Musique

Les albums de l’année 2010 (1e partie)

09 décembre 2010 | PAR Mikaël Faujour

Sans chercher à établir un classement, nous avons entrepris de vous présenter les albommes que nous avons estimé être les meilleurs de l’année 2010. Voici le premier volet d’une série d’articles compilateurs, que nous étalerons sur le mois décembre. A la clé, une joueliste constituée sur Deezer, qui ira s’étoffant durant tout le mois, à mesure que nous re-parcourrons l’année musicale, y incluant aussi des chansons marquantes, issues d’albommes de moindre envergure et ne figurant donc pas dans notre sélection.

Jónsi, Go

Le leader de Sigur Rós, Jónsi, s’était signalé – discrètement – à l’été 2009 avec Riceboy Sleeps, album d’ambient enregistré avec son compagnon Alex Somers, sous le nom de duo logique de Jónsi & Alex. Rapidement, avait couru le bruit d’un premier album solo, dont l’artiste a dévoilé d’abord un titre (« Lilikoi Boy », à télécharger), puis un clip (« Go Do », 1er single). Jamais aux antipodes d’une sensibilité qui rappelle Sigur Rós – orchestrations amples, ambiances éthérées et ce chant haut perché à nul autre pareil –, Go est l’occasion pour le musicien de laisser cours à sa féerique fantaisie. Et celle-ci tour à tour prend une tournure pop touffue (« Lilikoi Boy », « Sinking Friendships »), des accents plus ombrageux (« Kolniður »), rappelle le Sigur Rós des débuts (« Grow Till Tall ») ou s’étire en une pluvieuse mélopée (« Tornado »). Album remarquable et remarquablement arrangé, Go fait la part belle autant aux sonorités électroniques qu’aux élans symphoniques ou aux chœurs. Splendide.
Sur notre joueliste : « Tornado », « Sinking Friendships », « Kolniður », « Animal Arithmetic »

Anaïs Mitchell, Hadestown

Singulière entreprise que celle d’Anaïs Mitchell : un opéra… folk. Intitulé Hadestown, l’album est inspiré du mythe d’Orphée et Eurydice, que l’artiste transpose dans une Amérique contemporaine, et voit la participation d’une brochette d’artistes folk US, dont Justin Vernon (Bon Iver) et Ani DiFranco. L’œuvre est pleine d’élégance et de grâce, variée, tirant le folk vers la country, le blues, le jazz ou le gospel. L’ambiance estrange, l’alternance des voix, forment un album à la beauté douce amère, alternant compositions dépouillées et pièces aux arrangements subtils. Le blues « Way Down Hadestown » est assez renversant, emmené par la voix de rogomme de Greg Brown, qui chante aussi « Why We Build the Wall », qui rappelle la tonalité élégiaque du « Hurt » de Johnny Cash. Les harmonies vocales de « When the Chips Are Down » rappellent les Andrews Sisters, sur une instrumentation jazz folk pleine d’allant… Si ce folk opera ne bouleverse pas l’histoire de la musique, il ne manque pas d’arguments et a suffisamment de caractère et de charme pour mériter d’être écouté et réécouté.
Sur notre joueliste : « Epic [Part I] », « Way Down Hadestown », « Why We Build the Wall »


Yeasayer, Odd Blood

Venu de Brooklyn, Yeasayer était assez attendu par ceux qui s’étaient pris d’enthousiasme pour leur fantastique premier album en 2007, All Hour Cymbals. Tenants d’un néo-psychédélisme brassant sonorités world, space rock, folk et électroniques, Yeasayer ne se refuse à rien pour créer des gemmes sonores assez captivantes de beauté parfois, à l’image du premier single de ce nouvel album, « Ambling Alp » – qui a tout pour être un des meilleurs morceaux de l’année 2010 –, aussi irrésistible que son excellent clip surréaliste. Harpe, accordéon, bidouillages electro, harmonies vocales étourdissantes, rythmes chavirants, production minutieuse : leur musique ne sacrifie pas la sophistication ou la complexité au charme pop immédiat de la mélodie. Yeasayer prépare le futur de la pop, tout comme les collègues de Brooklyn avec qui ils peuvent soutenir la comparaison, de Grizzly Bear à MGMT ou Vampire Weekend. S’essoufflant un peu en cours de route, Odd Blood s’avère un poil en dessous de leur premier opus. Il n’en est pas moins un bel album, dansant et solaire.
Sur notre joueliste : « Ambling Alp », « Madder Red » , « I Remember », « O.N.E. »

