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[Interview] Jacky Terrasson : « Take This est une volonté de proposer d’autres palettes sonores, avec des musiciens d’un peu partout »

[Interview] Jacky Terrasson : « Take This est une volonté de proposer d’autres palettes sonores, avec des musiciens d’un peu partout »

04 mai 2015 | PAR Delphine Habert

Jacky Terrasson, pianiste de jazz, peintre de la musique moderne, revient avec sa palette harmonique et son jeu percussif pour un concert à l’Olympia le 9 juin prochain. Il présentera son nouvel album, Take This, dans lequel se succèdent compositions et reprises, dans un univers be-bop mélangeant rythmes cubains, africains, musique pop et musique classique. L’artiste n’hésite pas à bousculer les codes, déconstruire les thèmes, user de rythmiques complexes, et cela avec l’aide d’artistes venus des quatre coins du monde : l’américain Burniss Travis, le malien Adama Diarra, le cubain Lukmil Perez et le français Sly Johnson.

Quelle a été votre première expérience musicale marquante ?

Jacky Terrasson : La musique a toujours été là dès le début, mon père jouait du piano classique, il y a toujours eu un piano à la maison où la musique était omniprésente. Du côté de ma mère, j’ai été exposé à des vinyles de musiciens jazz. Je n’ai pas le souvenir d’une première expérience musicale, je sais juste que la musique a toujours été présente dans la famille.

Vous avez été tenté par la pratique d’un autre instrument ?

J.T. : J’ai essayé l’accordéon, je l’ai gardé une semaine et je l’ai « crashé » contre un mur, j’avais une espèce de frustration. Pourtant, je voulais vraiment jouer de l’accordéon, mais on m’en a donné un de mauvaise qualité, un peu « cheap ». Je me suis dit : « Oh, ca ne sonne pas bien ce truc là » et j’ai eu un geste un peu violent. (Rires.)

On vous classe plutôt comme un artiste jazz aux influences variées, mais qu’est ce que vous écoutez au quotidien comme style de musique ?

J.T. : Pratiquement que du classique en ce moment. Il faut dire que j’écoute de moins en moins de musique mais quand j’en écoute c’est du classique, des vieux trucs religieux. Taverner, un compositeur anglais, c’est une musique très spirituelle. De plus en plus, la musique devient quelque chose de thérapeutique pour moi. J’écoute sur CD et j’écoute également pas mal de musique en live à New York, où j’habite. Je suis à deux blocs du club Smoke, j’y vais assez souvent.

Vous jouez dans des clubs, pour des jam sessions ?

J.T. : Pour les jam sessions, je n’ai plus l’âge. Rires. Non, c’est vrai qu’il n’y a pas d’âge. Si je me sens bien, je vais jouer car j’adore partager, mais ce n’est plus le but comme il y a vingt ans quand je suis arrivé à New York.

Vous vivez à New York depuis plus de vingt ans, vous êtes de retour en Europe pour votre tournée. Qu’est ce que cela vous fait de revenir à Paris où vous avez vécu toute votre jeunesse ?

J.T. : Oui, en effet, j’ai vécu la moitié de ma vie à Paris, l’autre moitié à New York. Je suis profondément français dans l’âme. Il y a des éléments qui appartiennent à la France qui sont extrêmement importants pour moi. J’adore le partage, j’adore que les gens aiment boire, cuisiner, prendre un café ensemble et que ça dure des heures. Malheureusement, je trouve que les gens prennent moins le temps de faire ça à New York. New York, de toute façon, c’est une bulle à part, ce n’est pas les Etats-Unis. Et puis mes parents habitent en France, mes quatre sœurs et mon frère habitent en Europe, et j’ai beaucoup d’amis d’enfance ici.

À propos de votre dernier album Take This, pourquoi avoir choisi ce titre ?

J.T. : C’est un peu un jeu de mots avec « Take Five ». Initialement, il ne devait y avoir qu’une version, puis finalement on en a enregistré deux, il y la première version, puis la version « lounge ». Avant d’entrer dans le studio, je ne savais pas comment l’album allait s’appeler. Puis après l’enregistrement, je me suis dit « Take Five… Take This ! » . C’était aussi une manière de proposer à l’auditeur quelque chose d’un peu différent, et de lui dire « Just try it ! ». C’est un jeu de mot et une volonté de proposer d’autres palettes sonores, avec des musiciens d’un peu partout, c’est un mélange de culture avec le beat boxer Sly Johnson qui est français, le bassiste texan Burniss Travis, le batteur cubain Lukmil Perez et le percussionniste Adama Diarra qui vient de Bamako. On met tout ça ensemble puis voilà, « Take This », c’est une offrande.

