Musique
[Livre-Report] Christophe Chassol électrise le Silencio avec ses impressions du Gange

[Livre-Report] Christophe Chassol électrise le Silencio avec ses impressions du Gange

27 mars 2013 | PAR Yaël Hirsch

Alors que son concert de vendredi 29 mars à la Gaité lyrique joue à guichets fermés et que l’on attend le deuxième album de ce compositeur, chef d’orchestre, arrangeur et pianiste de génie, qui a notamment accompagné les Phoenix et Sébatsien Tellier, c’est seul en scène avec ses images que Chassol a envoûté le public du Silencio en interprétant sur l’intime scène lynchienne avec son ‘ »ultrascore » (film enveloppé par et  transmué en musique) : Indiamore. L »album (musique + dvd) sort le 1er avril chez Tricatel.

L’éclectique Chassol s’est donné pour tâche d' »harmoniser le réel ». Pour ce faire, depuis la commande du musée de la Nouvelle Orléans, « Nola chérie » qu’on avait découverte sur son premier (double) album solo « X-Pianos » (Tricatel), le compositeur mêle ses goûts pour la création et  la répétition avec sa passion de compositeur de films. C’est d’ailleurs l’image qui précède le musicien sur scène, ce mardi de début de printemps au Silencio. Une bande-annonce présente « Indiamore » et la note d’intention est répétée trois fois. D’ores et déjà la vie est harmonisée : coupée, hachurée  et donc rythmée. Bref, la pensée même, c’est de la musique. Cet automne, au festival « Elektricity », Christophe Chassol était accompagné par le batteur Lawrence Clais (ex-Phoenix) pour dévoiler la composition qui sculpte des images prises par France Bannier à Calcutta et Benares en juillet 2012. Au silencio, il est seul, coincé entre deux claviers où il se meut à 360 dégrés, le sourire jusqu’aux oreilles, chantonnant avec l’expressivité d’un Glenn Gould les paroles enregistrées par d’autres voix qu’il est en train de sampler. Chassol vit profondément un processus créatif d’harmonisation qu’il semble opérer en direct. Le concert se passe en quatre actes qui semble aller d’un lever du soleil quotidien à un crépuscule mystique.

Tout commence par un chœur de femmes au bord du Gange. Le film se départit vite du mode du documentaire pour embrasser en gros plan la chanteuse en sari rouge et exultant de bonheur. L’image est morcelée et des extraits sont répétés jusqu’à livrer un beat d’impro jazz. Voici comment Chassol transforme les images en musique. D’une plage à l’autre, la tradition est douce et pendant plus d’une heure, la musique ne cessera pas. Maalgré tout, surtout entre les premières chansons, la baisse du rythme laisse un peu de place à des applaudissements conquis. Au fur et à mesure que l’envoûtement opéré, ceux-ci seront moins prononcés mais plus par fascination que par lassitude.

Sur un fond de cithare à la fois authentique et « baba »,  le rythme s’envole vers quelque chose de plus électronique qui culmine avec la répétition endiablée des notes « do si do mi fa » par une chanteuse indienne. Sans transition le même processus de répétition est repris autour du visage d’un homme, qui, soutenu par la musique, donne pratiquement l’impression de slamer. Mêlant toutes ses nombreuses influences musicales dans son travail de l’image par le son, Chassol parvient à livrer dans cette première partie le portrait d’une Inde vivante, quotidienne, à mille lieues des clichés sur la saleté, la pauvreté et la spiritualité des villes qu’il a visitées.

La deuxième partie (annoncée par le film) aborde cette question de la pauvreté mais avec magie, notamment à travers le titre clin d’œil « Fiddlers in the street » où la simplicité de l’instrument à corde jure avec  une accumulations de violons, les couleurs saturées de l’image et la débauche sonore. Un plein de musique que le pianiste semble accueillir pleinement, avec sourire aux lèvres et sifflotements généreux. Viennent ensuite les plans de rue, embouteillées comme il se doit, dans une marée humaine mais aussi animale, avec le gros plan d’un petit singe qui s’accroche à un rétroviseur. Les klaxons deviennent harmonieux, il est temps de faire « ouéch ouéch », à l’arrière des berlines. Deux hommes aux yeux lumineux scandent un « ella hé » qui se mue en hip-hop sous les doigts agiles de Chassol. Pas en reste, leur « chauffeur » apparaît et calme le beat.

Habitée, la troisième partie tourne autour du fleuve rituel : le Gange. Le film n’oublie pas de se pencher sur le nettoyage rituel des foules, et sur les couleurs chatoyantes, mais il aime aussi se focaliser sur quelques individus qui semblent regarder le public avec une intensité encore accrue. L’on retrouve un des chanteurs à l’arrière de la voiture, celui avec les cheveux rouges, qui, en tailleur sur un radeau, fête le fleuve d’où tout vient par une mélodie coupée et aménagée par Chassol en rythme irrésistiblement entraînant. Cette mélodie semble se disloquer et plus la dissonance entre dans la salle, plus la spiritualité est paradoxalement présente. Jusqu’au bord de l’explosion, qui est contenue par une focalisation sur une classe de petits garçons habillés en bleus et faisant leur prière, « Music is god my love » entend-on alors que la nuit semble être tombée sur le fleuve et que le chant se fait grave.

Seule partie du film en noir et blanc, étiquetée à la fois odyssée et adieu, le 4ème acte est, du maquillage aux danses, une anti-scène de Bollywood, nostalgique et émouvante. (Voir « odissi » extrait disponible de l’album, ci-dessous).

Enfin, comme tout bon film « Indiamore » se termine sur un générique avec les crédits sur fond de soleil se noyant dans les eaux du gange.

Et en bonus vient l’explication : les mots répétés d’une petite fille qui demande au caméraman d’immortaliser ce qu’est l’Inde et de « montrer à ses amis » ce qu’elle est… Promesse tenue par ce spectacle à la fois simple et grandiose, dans sa mise en scène absolue et néanmoins au plus proche de l’émotion et de la vie.

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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