Midlake, The Courage of Others

Dès l’extraordinaire, « Acts of Man », qui ouvre ce nouvel album de Midlake, pas moyen de décrocher. Les Texans envoient une ballade renversante, réminiscente du meilleur Neil Young, à la mélancolie insidieuse et irrésistible. Il n’y a qu’à s’asseoir ou s’allonger, tout poser, tout laisser, écouter. The Courage of Others a reçu une belle salve d’applaudissements de la critique ce mois-ci – et ce n’est que justice. Là où une certaine facilité, un certain sens de la complaisance, du pathos et de la lourdeur aurait porté des jeunots vers un marécageux doom metal, toute la force de Midlake est plutôt de développer ses thèmes sans lyrisme forcené, avec une finesse de ton assez prodigieuse (écouter notamment « Core of Nature »), proche d’un Nick Drake parfois (« Fortune »). Le chanteur Tim Smith est parfait de bout en bout, chantant d’une voix mélodieuse rappelant par instants Rufus Wainwright. Album hivernal, brumeux, triste et beau à pleurer, The Courage of Others est d’une élégance extrême et pourrait bien se trouver dans beaucoup de palmarès des meilleurs albums de l’année.
Sur notre joueliste : « Acts of Man », « Winter Dies » , « Core of Nature », « Rulers, Ruling All Things », « The Horn », « The Courage of Others »

Master Musicians of Bukkake, Totem Two

Voici l’une des œuvres les plus obsédantes de l’année musicale 2010. L’albomme a fait beaucoup moins de bruit que, au hasard, ceux d’Arcade Fire, MGMT ou Kanye West. Mais il faut dire que ce collectif venu de la fertilissime scène nord-Pacifique et constitué notamment de membres de Burning Witch et Earth, ne fait vraiment pas dans la pop. Sa musique est aussi estrange que son nom même.  Audacieuse, expérimentale, elle brasse, certes, du drone et des expérimentations qui rappellent certains groupes krautrock, mais son psychédélisme nébuleux échappe à une réelle classification. Oniriques ou estranges, les atmosphères ont quelque chose de primitiviste, dénotant une recherche des profondeurs de l’inconscient et de l’humain… Si new age il y a, il ne doit rien aux cochonneries d’Enya et davantage à un singulier mélange de Neu !, Dead Can Dance (frappant sur « Patmos »), Carl Jung et CoBrA. Sur « Perde Kaldirma », le caractère méditatif est saisissant : tambours primitifs avançant implacablement, flûte orientale hypnotique, mantra mélodique simpliste et répété. De nul espace et de nul âge, la musique du collectif est onirique, tantôt sombre, tantôt lumineuse. Annexant des sonorités solennelles (orgues à la Koyaanisqatsi de Philip Glass, gong et autres instruments du monde), Master Musicians of Bukkake signe un album renversant, trop court peut-être (40 mn environ), mais étourdissant jusqu’au vertige.
[NB : l’album est téléchargeable ici.]

DJ Tom Caruana, Enter the Magical Mystery Chambers

Sorti en janvier, l’une des belles surprises de l’année au rayon des musiques urbaines vient d’une excellente mixtape gratuite signée Tom Caruana (à télécharger ici). Dans les pas du Grey Album de Danger Mouse qui avait signé un mashup de référence (Jay-Z meets The Beatles), le DJ a eu le talent d’organiser d’inattendues agapes entre les dieux de la pop (The Beatles) et l’une des plus absolues références du rap noullorcais (Wu Tang Clan). Ça s’appelle Enter the Magical Mystery Chambers ; on vous en a causé fin janvier. Un chef d’œuvre du mashup, rien moins.

