Musique
Hancock Shorter Miller : We want Miles, We get Miles.

Hancock Shorter Miller : We want Miles, We get Miles.

20 juillet 2011 | PAR Pascal

Lundi 18 juillet, 20 heures. Olympia bondé jusqu’aux poumons. Do we want Miles? Affirmatif. V.S.O.P., very selected old product, c’est ainsi que le quintet d’Herbie Hancock nommait son band dans les années 80 dans lequel il perpétuait l’esprit de Miles Davis, esprit qui, quels que soient les albums, foisonnant comme son inventivité corolaire de sa modernité pour laquelle, outre son charisme oriental et son sourire historique, il ne concéda jamais la moindre note, la moindre composition, le moindre arrangement.. Du Bop à la soul en passant par les époques cool, africaines, le free, le funk  (dont on saisissait l’importance jouée par maître Herbie ce soir) les standards furent visités, revisités, aimés, interprétés d’un seul tenant dans l’esprit étincelant du Blackbird. Performance époustouflante devant une foule autant en délire qu’en larmes. Ils étaient bel et bien, non pas, cinq mais six sur scène ce lundi soir. We want Miles et il fut sur scène, incarné et charnel dans la religion d’amour que ses « enfants » lui offrirent pour ses déjà 20 ans de commémoration et cinquante ans de présence d’or avec une trompette.

Le V.S.O.P. était là dans toute sa splendeur : Wayne Shorter, quatre-vingts ans et un souffle de jeune homme, le saxophoniste ténor et soprano le plus éblouissant encore vivant, Marcus Miller, maître de cérémonie, fabuleux orchestrateur de l’hommage, l’homme du retour de Miles Davis après ses problèmes de santé qui le laissèrent alité, le maître incontesté de la basse moderne qu’il créa avec Stanley Clarke et Jaco Pastorius. Enfin, le septuagénaire le plus jeune, somptueux, élégant, le roi du toucher syncopé dans les accents toniques les pus imagés, aussi structuré que hors normes, la légende de l’ébène sous toutes ses formes, l’oeil vif et la gourmandise toujours présente : Herbie Hancock, fidèle parmi les fidèles de l’aigle royal que l’on honore ce soir.

Les trois hommes choisirent pour former leur quintet un batteur et un … trompettiste. Le jeune premier, du nom de Sean Rickman (Washington DC) est phénoménal dans l’esprit de Tony Williams (écoutez pour commencer lifetime, Herbie Hancock le tenait pour le plus grand compositeur de jazz contemporain), avec le rythme métronomique d’un Mike Clark (The headhunters) et le groove naturel de la caisse claire d’un Sly Dunbar (Black Uhuru, Serge Gainsbourg, acolyte permanent de Robby Shakespeare à la basse), les trois réunis. L’homme est aussi vif sur In a Silent way que Jean-Pierre ou Foot prints, c’est dire ses qualités. Avoir la capacité de balayer (c‘est le mot pour un batteur) avec fluidité et précision cinquante ans de standards, tous styles confondus… Mais ce fut le cas pour tous ces fidèles de Miles sur scène ce soir inoubliable. Restait le trompettiste de l’Ohio, Mister Sam Jones, solide gaillard de trente-trois ans. Evidemment, on pouvait se demander tant de choses sur l’opportunité et le rôle d’un trompettiste dans une telle soirée. On ne se posa pas longtemps la question. Dès le premier chorus, ce professeur et directeur artistique du Cleveland Jazz Orchestra, déjà adulé dans le regard de Wayne Shorter, finalement, nous fit un bien immense en évitant « l’angoisse des fantômes », jamais vulgaire et se laissant habiter par la sonorité de Miles sans jamais la copier ; un Miles au meilleur de sa forme, incisif, jouissif dans les grilles comme un autobus à San Francisco, en totale harmonie dans les parties mode Gil Evans, audacieux dans les rythmiques funky et glorieux dans le best of des années 60. Sa présence avait donc, un double sens : le premier était d’avoir la présence de deux cuivres saillants comme dans le bop le plus moderne qui vit émerger Miles. Le second, de montrer la route que le comandeur avait tracé, qu’il avait des bourgeons, des passeurs de notes bleues, qu’il était l’histoire quasi entière du jazz des cinquante dernières années, que la jeunesse primait comme dans le recrutement de génie de l’oiseau noir, qui lui aussi regardait loin, même le dos tourné au public.

