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Pèlerinage sur les quarante ans de vies musicales du délirant Libreville

Pèlerinage sur les quarante ans de vies musicales du délirant Libreville

06 octobre 2016 | PAR Camille Bardin

15h00 dans une brasserie du 9e arrondissement de Paris. Sous sa casquette cubaine à l’étoile rouge socialiste Jean Bernard de Libreville attend patiemment un verre de Coca-Cola à la main. Si notre entretien est censé avoir lieu dans ce restaurant, Chaib Bouri de son vrai nom, n’a pas prévu de rester assis bien longtemps. Il écrase sa Camel dans le cendrier avant d’apostropher le serveur pour obtenir l’addition. « On va tout planter et être enfin libre ». Guitare à la main et harmonica autour du cou, Jean Bernard de Libreville a prévu un tout autre programme qu’une traditionnelle interview dans un bistro parisien. Départ donc du Boulevard Poissonnière pour un pèlerinage sur les quarante ans de vies musicales du délirant Libreville.

 « On va tout planter et être enfin libre »

54 rue d’Hauteville dans le 10e arrondissement de Paris. Ici se cachent les anciens studios du Label international Vogue. Actuel siège du syndicat Force Ouvrière, il était dans les années soixante l’incubateur de jeunes artistes français comme Jacques Dutronc, Françoise Hardy ou encore Johnny Halliday. En 1966, c’est ici que Jean Bernard de Libreville, du haut de ses 16 ans, a signé son premier disque. Un album prometteur mais unique nommé « 10 minutes 30 secondes d’hyperno-music ». Devant ce bâtiment, il s’interroge toujours sur la façon dont il est arrivé dans ces studios alors qu' »on ne [lui] avait rien demandé. »

Mais loin de s’abattre sur son sort, Jean Bernard de Libreville est déjà reparti. Direction maintenant Fille du Calvaire. Cette fois-ci, le voyage s’effectue en métro. Car pour lui, impossible d’imaginer un entretien musical sans faire de musique. Le remède imparable: s’emparer des rames de la ligne 8 pour revisiter ses chansons. Bonne Nouvelle, Fille du Calvaire: 3 stations durant lesquelles il va se mettre à nu devant des passagers inattentifs, fatigués par leur routine quotidienne. Jean Bernard de Libreville connait, il a donné dix ans de sa vie aux couloirs de la RATP. Une plongée dans les souterrains dans la ville lumière, riche en rencontres: à l’époque ses copains du métro sont de jeunes talents encore inconnus comme un certain William Baldé.

« A l’époque j’écrivais des poèmes, alors quand on m’a commandé un album érotique j’étais très amer. Je l’ai fait parce que j’avais besoin d’argent. »

L’œil rieur caché derrière ses lunettes de Gainsbarre, Jean Bernard de Libreville a la rencontre facile. Poète au grand cœur, le musicien de 67 ans, chanteur de pop anglaise tout droit sorti de l’époque des yéyés revient de loin avec un album pas tout à fait inédit puisqu’enregistré il y déjà quarante ans. Une commande qu’on lui a passé alors qu’il rentrait dans la vingtaine, et dont il a longtemps eu honte car consacré au sexe.

Jean Bernard de Libreville, en perpétuelle recherche de liberté, accepte et signe. Mais finalement l’album n’intéresse plus et finit aux oubliettes. Ce n’est que quarante ans plus tard que les titres érotiques de Libreville vont ressortir grâce à une maison de disque loin de la station Bonne Nouvelle. Car c’est à Bruxelles que le chanteur à la dégaine rock’n’roll va de nouveau séduire. Veals & Geeks, une maison de disque Belge, folle d’amour pour ce chanteur à l’univers décalé réussit à le convaincre de confier son disque quarantenaire. C’est comme cela Qu’allons-y-gaiement va voir – ou revoir – le jour en 2015. Un album aux influences multiples qui tendent vers un jazz pop ironiquement actuel où la voix suave de Jean Bernard de Libreville crée l’harmonie.

Dernière étape de notre périple: la galerie Art en Transe. Encore une fois, comment conclure une interview musicale sans aller chanter au milieu de photographies contemporaines? Après un entretien marathon de quatre heures Jean Bernard de Libreville, choisit ce bâtiment à la devanture bleu roi et au style épuré. Le chanteur s’installe dans un gros fauteuil club en cuir marron. Prêt à interpréter la chanson 1954 qu’il a composée il y a quelques mois. Un titre au thème lourd, qu’il connaît bien: la Guerre d’Algérie. Un épisode historique qu’il l’a marqué, il se souvient de son père distribuant des tracs pour la SDN dans les rues de Paris. L’ambiance est feutrée, la porte est ouverte et on perçoit les bruits de la rue. Jean Bernard de Libreville ôte ses lunettes comme s’il fallait être plus sérieux. Et se lance…

A 67 ans, Jean Bernard de Libreville sait enfin qui il est. Après avoir migré d’un nom de scène à un autre, il s’épanouit désormais dans le personnage qu’avait créé pour lui Germinal Tenas dans les années soixante. Éclairé et sensible, ce bonhomme au grand coeur féru d’écriture sort d’une crise d’adolescence longue et sinueuse durant laquelle il a tout bonnement été frappé d’une drôle d’amnésie. Laissant ainsi dormir sagement ce Jean Bernard de Libreville. Mais il n’est jamais trop tard pour agir: « Mozart disait que le plus important c’est le tempo, je dirais que c’est le timing » confiait-il à France Culture l’été dernier. Fort d’une expérience atypique, à l’image de sa personnalité contrastée, Libreville est enfin de retour. Pour notre plus grand plaisir.

Visuel: © Camille Bardin

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