Musique

Live Report : Hellfest, ou la grand messe du metal

26 juin 2010 | PAR Mikaël Faujour

Trois jours de fureur sonique jubilante, tour à tour dansante, agressive, corrosive, enchanteresse, parfois surprenante… Comme tous les ans depuis 2006, Clisson (Loire-Atlantique) accueillait ce que d’aucuns considèrent comme LE festival européen majeur en matière de musiques extrêmes. Un lieu commun journalistique consisterait à parler de « grand messe » du metal, ce qui ne manquerait pas de piquant après les propos de nos chers dirigeants catholiques Philippe de Villiers et Christine Boutin. Plus que le risible Vendéen, c’est surtout Christine Boutin que plusieurs festivaliers ont moquée, arborant qui un T-shirt ironique, qui un plus féroce.

Mais foin de polémique – laquelle fit d’ailleurs l’effet du tempête sous cloche au sein de l’Assemblée nationale –, car ce n’est pas ce scandale nain mais l’affiche majuscule qui a attiré les foules de metalleux et de gothiques, venus de tout l’Hexagone et au-delà. C’est que, pour cette cinquième édition tout comme pour les précédentes, les organisateurs ont attiré des monstres du metal et de quoi satisfaire tous les goûts : du metal old school (Kiss, Alice Cooper, Motörhead, Anvil…), du thrash (Slayer, Exodus…), du black metal (Dark Funeral, Immortal, Marduk…), du doom (Candlemass, My Dying Bride…), du stoner (Mondo Generator, « Garcia plays Kyuss »…) et jusqu’à des artistes plus aventureux et/ou un peu moins metal (Ulver, Tamtrum ou The Young Gods).

Arrivé trop tard pour les goth/doomeux de Swallow the Sun, c’est avec les Louisianais de Crowbar que je débute ce marathon metal. Sous un soleil estival, la bande à Kirk Windstein donne une performance très convaincante, crachant son metal gras, épais et implacablement lourd. Ambiance détendue et un évident plaisir à jouer – qui d’ailleurs caractérisera beaucoup de formations lors du festival – et, à la clé, les inévitables « Planets Collide » et « The Lasting Dose ». Une parfaite mise en bouche.

Pendant ces trois journées, le metal ne cesse de couler, de 11h du matin jusqu’à 2h le lendemain (1h le dimanche), 2 scènes majeures et 2 tentes offrant une programmation continue. C’est d’ailleurs dans vers la Terrorizer Tent que je me dirige, assistant à la fin du set des Japonais de Sigh, qui clôturent avec une reprise de Venom (« Black Metal ») pleine de férocité. 20 minutes plus tard, je découvre les Roumains de Negura Bunget, tenants d’un metal métissé, où la férocité du black metal alterne avec des passages faisant la part belle aux instruments fokloriques roumains (oboi, flûte de Pan, percussions…) et aux passages ambiants. On pense à Ulver, notamment, ou Enslaved, mais le combo roumain a quelque chose de différent, de réellement captivant, par ses atmosphères recherchées (malgré un son pas à la hauteur) et son caractère incantatoire, hypnotique. Une remarquable découverte, que nous invitons les lecteurs à faire aussi.

 

La – courte (40 mn) – performance achevée, direction la Main Stage 2, avec les Finlandais de Finntroll, pour un set endiablé, la foule se faisant aussi remuante qu’il le faut pour cette musique métissant black metal et humppa (musique traditionnelle de danse finlandaise). Chose assez peu fréquente dans le metal, la musique de Finntroll est particulièrement dansante et, en fait, joyeuse. Les gars de Helsinki, dont le dernier album a paru cette année, ont livré un set impeccable, l’un des très bons moments de cette première journée.

 

Peu après, KMFDM prend le relais sur la scène voisine. Ces pionniers du metal industriel montrent sans peine qu’ils restent en la matière l’un des meilleurs représentants du genre, tant par la présence scénique (au micro, la Nouillorcaise Lucia Cifarelli livre un show remarquable) que par l’excellence de ses compositions, qui ne manque pas de faire penser à Ministry, par ses rythmes pareillement lancinants ou la voix distordue.

 

Déjà le soleil cogne et l’on se rafraîchit à renfort de rasades de bière et de vin, ce qui ne manque pas de tourner la tête. Par grappes, par centaines, les metalleux de noir vêtu se reposent et bronzent sur les pelouses brûlées de soleil, tandis que se déchaîne le vacarme des groupes s’enchaînant sur les scènes. Non, les metalleux ne dorment pas dans des cercueils l’été pour sortir l’hiver quand tout est gris… Non, la violence de la musique n’en fait pas des brutes assoiffées de violence. L’ambiance est globalement détendue, respectueuse, presque familiale : les looks sont extravagants parfois, mais nul ne s’en étonnerait.