Justement, ces musiciens ont-ils collaboré au processus créatif de l’album ? Êtes-vous arrivé en studio avec une idée toute tracée des morceaux ?

J.T. : C’est une question que j’apprécie beaucoup, car je pense que c’est vraiment important. J’ai rencontré les musiciens au studio, on n’avait jamais parlé avant. C’est Jean-Philippe Allard, le producteur, qui m’a aidé à les contacter pour partager une histoire musicale avec eux. Je suis arrivé au studio à 50 % préparé, je me suis dit que j’allais rencontrer des personnages avec chacun une forte identité musicale. J’avais envie qu’eux aussi amènent leur pâte, leur griffe, leur empreinte, et du coup pas mal de choses se sont produites en live.

Il y a eu beaucoup de prises en studio pour cet album ?

J.T. : Oui, mais je suis très décisif, je dis facilement qu’on peut effacer une piste juste après l’avoir enregistrée, sinon il y a trop de choses à écouter. Si je fais quinze prises d’un même morceau, après il faut écouter, choisir la bonne prise et si je garde tout je suis perdu. En général, après une prise, je demande un avis mais j’ai souvent une impression claire et je sais si on garde l’enregistrement ou non.

Pour revenir au morceau « Take Five », il y a donc deux versions sur l’album. La première reprend la rythmique du morceau de Paul Desmond, sans dévoiler trop le thème, simplement le début, en boucle. Dans la deuxième, on reconnaît le thème mais on s’éloigne plus de la rythmique. Insérer deux versions d’un même morceau dans un album est assez original, qu’est ce qui vous a poussé à garder ces deux prises là ?

J.T. : En fait, la première c’est un arrangement qu’on avait bien travaillé alors que la deuxième est arrivée de manière complètement impromptue. J’ai demandé au bassiste de faire cette ligne de basse, on a travaillé ça pendant deux heures, on a enregistré, ça s’est fait vraiment spontanément. La deuxième version, la version lente, que je préfère d’ailleurs, m’a paru naturelle, bien sentie, tous les musiciens étaient dans la même bulle.

Dans cet album, il y a « Take Five » bien sur, mais aussi d’autres reprises. Vous reprenez souvent des standards de jazz, de pop, et d’autres styles dans vos albums, pourquoi offrir des reprises plutôt qu’un album avec seulement vos compositions ?

J.T. : C’est probablement ce qui arrivera dans le futur, j’ai envie d’écrire, mais je trouve que la musique doit être partagée, j’aime bien que les gens puissent avoir des repères. Après, j’aime aussi bien bousculer les choses. Dans la première version de « Take Five », on ne reconnaît le standard qu’au bout de trois minutes. J’adore sortir les thèmes de leur contexte, les bidouiller, les déconstruire, les reconstruire. C’est comme la cuisine : on sort des recettes classiques puis après on les applique à notre sauce. C’est aussi une façon de créer une attache avec l’auditeur, et je trouve ça drôle de prendre un thème de pop et de le transformer, de le jouer en 9/4, comme c’est le cas pour « Come Together ».

Un thème de Bud Powell, « Un poco loco », est présent sur votre album, c’est un artiste qui vous inspire ?

J.T. : C’est le pianiste que j’ai probablement le plus écouté pendant mon adolescence, dont j’ai été très fortement inspiré et que j’ai copié pendant des années. C’est Jean-Philippe Allard qui m’a proposé de reprendre ce thème. Honnêtement, au début cela me faisait flipper parce que c’est toujours un challenge de reprendre quelque chose de quelqu’un qu’on adore et on se met vraiment en danger quand on fait quelque chose de similaire. Le thème est au piano, mais j’ai utilisé du Fender Rhodes et je sors du contexte d’origine avec des rythmes plus afros et cubains, je me suis dit que là, ce ne serait pas possible de comparer.

Parfois, votre jeu pianistique peut rappeler des grands maîtres du piano jazz. Dans le morceau « Kiff », on croit entendre Erroll Garner. Comment vous expliquez cela ?