Inoubliable le son de Miles, son minimalisme et son engouement pour la modernité. Inoubliables ses grilles d’accord parfois si simples (comme le rock) pour aller sur des sentiers de liberté, exigeants, sans jamais lâcher une note qui ne soit dans la musicalité, sentant que le présent n’est qu’une apparence et que ce qui est joué est déjà demain. Il m’apparait que dans les yeux et le mental de Miles, qui pouvait être vulgaire, il y avait ce même goût du siècle en mouvement que l’on trouvait chez Picasso. Il me semble même qu’ils cherchèrent toujours à le dépasser, ce qui est le propre de ces urbanistes visionnaires de leur art, avec, ce goût de l’esthétique et du cri primal. S’il n’y avait pu en avoir qu’un (une seule note, une seule touche de peinture), ils l’auraient trouvé. N’était-ce pas là, d’ailleurs leur quête ?

Soirée orchestrée de Doigts de maître par un Marcus Miller charmant, simple, heureux, présent pour un véritable don, pour la mémoire, éclatant, dans le sens où toutes ces rythmiques, tous ces chorus ne furent qu’éclats, tel le sculpteur, de la rythmique de Straight no chaser en passant par All Blues, la syncope sur une seule note de Someday my prince will come, la déferlante d’In a silent way ou la percussion de Jean-Pierre (We want Miles)  et Tutu de l’album du même nom qu’il composa avec et pour Miles. Tous ces éclats pour créer une statue de commandeur à la mémoire de Miles, quasiment d’un seul tenant (la première performance dura plus d’une heure trente) en allant chercher toute la modernité qui convient à l’œuvre de Miles : ambiances free, explorations des thèmes, reprise chorale, séparations, fugues, silences, chorus, élévation, retrouvailles, swing, et éclats de notes bleues rondes et croissantes dans la bouche, toujours entre la recherche, l’écoute et la maîtrise totale, bien au-dessus de toute partition, de tout désordre, là pour la beauté extrême.

Reste ce fabuleux pont, cette relation exceptionnelle entre Herbie Hancock et Marcus Miller. Regards, écoute, swing entre les deux, sous haute tension et haute voltige. J’ai rarement, vu une relation de cette intensité ; les chorus d’Herbie Hancock furent d’une originalité totale, avec ce souci du rythme, de la pulsation lente puis rapide, cette harmonie classique contemporaine décalée et si fouillée sans jamais être ennuyeuse ; le tout porté par un bassiste que l’on sentait en confiance dans la position de ses anciens et de D-ieu le père Wayne Shorter qui lâcha des soli de saxophone soprano dont il a seul la vélocité, la tessiture et le timbre si particulier que seul Coltrane essaya (NF : tous les albums de weather report)

La relation Herbie/Marcues : L’un comme l’autre ont toujours été fidèles et proches de the man with the Horn. Le premier pour tant de choses : il était présent lors du dernier festival de Newport où joua Miles (période ultrafree) et lui apporta une rythmique pianistique contemporaine et  des arrangements qui propulsèrent les compositions du héros dans la modernité, lui donnèrent une véritable marque. Cette montée en flèche, cette quête d’identité avait bien évidemment été commencée par le maître incontesté de l’harmonie et de l’art du piano intempéré Bill Evans (A kind of blue), mais c’est résolument Herbie Hancock qui amena Miles vers l’Afrique, le funk dont il a été l’un des piliers, les assonances, et évidemment le free. A chaque époque de la vie de Miles, Hancock inspirait, rassurait, souriait, organisait (comme avec les VSOP) des live pour Miles, comme des étoiles filantes pour que celui qui lui offrit le premier tapis rouge de sa carrière (après Donald Byrd) trouve la force de revenir sur scène. C’est ici qu’il rejoint le bassiste au groove total le plus incroyable : Marcus Miller. Ce dernier fut là pour la refonte du groupe du retour de Miles et ne le quitta quasiment plus, jusqu’à l’album le plus pop et soul de Miles Davis : Tutu.

 

Nuit sans hallucination, magique. We want Miles and we get Miles. Historique, narratif, a-chronologique, senti, hyper sensible, dans l’échange et la maîtrise, ce quintet hors du commun, proche du paradis donc de Miles a, le temps d’un concert, fait redescendre le roi de la naissance du cool comme au plus beau jour de la nativité. Alléluia.

 

Pascal Szulc

 

 

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