à la mode d’une certaine idée de la « french pop », avec l’émergence et la grande médiatisation de La Femme de Lescop ou de Granville, qui font de la pop et la chante en français. Est-ce que cette vague médiatique a pu contribuer au succès actuel d’Aline ?

Peut-être que l’on arrive au bon moment au bon endroit et que l’on en profite un peu…Après, on a plutôt l’impression d’être les pionniers et les fers-de-lance de ce mouvement-là, d’avoir généré une influence plus que d’en avoir profité. En 2009, à part La Femme, il n’y avait que nous qui rechantions en français sur de la pop ! Ceci dit ce sont des groupes que l’on aime bien, avec qui l’on partage des influences, des envies et même quelques dates sur scène. C’est une émulation intéressante. Après, ce sont surtout les médias qui engendrent ce genre d’association, qui est peut-être un peu artificielle. Il faudra voir dans un an si ça veut dire encore quelque chose. Il faut se méfier de l’effet de mode, qui peut être dangereux.

On s’étonne encore aujourd’hui que vous interprétiez vos textes en français. Pensez-vous qu’aux yeux du public hexagonal, la langue française et la pop soient vues comme une curieuse bizarrerie, pour ne pas dire comme une parfaite incompatibilité ?

C’est un vieux cliché qu’ont les gens, un lieu commun véhiculé depuis des années, qui est complètement faux. C’est John Lennon qui avait dit que « le rock français c’était comme du vin anglais », et les gens ont gardé en tête cette idée que l’on ne peut pas faire de rock ni de pop en français. Ça marche pourtant très bien, et plein de groupes et d’artistes l’ont déjà prouvé, et ce depuis les années 60’ et le mouvement yéyé. Après, c’est juste qu’il faut se coller à la langue française. Il y a un côté facile à partir du moment où tu sais que tu chantes en anglais en France : tu sais que les gens ne vont pas forcément faire gaffe aux paroles…

Dans les interviews que vous avez pu donner jusqu’à présent, vous semblez justement mettre en avant votre volonté de ne pas trop fouiller vos textes, de demeurer dans le premier degré et la linéarité immédiatement compréhensible. La pop et la littérature ne feraient donc pas bon ménage à vos yeux ?

Oui, je fais une grande différence entre la chanson française et la pop, ce n’est pas du tout la même chose. Je pense qu’il faut avoir du fond, du style, de la personnalité. C’est très normé la pop, c’est 3 minutes 30, c’est un cadre qui existe depuis très longtemps et qu’il faut apprendre à respecter. C’est un exercice difficile, bien plus que d’écrire des chansons à textes. Les gens ne se rendent pas forcément compte de ça, ils insistent sur la simplicité des textes et sur leur naïveté…En France, on ne sait pas prendre les choses de manière littérale : il faut toujours aller chercher des doubles sens, du kitch là où il n’y en a pas, et tu ne peux pas dire simplement un truc comme « je t’aime » ou quelque chose de très simple, sans que ça soit sujet à des moqueries ou à des railleries. Au début, on nous demandait même si notre projet était sérieux…

Vous insistez souvent sur le terme de « classicisme » en pop, sur la nécessité de placer votre musique dans un cadre normé, et en même temps un peu contraignant…

Tu as raison, c’est contraignant, et le but du jeu est justement de ne pas participer à un phénomène de mode et de ne pas favoriser les produits jetables ou clinexs qui seront inécoutables dans cinq ans. Le but est de faire des morceaux que l’on va pouvoir continuer à écouter dans dix ans, dans vingt ans, dans trente ans. Que les chansons puissent marquer les gens et les accompagner dans leur vie, qu’elles deviennent des classiques que l’on siffle dans sa salle de bain, qu’elles s’ancrent dans l’inconscient collectif.

Notre démarche est due au fait qu’il y a eu ces dernières années beaucoup de mélanges et de musiques nouvelles qui sont apparues. On a voulu revenir aux sources, à une forme plus classique. Ce post-modernisme à tous les étages nous a lassé. À toutes les époques dans l’histoire de l’art il  y a eu des retours à des modes du passé. Sous Napoléon, par exemple, les femmes s’habillaient et se coiffaient comme sous l’Antiquité. En musique, dans les années 60, les gens étaient fans de ragtime et de musique charleston, et les groupes de cette époque, même les Beatles, étaient influencés par ces groupes des années 20. Pour sauter loin, pour aller un peu de l’avant, il faut savoir s’arrêter et prendre un peu de recul. C’est ce que l’on a essayé de faire.

Lorsque vous parlez de vos références, vous parlez d’Étienne Daho, de Taxi Girl, de Gamine, mais aussi de l’indie britannique des années ’80, comme les Cure, les New Order ou les Smiths…

Oui, on a des influences assez larges, ça va du Velvet aux Stone Roses en passant par Alain Souchon et Yves Simon ou même Ennio Morricone. Il y a des groupes, il y a des mouvements, et puis il y a un esprit indie anglo saxon des années 80.

