Musique

Le très grand directeur d’opéra Gerard Mortier est mort

Le très grand directeur d’opéra Gerard Mortier est mort

10 mars 2014 | PAR Christophe Candoni

Vaincu par un cancer qu’il combattait depuis six mois, le belge Gerard Mortier est mort samedi 8 mars au soir et laisse derrière lui, plus encore qu’une brillante carrière d’intendant jalonnée de multiples coups d’éclat ; une pensée, une vision exigeante, audacieuse, passionnante car sans concession, plaçant l’opéra aux antipodes du divertissement bourgeois et invitant le spectateur, au théâtre comme devant un miroir, à la réflexion et à l’émotion. Plus qu’un métier, c’est une véritable passion qui motivait Gerard Mortier dans l’exercice de ses fonctions. « Tout ce que je fais (…) je ne le fais pas seulement avec conviction, mais aussi, mais surtout avec amour, disait-il, l’opéra, c’est ma vie ». Professionnel reconnu, européen convaincu, humaniste optimiste, il n’a eu de cesse d’affirmer, dans la gloire comme dans l’adversité, sa foi inébranlable en la nécessité d’un art politique et vivant.

Iconoclaste, anticonformiste, Gerard Mortier l’était assurément, mais cela paraît presque anecdotique car, curieux de tout, d’une intelligence et d’une vivacité admirables, ce qui l’intéressait n’était pas tant la provocation que la discussion et la recherche du sens.

Avec humour, Mortier s’amusait à raconter qu’il a toujours porté une cravate depuis son entrée chez les Jésuites, c’est-à-dire quasiment au début de sa scolarité – moment de sa vie où il rencontre également l’opéra puisqu’à l’âge de onze ans, il assiste émerveillé à une représentation de La Flûte enchantée de Mozart à l’Opéra de Gand, sa ville natale. Issu d’une culture bourgeoise qu’il ne reniait pas bien que fils de boulanger, il se décrivait volontiers conventionnel dans la vie quotidienne mais déclarait avec flamme et empressement que dans l’art, jamais ! « La routine dans l’art, c’est le plus dangereux. C’est pourquoi je veux toujours briser la routine, briser les attentes » disait-il. « Je crois que le plus important dans l’art, c’est le risque, la surprise ». Le refus des traditions, des conformismes, existe chez lui depuis toujours. A tout juste 20 ans, il montait l’association « Jeugd-Opera » pour favoriser l’accès aux jeunes à l’opéra et protestait hardiment contre le monopole de la bourgeoisie gantoise dans la salle de spectacle. Quant au niveau de la proposition artistique de la maison, il clamait, au même âge et non sans un certain culot, que l’Opéra de Gand était le « scandale culturel flamand ». Voilà le genre de « sorties » dont Mortier a gardé toute sa vie, même sous son air affable et séduisant, la pratique insolente.

Car plus qu’un directeur, Gerard Mortier était un agitateur, un dynamiteur d’opéra. L’homme était érudit, passionnant, visionnaire. Il adorait communiquer, interroger, débattre, convaincre, persuader. Il comptait pour cela susciter l’intérêt et la curiosité d’un public qui, à l’opéra, n’aime pas toujours être bousculé dans ses habitudes.

En dix années de formation dans les maisons lyriques les plus novatrices en Allemagne (Düsseldorf, Francfort, Hambourg) où il suivait son mentor le chef d’orchestre Christoph von Dohanyi et s’exerçait à tous les métiers, de la production à la direction artistique, suivies de plus de trente ans de carrière au sein d’institutions et de festivals de grande envergure, Gerard Mortier a toujours voulu changer, réinventer l’opéra, l’extraire d’une approche simplement décorative et muséale qui flatte l’oeil et moins l’esprit, il l’a toujours défendu et promu comme un art vivant, ancré dans la cité, dans le présent, tourné vers l’avenir.

Gerard Mortier avait le don de dénicher les talents et constituer des équipes artistiques soudées autour de la cohérence d’un propos original. Au mépris du star-system, il a fondé une véritable famille d’artistes qu’il accompagnait fidèlement parmi lesquels on comptait des chefs d’orchestre dont Sylvain Cambreling, des chanteurs comme son compatriote José Van Dam, Angela Denoke, Christine Schäffer, et surtout les plus grands metteurs en scène de théâtre ainsi que de nombreux chorégraphes et plasticiens. Il se définissait comme un accompagnateur, un médiateur, quelqu’un qui rend les choses possibles, certainement pas un artiste même si la méthode bien particulière qu’il suivait faisait nécessairement de lui un dramaturge et un créateur.