C’est bientôt Deftones, l’une des têtes d’affiche majeures du festival, qui débarque sur le Main Stage 1. La bande à Chino Moreno donnera là, pendant une heure et quart, une des meilleures performances du festival – qui en comptera peu de médiocres… –, servi par un son excellent et un chant vraiment à la hauteur, ce qui n’a pas toujours été le cas sur scène. Les Californiens y déroulent un set comptant pas mal de nouveaux titres (probablement la moitié de son très beau Diamond Eye, sorti en mai), ainsi qu’une rimbambelle de classiques que la foule connaît par cœur, de « My Own Summer (Shove It) » au splendide « Passenger », en passant par des titres des premiers albums. Particulièrement en forme, Chino Moreno s’offre même un joyeux bain de foule qui affole un peu la sécurité. Un régal.

Après cela, on délaisse volontiers les Suédois de Hypocrisy, dont nous vous avons parlé cette année, pour une pause de privilégié, dans l’espace VIP, divisé en une pelouse aux airs de garden party, et une vaste tente où de grands écrans diffusent les matches de la Coupe du monde de football. Ou le plaisir de jouir d’un confort bienvenu : poufs, hamacs, environnement embelli de sculptures, etc. De quoi se reposer avant d’attaquer une soirée chargée.

Ce sont d’abord The Young Gods que je me hâte d’aller voir sous la Terrorizer Tent. Curiosité que de voir la bande à Franz Treichler exilée sous le plus petit chapiteau, elle qui a été un des groupes phares du rock industriel, probablement le premier à mêler le son de guitares metal (samplé) et la musique industrielle. Les Suisses offrent un show proprement captivant, avec une musique à la fois physique car percussive, et mentale, ambiante. Sans débauche d’effets scéniques, le groupe envoûte, son chanteur/guitariste déroulant de lents mouvements serpentins en ombres chinoises devant l’écran de fond de scène. On regrette la fin brutale, due à une avanie technique. Un groupe que l’on ne peut toutefois que vous inciter très vivement à voir. Dans la foulée, les féroces Suédois de Watain livrent un show dans la plus pure tradition black metal old-school : insane, frénétique, satanique, violent, grandiloquent.

Plus tard, deux des moments importants de cette première journée. Tout d’abord, la reformation de Godflesh, événement unique organisé par le Hellfest. La bande au très influent Justin Broadrick (à présent davantage impliqué dans son projet Jesu) déroule un show extrêmement brutal, froid, insane – et donne le ton dès le premier morceau, issu du très influent Streetcleaner (1990), « Like Rats ».

Guère tenté par les titans Sepultura, Biohazard et Fear Factory, nous finissons cette première journée de Hellfest avec les Norvégiens d’Ulver, un des groupes les plus passionnants de la scène scandinave, depuis maintenant quinze ans. D’abord tenants d’un black metal très original, le groupe s’est affirmé à l’avant-garde, évoluant progressivement vers un post-folk sombre, puis un dark ambient dans la lignée de Coil, puis une musique plus lumineuse et minimaliste. Clairement, le set de ce groupe (qui ne joue sur scène que depuis peu alors qu’il a été formé au début des années 1990) n’avait rien de metal. Un pur moment d’enchantement et de rêverie – qu’il eût été dommage d’altérer avec des groupes, certes très bons, mais dont la musique ne se caractérise pas par la délicatesse.

La deuxième journée s’avèrera moins dense et les choix plus aisés à faire, ni le heavy metal classique et le hard rock de la Main Stage 1, ni la programmation très orientée hardcore du Terrorizer Tent n’ayant mes faveurs. On commence néanmoins la journée avec Tamtrum, qui devait jouer la veille, mais a été reporté – et tant mieux. Le trio, qui évolue plutôt dans un genre goth/electro trasho-érotique que dans le metal, a dû surprendre et ravir pas mal des spectateurs qui le méconnaissaient. D’abord par sa musique, une electro très féroce, drôle et insolente (le Pape, notamment, en prend pour son grade), qui se rapproche de Punish Yourself ; par son look même, les musiciens étant peinturlurés de noir cambouis et sapés SM. Le show se trouve particulièrement pimenté lorsque 2 danseuses entrent sur scène et se livrent à des danses lascives topless, ambiance cabaret goth, aspergeant leurs beaux seins nus de lait, s’embrassant ou, plus tard, crachant du feu ! Clairement, le groupe assure le spectacle, mais vaut vraiment d’être écouté.

