Musique

Nouvel album d’Alpha Blondy : Vision

25 avril 2011 | PAR Jerome Gros

Le vingtième album du chanteur reggae ivoirien Alpha Blondy, intitulé Vision, est sorti le 4 avril 2011. L’album révèle les déceptions du chanteur, qui reste fort grâce à sa foi.

Vision, comme son nom l’indique, expose la vision du monde qu’a Alpha Blondy. Et c’est une vision dure, voire haineuse. Une vision du monde où les hommes politiques ont failli à leur mission, celle de faire le bonheur des hommes, et se sont concentrés sur l’argent, et non sur le « capital-homme ». Une vision alimentée par des déceptions, où les hommes politiques essaient d’instrumentaliser les personnalités et obtenir leur soutien (« Ma Tête »), ce à quoi il répond « Parle à mon cul, ma tête est malade ».

Alpha Blondy a en effet soutenu Gbagbo au cours des années 2000, avant de se rallier à l’opinion générale après les élections de 2010. Une vision du monde où l’économie des pays riches conditionne celle des pays pauvres (dans « Le Cha-Cha-Cha du CFA »), une vision où ceux-ci sont dépendants de ceux-là, où la zone Franc est un des avatars d’un néocolonialisme économique (« cinquante ans d’esclavage, d’esclavage économique », « les décisions de la BCEAO […] de la BEAC sont prises à Francfort [et non à Bamako ni au Congo] ». BCEAO = Banque centrale des Etats d’Afrique de l’ouest, BEAC = Banque des Etats de l’Afrique centrale). Une vision d’un monde où même l’amour est malsain (dans « Tu mens »), parce qu’on ne peut y résister même si l’être aimé n’est pas sincère (« tu mens comme tu respires » et pourtant « mon cœur a perdu ce combat sur le champ de bataille de nos ébats, prisonnier de tes bras, prisonnier de tes draps »).

Une vision pessimiste qui trouve son paroxysme dans la reprise de « Stewball », chanson traditionnelle qui a connu maintes interprétations, de Leadbelly aux Hollies en passant par Joan Baez et bien sûr Hugues Aufray. Stewbald (le nom est dérivé et devient Stewball au fil du temps) serait un cheval tacheté irlandais qui aurait gagné une course en 1790, il est le symbole de la victoire du pauvre sur le riche, parce qu’il vient d’un milieu modeste. Le mythe est repris et le cheval loué par les esclaves dans les plantations. Ici, dans la chanson d’Alpha Blondy (comme dans celle de Hugues Aufray), le cheval, acheté par un homme (le père du narrateur) qui y dépense toutes ses économies, meurt lors d’une course. Ici, le pauvre ne réussit pas à prendre le dessus sur le riche, le combat est perdu.

Alpha Blondy révèle donc ses innombrables déceptions, politiques, économiques et sociales. Ainsi, il dénonce les faux amis, « ces soi-disant amis », face à qui il préfère « [son] chien », ces amis qui sont des « traîtres », des « serpents ». Mieux vaut « être seul que mal accompagné, ou alors accompagné seulement par l’Eternel ». Car si Alpha Blondy propose une vision noire du monde, il garde pleinement sa foi en Dieu, qui est tout ce qui lui reste. Cette confiance absolue se traduit dans la chanson « C’est Magic » (« Le destin […] m’a conduit sur un chemin très loin des noirs desseins, vers un nouveau matin, le soleil du grand magicien », « Tant qu’on vit on vit d’espoir », « au commencement était la parole, moi j’ai bu ces paroles, elles m’ont fait beaucoup de bien ») ou encore « Trop bon » (« La lumière de ta foi jaillira »).

Et si l’album s’ouvre sur « Rasta bourgeois », où Alpha Blondy veut casser l’image du rasta pauvre et nus pieds, aimerait que ses enfants aillent à l’école et qu’ils sortent de la pauvreté (même si la chanson est suivie par « Stewball » qui brise cet espoir de changement), il se termine par « L’autre rive » (« Dieu nous a donné cette tranche d’éternité qui nous a enfantés »), une sorte de chant religieux qu’accompagnent chœurs, harpe et flûtes : si tous les espoirs d’Alpha Blondy sont brisés, il sait qu’à la fin il lui restera toujours Dieu.

Sur le plan des paroles, c’est donc un album très sombre que nous propose le chanteur ivoirien. Au-delà de ça, il aurait peut-être pu être plus inspiré pour certaines chansons, comme « Vuvuzela », dont le message est évidemment important mais les paroles parfois mal inspirées (« protège ton vuvuzela avant de faire waka waka »). Comme à son habitude, ses textes sont écrits dans plusieurs langues, la majorité en français mais trois chansons sont en dioula et une en anglais. Sur le plan musical (Alpha Blondy a d’abord écrit tous les textes avant de travailler la mélodie), l’album s’ouvre sur une perle, et précisément sur la guitare de Clinton Ruffus (guitariste des Gladiators). Son petit solo de trente secondes au milieu de la chanson est simplement magique. Alpha Blondy a privilégié les chœurs, présents dans chaque chanson.

La guitare occupe aussi une place importante et les deux guitaristes, Michael Sene et Julien Lacharme, sont extraordinaires dans plusieurs chansons comme « Ma tête », « Trop bon » ou encore « Ces soi-disant amis ». « Bogo » est rythmée par la kora, « Pinto » et « Massaya » par la derbuka (luth et percussion africains). C’est certainement « Rasta bourgeois », la chanson qui ouvre l’album, qui est la plus complète. Cuivres et guitares s’associent parfaitement et s’intercalent avec les percussions adaptées. « Stewball » enfin est un modèle de réussite. La chanson est parfaitement adaptée au style reggae. La recherche musicale est donc dense et en grande partie réussie, Alpha Blondy nous offre un nouvel album aux teintes roots comme il savait le faire au début de sa carrière (au début des années 80), pour le plus grand plaisir des fans.

L’album est sorti le 4 avril dernier. Un album sombre, qui reflète les déceptions d’une vie en tant qu’ambassadeur de l’ONU pour la paix, mais qui détient, à travers la religion, un réel message d’espoir.

La nuit de Lampedusa, un roman napoléonien signé Daniel Picouly
Negura Bunget et Enslaved au Nouveau Casino (25/04/11)
Jerome Gros

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