J.T. : Il y a un peu de ça ! Je trouve qu’avec le temps, mon jeu devient de plus en plus varié, éclectique, avec beaucoup d’influences… Mais quand j’étais gamin, Erroll Garner faisait parti de ces pianistes que j’adorais. Il avait un groove incroyable, il était toujours un peu décalé mais surtout avec une éloquence naturelle et un jeu avec un sens de l’humour génial, je trouve ça très important dans la musique. On sent une espèce de joie de vivre dans son jeu qui est contagieuse.

Le titre « November », que vous avez composé, est un morceau qui véhicule plutôt une certaine gaieté, de la joie. C’est intéressant de l’avoir intitulé « November », un mois qui est souvent associé à l’arrivée de l’hiver…

J.T. : En fait, c’est un morceau que j’avais écrit il y a pas mal d’années, je l’avais enregistré pour un album mais finalement je n’avais pas aimé la version, on l’a retiré. Cela date d’il y a cinq ans à peu près, j’étais dans un trio dans lequel on était tous nés en novembre. C’est toujours très subjectif de mettre un titre sur une composition. Rires.

Vous avez enregistré cet album dans les Cévennes, au studio Recall, où vous aviez déjà enregistré plusieurs albums. Vous semblez très attaché à ce lieu…

J.T. : J’ai enregistré huit albums là-bas. C’est en pleine campagne, perdu dans les champs, à un kilomètre d’un petit village. Le matin, je vais faire mon footing pendant une heure, en pleine campagne. Philippe Gaillot, l’ingénieur du son et le maitre des lieux, gère ce studio qui est très bien équipé, avec un parc de micros incroyable et un très bon piano. C’est juste qu’on y est bien. Quand on enregistre, parfois tout le monde est connecté, d’autres fois on a l’impression d’aller dans le mur. Quand c’est le cas, on fait une pause, tout le monde à la piscine, au soleil, puis après on retourne au boulot et ça revient bien. Et puis il y a le côté rassurant pour quelqu’un qui monte le projet, c’est toujours compliqué d’aller chercher les musiciens à droite à gauche après une pause, et là tout le monde est sur place, au ping-pong ou à la piscine, c’est plus facile. On mange tous ensemble, il y un côté convivial et familial qui fait partie de cette idée de faire quelque chose ensemble musicalement mais aussi humainement, et c’est naturel.

Entre le piano et le Fender Rhodes, si vous deviez choisir…

J.T. : Le piano acoustique, c’est sur. C’est ma vie, mon travail, c’est tout. Mais j’aime aussi bien m’amuser, je pense la musique comme la peinture. Avoir plusieurs couleurs sur sa palette c’est plus rigolo, pour essayer et tenter des choses. Quelques fois on garde, d’autres fois on efface. C’est plus d’options. Je chante aussi un petit peu sur « Letting Go » et sur « Maladie d’amour ».

Vous avez des concerts prévus en Europe, notamment à l’Olympia le 9 juin.

J.T. : Oui, il y aura presque tous les musiciens de l’album et des invités comme Stephane Belmondo à la trompette, la chanteuse Cecile McLorin Salvant, qui était sur mon disque précédent, et bien d’autres. On va présenter le disque mais on va aussi s’amuser, je n’ai pas envie de faire juste une présentation du disque.

Quels sont vos futurs projets ? Vous avez un nouveau projet de disque ?

J.T. : Oui, je ne peux pas vous en parler parce que je crois qu’on va me piquer l’idée, et j’ai une super idée. Rires.

Que diriez-vous de composer pour les autres ?

J.T. : Ce que j’aimerais bien faire, c’est proposer des concepts musicaux à d’autres musiciens, produire, diriger, être directeur musical pour des gens. Ça fait vingt-cinq ans que je fais ça, j’ai l’impression de savoir où je vais, j’aimerais bien pouvoir guider des gens qui commencent, les orienter. J’aimerais aussi beaucoup composer pour des images, ce serait génial. Il y a deux projets en suspens en ce moment, qui j’espère vont se réaliser. C’est quelque chose qui m’excite, ça m’attire. Je trouve cela passionnant de mettre la musique au service de l’image et inversement.

Visuel : © Philippe Levy-Stab

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