Une bonne partie de la journée, je la passe à traîner çà et là, à m’enfiler des rasades d’alcool, à écouter du coin de l’oreille le metal lyrique et grandiloquent de Delain, et à snober tout à fait le thrash des Allemands de Tankard et même des vieux de la vieille tels que Overkill, Anvil… Et ni les descendants d’AC/DC, Airbourne, ni les abominables Twisted Sister, ni même vraiment Slash (pourtant auteur d’un set qui a enchanté une vaste foule, largement composée de fans des Guns N’ Roses, qui en auront d’ailleurs pour leur argent) ne retiendront mon attention lors de cette journée.

Elle ne commence en fait pour moi qu’avec Dark Funeral, mais son black metal à l’ancienne de ces Suédois, franc du collier et sans nuance me pousse à m’en éloigner assez rapidement pour ne revenir que pour le show très, très convaincant de Candlemass, l’un des groupes majeurs du doom metal épique. Robert Lowe (ex-Solitude Aeternus), qui remplace depuis 2006 le chanteur du line-up classique, Messiah Marcolin, a fait montre de toute l’étendue de ses capacités vocales, ainsi que d’un sens de l’humour et d’une affabilité qui ont donné un contrepoids à la lourdeur de la musique. On a eu le droit aux classiques « Solitude » et « At the Gallows End », de la première période du groupe, comme à de plus récents morceaux – le tout formant un set confirmant l’excellence de Candlemass  dans un registre puissant, dramatique et grandiose.

La pause s’avère longuette avant My Dying Bride, forçant à passer par le bar et le stand sandwiches pour ne pas trop entendre l’insupportable Dee Snider de Twisted Sister et son heavy/glam metal bas du plafond… qui néanmoins rencontre un grand succès, une large foule s’étant massée devant le Main Stage 1 pour l’occasion.

Retour sous la Rock Hard Tent, donc, pour le gig de My Dying Bride, groupe de référence du doom metal et du goth metal européen depuis 20 ans, comme le rappelle Aaron Stainthorpe. Et le public va être particulièrement gâté, le groupe offrant non seulement un set excellent avec la plupart de ses classiques (« Turn Loose the Swans », « The Cry of Mankind », « She Is the Dark »…), mais surtout, avec un son absolument parfait, les guitares n’écrasant pas vraiment la voix, le violon ou le clavier. Le concert dure une heure, sans véritable moment creux (à l’exception, peut-être, de « Vast Choirs », premier morceau du groupe, comme le rappelle le chanteur, et sûrement pas le meilleur, développant un doom death très brut), et a sans aucun doute ravi les fans de ce groupe important du metal européen.

Le concert de la bande à Aaron Stainthorpe ayant lieu sensiblement au même moment que celui d’Immortal, il a fallu renoncer au show de cet essentiel trio, formation majeure du black metal norvégien, qui demeure, même après 2 décennies d’activité, l’une des meilleures et plus intelligentes du genre, comme l’a prouvé son dernier album, en 2009 (All Shall Fall).

Sans réelle passion pour la musique de ce groupe classique, j’assiste cependant au show d’Alice Cooper, dont le sens du spectacle est notoire. Pendant une heure et quart, on a le droit à toutes sortes d’attractions et de gadgets, dont l’incontournable guillotine, pour un show grand-guignolesque et une série de tubes chantés à tue-tête par la foule, de l’incunable « School’s Out » à « Poison », en passant par « I’m Eighteen ». Si Alice Cooper (le chanteur) est quelque peu limité vocalement, le show est en revanche éminemment à la hauteur.

Je délaisse l’un des doyens du festival en cours de concert, pour un tour sous la Rock Hard Tent, où joue Fields of the Nephilim, groupe goth de référence depuis le milieu des années 80. Les années semblent n’avoir guère altéré le talent scénique du groupe de Carl McCoy, au look de noir desperado, qui livre un très beau concert, avec ses compositions enivrantes.

La troisième et dernière journée s’avèrera la plus riche, débutant tranquillement par un déjeuner avec pour fond le hard rock des très bons Freak Kitchen. La curiosité me poussera alternativement vers la Terrorizer Tent, dont la journée annonce une programmation entre sludge et stoner, et les scènes principales. Sur la scène de la Terrorizer Tent, les Américains de 16 déploient leur musique à la lourdeur titanesque. Le programme du festival annonçait d’ailleurs la couleur : « une bonne grosse dalle de marbre qui s’abat sur vous » ! On n’a pas été déçu par ce groupe pionnier du genre, en activité depuis 1992.