Vampire Weekend, Contra

Au rayon des grosses sorties de l’année, Vampire Weekend, dont le 2e album Contra attendu avec intérêt par la critique et le public, paraissait début 2010. Le quatuor de musicologues régale d’un petit joyau de pop avant-gardiste, enjouée et excentrique, brassant folk, worldbeat et ponctuations de cordes baroquisantes. Étourdissant, audacieux, brillant – et encore une merveilleuse preuve, au côté de Grizzly Bear, TV On the Radio, MGMT, Yeasayer, School of Seven Bells ou encore Here We Go Magic, que Brooklyn est depuis le mitan des années 2000 un équivalent crédible au San Francisco ou au Swinging London de 66-69. Le public ne s’y est pas trompé puisque, de façon aussi surprenante que méritée, l’album a atteint le top des classements étasunien, canadien et britannique.
[Sur notre joueliste : « Horchata », « Taxi Cab », « Giving Up the Sun », « I Think Ur a Contra»]

Get Well Soon, Vexations

Le one-man-band allemand Get Well Soon (autrement dit : le brillantissime Konstantin Gropper) sortait son 2e album, intitulé Vexations. 2 ans après un premier effort très remarqué, l’artiste revient avec une collection splendide de chansons pour folâtrer et pour rêver. Orchestrations touffues et d’une élégance qui vaut bien celle des Tindersticks, mélodies dolentes réminiscentes de Radiohead, mélancolie capiteuse : le singer-songwriter, âgé d’à peine 28 ans, livre un album tout simplement beau. Profus d’influences assimilées, d’arrangements fouillés (cuivres, cordes, chœurs d’enfants) et d’idées inédites (sample de cantatrice d’opéra ; Stabat Mater de Pergolèse repris par une chorale de cuivres désenchantés rappelant Beirut, etc.), Vexations a l’envergure d’un  grand disque pop.
[Sur notre joueliste : « We Are Free », « 5 Steps / 7 Swords », « A Voice In the Louvre »]

Hindi Zahra, Handmade

Attendue après sa performance remarquée à Rock en Seine à l’été 2009, Hindi Zahra livrait à 30 ans Handmade, un premier album distingué, dont la douce mélancolie baigne dans une sapide marinade d’influences. Folk, jazz, blues électrique rappelant JJ Cale et musique traditionnelle berbère naturellement s’unissent. Sa sensibilité la rapproche parfois de Norah Jones (« Imik Si Mik ») ou de Yael Naim (« Beautiful Tango ») mais faisant se rencontrer musiques traditionnelles du sud étasunien et musique berbère, Hindi Zahra livre un disque bien personnel et au-delà de comparaisons réductrices. Comme l’indique le titre, « Fait à la main », le travail est  artisanal et la production dépouillée montre un refus du chichi très bien senti. Ce premier album est vraiment captivant. Pas un hasard si elle a reçu le prix Constantin 2010.
[Sur notre joueliste : l’évident single « Beautiful Tango » et l’impeccable blues méditerranéen « Kiss & Thrills », le mélancolique « At the Same Time »]

Mikaël Faujour

MGMT, Congratulations

On avait laissé MGMT sur le phénomène Oracular Spectacular, et ces tubes imparables qu’étaient « Kids » et « Time to Pretend ».  Changement de cap avec Congratulations, une œuvre complète qui nous balade dans tout les sens pour conclure avec l’ironique titre « Congratulations », splendide point final à la folie générée par leur premier album. Baroque et psychédélique, Congratulations multiplie les pistes musicales, de la harpe électrique de « Lady Dada’s Nightmare » à la batterie indie-rock qui nous guide à travers « Brian Eno ». « Siberian Breaks », titre-fleuve qui en contient au moins dix autres, bras d’honneur au format classique de la chanson pop, est comme la miniature de cette mosaïque musicale aussi enthousiasmante qu’émouvante. Congratulations, à l’image de ses auteurs, est contradictoire, complexe et inventif. Un chef d’oeuvre.
5/5
[Sur notre joueliste : « Congratulations », « Flash Delirium », « Siberian Breaks », « Song for Dan Treacy »]


Princeton, Cocoon of Love

Petite friandise à très haute teneur en sucre, Cocoon of Love, premier album de Princeton est une œuvre élégante et soyeuse, qui ne révolutionne pas la pop mais en perpétue les leçons, sous influence des Shins, de Belle and Sebastian, et avec un petit goût de Vampire Weekend. Ses chansons se savourent plus qu’elles ne s’écoutent : « Sadie and Andy », petite histoire d’amour unilatérale rose comme un macaron, « Calypso Gold », tartelette à la fraise qu’on croque délicatement entre deux violons. « The Wild », mélancolique madeleine dont les guitares sèches viennent sobrement orner ce beau fraisier, est une superbe conclusion à cette douceur de l’année 2010. Cocoon of Love est un album simple et langoureux, à l’amertume délicatement cachée. Comme les meilleurs baisers.

Raphaël Czarny

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