Quand Mortier prend la tête de la Monnaie en 1981 pour faire de la maison bruxelloise endormie une grande scène européenne, les productions de Bondy, Chéreau, Sellars, Wernicke, Herrmann (pour une légendaire Clemenza di Tito, production fétiche que Mortier a souhaité montrer dans toutes les maisons qu’il a dirigées) sont enviées partout. A Salzbourg, où Mortier succède à Karajan, c’est avec Mussbach, La Fura dels Baus et Marthaler qu’il renouvelle en profondeur le festival et impose son credo de la modernité scénique comme musicale. En réponse au conservatisme autrichien et à l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir, l’allemand Hans Neuenfels signe un Fledermaus sacrilège que Mortier programme en guise de cinglant cadeau d’adieu. A Paris, le compagnonnage avec une grande partie de ces artistes perdure mais n’empêche pas la révélation éblouissante de Johan Simons, Warlikowski et Dmitri Tcherniakov qui le suivront naturellement au Teatro Real de Madrid, la dernière maison qu’il dirige.

En créant au tout début des années 2000 le festival de la RuhrTriennale dans le Nord de la Westphalie en Allemagne, Mortier a investi de nouveaux lieux de représentations, de larges friches industrielles au cœur desquelles il a produit des spectacles plus diversifiés et transversaux, invité des artistes aussi décapants qu’Alain Platel ou Bill Viola, et est allé à la rencontre d’un nouveau public, bien éloigné de la jet set salzbourgeoise. Il disait sans hésiter que ces trois années ont été la plus belle aventure de sa vie.

Partout ses chevaux de bataille auront été l’innovation scénique, l’importance de la dramaturgie et la réhabilitation de la musique du XXe siècle, sous-représentée dans les grandes maisons comme la création contemporaine. A Madrid vient de triompher l’un de ses derniers grands projets : l’adaptation opératique de Brokeback Mountain commandée au compositeur Charles Wuorinen et mise en scène par Ivo van Hove qui, dit-on, pourrait être présentée en France au festival d’Avignon.

A Paris, l’audacieux Mortier attire les foudres d’une partie de la critique et du public pendant que d’autres pensent vivre les plus belles heures de la maison depuis Liebermann. Mortier ressort déçu de ses 5 ans de mandat. « Je me suis vidé sans rien recevoir » déclarait-il en 2009 sur le départ. Comme partout où il est passé, à peine est-il parti que tous le regrettent. Malgré l’acharnement de son successeur à faire table rase de son ambitieux mandat en instaurant une consensuelle et bien sévère restauration, Mortier a marqué l’institution d’une empreinte indélébile.

Ce dimanche matin à l’Opéra de Paris, Christophe Ghristi présentait au public la dernière saison de Nicolas Joel sans même se donner la peine de prononcer quelques mots à propos du décès de Gerard Mortier que l’on venait d’apprendre. C’est Brigitte Lefèvre toujours directrice de la danse qui a rendu un hommage succinct et ému à celui qui a été de 2004 à 2009 le directeur de Garnier et Bastille. Le mois prochain le sublime Tristan et Isolde de Wagner vu par Peter Sellars et Bill Viola, retrouvera l’affiche, les saisons suivantes, ce sont les très contemporains Don Giovanni d’Haneke et Iphigénie en Tauride de Warlikowski qui seront programmés. Des spectacles exceptionnels, autant de témoins de l’engagement irréductible de Gerard Mortier à faire de l’opéra un art résolument inscrit dans le présent.

A noter, les captations des trois dernières productions de Gerard Mortier au Teatro Real de Madrid  : Cosi fan tutte (Michael Haneke), Brokeback Mountain (Ivo van Hove) et Alceste (Warlikowski) disponibles sur le site concert.arte.tv

Photo Gerard Mortier © Javier del Real

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

3 thoughts on “Le très grand directeur d’opéra Gerard Mortier est mort”

Commentaire(s)

  • meme talon

    Merci.

    mars 17, 2014 at 9 h 33 min

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