C’est ensuite vers la Main Stage 2 que je retourne, pour découvrir le très bon celtic metal des Suisses d’Eluveitie. Avec ses flûtes celtiques et sa vielle à roue, le groupe joue une musique très entraînante et dansante, aux accents celtiques affirmés (avec à la clé « Inis Mona », relecture metal très inspirée du traditionnel « Tri Martolod », que la foule reprend en chœur). Une découverte qui a dû enchanter les fans de Finntroll qui ne les connaissaient pas.

Retour près de la Terrorizer Tent pour le duo américain Black Cobra. Là encore, un sludge massif, puissant, féroce, qui ne pâtit guère de sa formule guitare/batterie. La voix, distordue à la façon de Ministry ajoute de la hargne à des compositions qui ne manquent ni de force ni – parfois – de groove.

Le reste de l’après-midi se passe en va-et-vient entre scènes, des folk metalleux finlandais Ensiferum aux sludgeux US de Weedeater et Rwake, en passant par le black/death metal de Behemoth ou encore Katatonia, dont la musique n’est plus guère aussi lourde qu’elle fut autrefois, et qui se rapproche singulièrement du rock éthéré d’Anathema, dont la trajectoire musicale est assez proche.

Emmené par Corey Taylor au micro et Jim Root à la guitare, tous deux connus d’abord en tant que membre de Slipknot, Stone Sour, dont le troisième album sortira en septembre, a chauffé la Main Stage 1 pour l’arrivée de Motörhead. Un show réussi, entraînant et qui non dénué d’humour, avec un Corey Taylor proposant une chorégraphie improbable.

Mais Stone Sour n’était vraiment qu’un entremets, entre la performance de Mondo Generator et celle de Brant Bjork & the Bros, espacées d’une demi-heure, toutes deux sous la Terrorizer Tent. Mondo Generator et son stoner amphétaminé a mis le feu aux poudres et, si tout le public n’a pas été diaboliquement remuant, il y avait là un lot de fans convaincus et particulièrement enchantés. La bande à Nick Oliveri, qui a saupoudré son set de deux ou trois morceaux de Kyuss et des Queens of the Stone Age (groupes par lesquels est passé le chauve barbu), a offert une performance bouillante et vitaminée confirmant combien elle est excitante. Au culot, je suis allé en backstage prendre une photo de M. Oliveri, trouvant Brant Bjork par la même occasion. L’un et l’autre me confirment ce que je supposais à la vue du programme. Tous deux anciens membres de Kyuss, ils rejoindront John Garcia sur scène lors du show « John Garcia plays Kyuss » pour quelques morceaux, reconstituant le line-up classique du groupe aux trois quarts (en l’absence de Josh Homme) pour quelques titres. Peut-être moins dément, mais tout aussi groovy, le stoner de Brant Bjork & the Bros a fait merveille, mâtiné d’élans psychédéliques bienvenus. Il ne restait qu’à attendre le gros morceau de la soirée en matière de stoner (Kyuss, donc).

Un tour par le Main Stage 1, pour Motörhead, autre vieux de la vieille, mené par l’increvable bassiste/brailleur Lemmy Kilmister. Avec « Stay Clean », « Ace of Spades » et toute une collection de classiques de son répertoire vieux de près de 35 ans, le groupe britannique n’a eu aucun mal à mettre tout le monde d’accord avec son metal crasseux et direct.

Autre énorme tête d’affiche, les Californiens de Slayer méritaient vraiment le détour, livrant un set qui ressemble quelque peu à un best-of, de « Angel of Death » à « God Hates Us All », en passant par « Raining Blood », « War Ensemble » ou « South of Heaven »… Difficile de résister à l’énorme puissance de ces dieux du metal qui, plus d’un quart de siècle après leur formation, demeurent une valeur sûre et incontestée du genre.

Snobant le grand guignol de KISS, je me rends à ce qui me paraît être la meilleure clôture du festival : « Garcia plays Kyuss », autrement dit John Garcia, voix inimitable de Kyuss, rejouant le répertoire de ce groupe phare du stoner. Autant le dire : les fans du groupe n’ont pu que s’enchanter de ce concert très convaincant, a fortiori avec la participation de Nick Oliveri et Brant Bjork à certains titres, dont le superbe « Gardenia » (voir ci-dessous). S’achevant par ce concert plutôt que par KISS (chacun son truc), la messe était dite. Pas forcément noire, la messe, d’ailleurs. On attend déjà la prochaine édition avec excitation. Une fois de plus, Hellfest a été à la hauteur de sa réputation : celle du meilleur festival metal européen.

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Mikaël Faujour

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