Musique
Inharmonies de Philippe Manoury, Laurence Equilbey et Accentus chantent entre les notes

Inharmonies de Philippe Manoury, Laurence Equilbey et Accentus chantent entre les notes

25 mars 2011 | PAR Bérénice Clerc

Accentus, a rencontré son public dès le départ, le succès dure depuis 20 ans. Laurence Equilbey et ses chanteurs distillent la musique avec passion et montent des projets extrêmement populaires comme les Transcriptions 1 et 2 mais savent aussi ouvrir la porte de certaines niches afin de les partager avec le plus grand nombre.

Inharmonies de Philippe Manoury est dans les bacs depuis le 22 mars.

Comme beaucoup de compositeurs contemporains, Philippe Manoury n’est pas forcément connu du grand public souvent accroché et rassuré par les grands noms de la musique classique sans risque.

Pour être peintre, il faut connaître l’histoire de l’Art, disait Bacon, Philippe Manoury l’applique à la musique, sa culture musicale est multiple et encrée dans l’histoire musicale internationale.

Philippe Manoury aime prendre des risques au niveau de la composition, il prend en compte l’interprétation d’un artiste en jeu et ce qui se produit devant un public. Comme un auteur de Théâtre, la musique qu’il compose bien qu’exigeante et très précise est faite pour l’interprétation, elle naît de sa rencontre avec l’imaginaire d’un autre.

L’imaginaire, le corps de Laurence Equilbey et ceux de son groupe sont le  filtre de ces quatre œuvres.

Fragments d’héraclite, Inharmonies, Slova et Trakl Gedichte ont été enregistrés en live, un défi quasi surnaturel aux vues des exigences techniques de ces partitions.

Ce disque dépasse la démarche expérimentale, il cherche les limites de la voix, la force de l’expression, l’architecture du phrasé, la construction des sons avec des structures puissantes, pilier de ces œuvres A capella composées sur mesure pour Accentus.

Certains trouveront ce disque inaccessible, réservé aux puristes, spécialistes de la Musique Contemporaine, il faudra leur répondre que la facilité n’est pas une fin en soi, qu’il faut parfois se donner les moyens d’accéder à la beauté et de vivre des expériences d’apparences complexes.

Comparons ce disque au fruit de la Grenade, la peau est dure, l’éplucher est ardu, les grains fragiles se cachent ensuite dans des rayons amers, mais si vous prenez le temps de l’ouvrir avec délicatesse, ses grains rouges explosent de saveurs et de fraicheur dans votre bouche. L’extase est accessible à tous !


Fragments d’Héraclite ouvre le bal sonore, il prend pour toile de fond 136 fragments sélectionnés par Philippe Manoury pour leur rythmique et leur puissance évocatrice. Des thèmes forts s’opposent : le feu, le fleuve, la guerre, l’unité, la mort, le sommeil.

Trois chœurs forment une pâte sonore envoutante, archaïque, le son est lancé, la voix se mêle aux bruits, à des percussions non identifiables.  La spatialisation des couches sonores est troublante, le voyage est très agréable, une ivresse maitrisée.

Inharmonies poursuit le voyage avec 24 voix. Ces Inharmonies sont nées d’un jeu entre Laurence Equilbey et Philippe Manoury, le but est expérimental, il pousse les limites offertes par le Diapason électronique. Ce dispositif permet de chanter avec aisance en tiers et quart de ton, il affine le langage, offre des harmonies vocales inouïes et donne vie à des notes entre les notes, presque imaginaires. Cette pièce spectrale était un bijou de perfection aux Bouffes du Nord en Novembre 2008. Rien n’est perdu sur ce disque, cette pièce repose sur l’inharmonicité et nous plonge dans des couleurs subtiles, étranges, des matières sculptées dans le son et dans la pensée. « La musica e una cosa mentale » ! Les modulations quasi électroniques des voix humaines transcendent la musique dans des intervalles sans nom.

Ces deux premières pièces sont absolument sublimes, l’invisible se fait chair, l’inconnu prend vie, la musique avance.

Le triptyque Slova étire le temps, les voyelles, les consonnes et décortique la langue tchèque offrant une dimension radicale et Kafkaienne à la partition. Chaque mouvement est parfaitement équilibré, la forme est puissante.

Trakl Gedichte rend hommage à la poésie de Georg Trakl, l’une des plus tourmentées que le XXe siècle nous ait laissé, aux antipodes du romantisme et de l’épanchement, une image surgit pour immédiatement laisser place à une autre image dans une brièveté violente. Divisions, polyphonies, bruits de bouche, scansions, lignes de chant, la construction sonore est complexe, sombre et directe.

Laurence Equilbey est une des seules chefs d’orchestre capable de ne pas verser dans l’émotion, la facilité, le succès attendu et le plaisir d’une reconnaissance sans saveur.

La musique prospective est épanouissante, elle dessine notre futur sur les lignes passées d’un présent en explosion. Peu importe les problèmes, les difficultés ou les jugements, seul l’Art, le désir d’anticipation et le progrès importent. A la table du présent, mangeons le passé et l’avenir !

Osez vous libérer du système tonal et tempéré, pour un voyage spectral au cœur du jaillissement vocal.

Accentus est à entendre en live, une sensation unique à vivre d’urgence.

Le 2 avril (K. Stockhausen-A.Schönberg-M.Pintscher)à la Cité de la musique.

http://www.accentus.asso.fr/

http://www.laurenceequilbey.com/

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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