Vous assumez la filiation que l’on voit entre votre musique et les premières années d’Indochine ? Globalement, c’est une référence que les groupes de pop préfèrent ne pas trop assumer…

Ce n’est pas une référence ni un groupe auquel on aime être comparé, mais ce n’est pas honteux non plus ! Il y a évidemment des codes communs, et on adore leurs premières années et des morceaux comme « L’Aventurier », « Miss Paramount » ou « Tes Yeux Noirs »…Ils ont quand même amené un truc, il n’y a qu’eux qui faisaient ça en France. Et puis, un groupe qui a un parcours aussi vaste, ça force quand même le respect.

Aline sonne immédiatement aux yeux de tous comme une référence au tube de Christophe…la variété française, c’est quelque chose qui vous inspire également ?

Ce qui est sûr, c’est que l’on n’aimerait pas être considéré comme de la variété, et ce même si l’on est influencé par Christophe, par Souchon, et par cette variété des années 70’ qui n’était finalement pas très loin de la pop. Dans le fond et dans la forme, tu écoutes Polnareff ou Yves Simon, c’est de la pop, même si l’on appelle ça de la « variété ». La frontière entre les deux est hyper mince. Il n’y a vraiment qu’en France que l’on fait cette dichotomie : en Angleterre des mecs peuvent aimer Robbie Williams et être fans de The Fall ou des Smiths. En fait, la variété et la pop participent à l’élaboration de la même culture de masse et de culture populaire. Alors, sans se revendiquer de la variété, moi je n’ai aucun problème avec, tant que c’est bien fait et qu’il y a de bonnes chansons. Mais c’est vrai que la variété depuis vingt ans, ce n’est plus très intéressant.

Y’a t-il un sens précis à donner à la pochette de votre album ?

Personnellement, je n’y vois ni second degré ni symbolisme. Ce qu’a fait Martin Étienne, celui qui a réalisé la pochette et qui en fait de même pour tous nos visuels, c’est un peu le penchant de ce que l’on veut faire en musique : une ligne claire ininterrompue et assez fine avec des couleurs pastelles et des aplats…C’est une jolie œuvre d’art, et une belle plus-value pour nous.

Le garçon dont vous parlez dans « Je Bois et puis je Danse » ou dans « Maudit Garçon », est-ce que c’est l’un d’entre vous ? Est-ce que cet album est finalement une sorte d’exercice thérapeutique ?

Bien sûr. L’album correspond à une période charnière de ma vie, un peu difficile. J’avais besoin de parler, d’exorciser certaines choses. Ce sont des instantanés de trois ans de vie, avec de la frustration, de la colère, de l’abattement, de la tristesse, un petit peu de joie, un peu de lumière avec « Deux Hirondelles » (ndlr : la chanson évoque les deux filles de Romain Guerret), beaucoup de moments sombres…C’est une matière noire que j’ai essayé de transformer en matière blanche et lumineuse parce que je me suis sorti de cette mauvaise passe. C’est un album qui parle de moi, mais pas seulement. Tout le monde a eu une rupture amoureuse, et comme le garçon de « Je Bois et puis je Danse », nombreux sont ceux qui n’ont pu trouver leur place dans la société et qui sont les spectateurs de leur propre vie.

Il y a donc une vocation universelle dans votre musique, et également dans vos paroles…

Oui, et c’est ce qui me plaît dans la pop, le fait de pouvoir prendre les choses directement pour toi, t’identifier et t’approprier le texte et les mots de façon très légère, du moins en apparence, parce qu’il y a en réalité une profondeur énorme dans la variété et la pop.

Dans « Teen Whistle », vous utilisez une flûte irlandaise aux notes un peu aléatoires (la tin whistle, justement), alors que vous tombez carrément dans le rock énervé dans « Obscène ». C’est important pour vous les expérimentations musicales de ce genre ?

Oui bien sûr, nos morceaux sont par exemple un peu plus nerveux et tendus en live, où tu ressens forcément plus l’influence post-punk. On essaye toutefois de ne pas sonner rock, de ne pas tomber dans le rock français et de ne pas basculer de l’autre côté du fil. C’est d’ailleurs pour ça que l’on ne joue jamais bourré sur scène : pour ne pas déraper ! De la pop tendue, nerveuse frustrée, mais pas rock.

Un second album est-il déjà en préparation ?

On y pense, bien sûr. On a quelques morceaux dans les tiroirs mais on n’a pas encore vraiment le temps de s’y consacrer à fond parce qu’on était tout le temps en promo, en concert, en tournée. C’est un peu la rançon du succès, on est extrêmement occupé par autre chose que la pure création musicale. Le projet est là quand même, et dès que l’on commence à taper un peu le buff en répet’, on sent qu’il y a tout de suite des idées qui germent.

Aline sera en concert au Café de la Danse le 21 février, et à l’Alhambra le 28 mai 2013.

Visuel © : pochette de Regarde le Ciel d’Aline

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Bastien Stisi
Journaliste musique. Contact : [email protected] / www.twitter.com/BastienStisi

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