Musique
« Equal Pay day » : Interview de Pascale Jeandroz, chef d’orchestre engagée

« Equal Pay day » : Interview de Pascale Jeandroz, chef d’orchestre engagée

15 mars 2012 | PAR Yaël Hirsch

Si tout le monde sait désormais que le 8 mars est la journée mondiale de la femme, peu de gens sont sensibles à cette date du 15 mars où femmes et hommes s’engagent en faveur d’un salaire équitable. L’ONG BPW (Buisines & Professional Women) est l’instigatrice de cette journée, depuis 2009. Selon les chiffres de la section française de cette organisation, en France, les salaires à temps plein des femmes sont encore 19% en dessous de ceux des hommes, à compétences et qualifications égales.

En termes de retraite, les répercussions font que les femmes touchent 44% moins que leurs collègues masculins. Alors que la France est … à la 131e place mondiale dans l’égalité des salaires, les hommes et les femmes de la rédaction de Toute La Culture ont décidé de se pencher sur cette question épineuse de l’égalité des salaires. Et de se tourner vers une femme d’art, engagée pour cette cause de l’équité et capable de nous éclairer sur les réalités des inégalités hommes-femmes dans le monde de la musique : La chef d’Orchestre Pascale Jeandroz.

Ayant suivi l’enseignement des plus grands parmi lesquels Pierre Boulez ou John Elliott Gardiner, Pascale Jeandroz commence sa carrière au conservatoire de Grenoble, comme pianiste et violoniste. Arrivée au conservatoire national de Paris, elle se tourne vers la direction d’orchestre. Lauréate du 13e concours international de direction d’orchestre de Lugano (Suisse), titulaire du diplôme de direction d’orchestre de l’Ecole normale supérieure de musique de Paris, elle dirige plusieurs orchestres, dont L’Orchestre Vivaldi de Senlis, le Chœur de l’armée Française à la Garde républicaine et l’Orchestre national d’harmonie des jeunes. Ayant travaillé avec d’autres illustres chefs d’orchestres, Pierre Boulez (Orchestre du conservatoire supérieur de musique de Paris), Edmon Colomer (Orchestre de Picardie) ou Peter Eötvös (Ensemble Intercontemporain), elle enseigne également au conservatoire du 8e arrondissement à Paris.

1) Madame Jeandroz, bonjour. Vous avez dirigé 5 ans l’orchestre d’Harmonie des Gardiens de la Paix de Paris et vous êtes à présent chef invitée de différents orchestres professionnels. Pouvez-vous nous parler un peu de ce métier ? Cela veut-il dire que vous travaillez exclusivement avec des hommes ?
Je travaille avec des orchestres de différentes tailles (orchestres à cordes, orchestres symphoniques, orchestres d’harmonie) mais la plupart des orchestres sont mixtes aujourd’hui en Europe. Le seul groupe constitué uniquement d’hommes avec lequel j’ai été amenée à travailler était le chœur de l’armée française, magnifique ensemble de voix d’hommes et donc de ce fait exclusivement masculin. Mais les musiciens qui l’accompagnaient pouvaient être des femmes bien sûr (pianistes, organistes, instrumentistes à cordes, etc).
Mon métier est passionnant: faire découvrir aux artistes différentes œuvres, de différentes époques et sensibilités, opéras, concertos, symphonies, oeuvres contemporaines… et les amener à les interpréter avec profondeur et sincérité le jour du concert ou de l’enregistrement.

2) Jouez-vous parfois des compositions écrites par des femmes ?
Bien sûr! c’est même un de mes credos dans ma vie de chef! je joue très souvent les œuvres de Lili Boulanger, compositrice française disparue très jeune mais dont la musique est stupéfiante de luminosité et de créativité. Et plus près de nous, je joue très souvent les oeuvres de la compositrice Chrystel Marchand, dont j’apprécie l’écriture très profonde et parfois bouleversante: j’ai d’ailleurs créé à Bruxelles dimanche dernier (11 mars 2012) la suite pour cordes de son Requiem, dans le cadre d’un concert dédié aux femmes, avec l’excellent orchestre « I Musici Brucellensis ». Avec l’orchestre des gardiens de la paix, j’avais aussi dirigé plusieurs fois des concerts dédiés aux femmes, avec uniquement des œuvres de compositrices (Ida Gotkovsky, Kumiko Tanaka;…)

3) Il y a bien sûr Laurence Equilbey ou Keri-Lynn Wilson, mais les femmes se font rares dans votre métier. Comment expliquez-vous qu’il y ait si peu de femmes chefs d’orchestre ?
Je ne me l’explique pas. Les décideurs sont hélas encore frileux à l’idée de confier la direction d’un orchestre à une femme… Heureusement il y a quelques exceptions! Nous pourrions citer Susanna Mälkki, chef de l’Ensemble Intercontemporain, Marin Alsop, chef de l’Orchestre de Baltimore… Petit à petit les femmes commencent à inspirer confiance, en démontrant leur compétence, leur sensibilité,leur aptitude à manager un ensemble d’artistes… mais elles doivent sans cesse « faire leurs preuves » et cela est très difficile à vivre au quotidien.

4) Est-ce aussi vrai pour les solistes et les musiciennes dans les orchestres ? Si non, est-ce vraiment la position de « chef » qui est encore difficilement atteignable pour les femmes ?
Les musiciennes et les solistes sont plutôt bien intégrées dans les orchestres aujourd’hui, en tous cas en Europe. C’est vraiment la fonction de chef qui est très difficile à exercer.

5) Cette différence visible dans les hiérarchies se répercute-t-elle sur les salaires ?
Je ne peux pas trop me prononcer à ce sujet, la rémunération des chefs pouvant être très variable d’un orchestre à l’autre, en fonction de la notoriété du chef, des finances de l’orchestre, de la « taille » du sponsoring… et du prestige du concert. Mais il est certain que les concerts prestigieux, avec de gros sponsors, dans de grandes salles, sont plus souvent proposés à des hommes donc de facto, les femmes se retrouvent souvent en situation de gagner beaucoup moins!

6) Et à compétences ou positions égales peut-on dire que les femmes sont moins bien payées que les hommes dans la musique ?
Dans l’ensemble des carrières des instrumentistes « free lance » hélas oui, sauf dans l’enseignement et les orchestres permanents où les salaires sont aujourd’hui harmonisés.

7) Comme les carrières commencent tôt, le fantôme d’une grossesse et d’un congé maternité est-il aussi pénalisant pour les musiciennes que pour d’autres types de professions ?
Oh oui, la parentalité ou son éventualité est un des facteurs de discrimination à l’embauche…

8 ) Le ministère de la Culture vient d’annoncer une diminution des budgets de 64 millions d’euros. La monde de la musique est-il particulièrement touché ? Les femmes sont-elles en première ligne face à ces coupes ?
Bien sûr, le monde de la musique est sévèrement touché… les femmes risquent d’en être les premières victimes hélas.

9) Ce 15 mars, vous participez à un évènement organisé par l’ONG internationale « Buisness and Professionnal Women » dans le cadre du « equal payday ». Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est le « equal payday » et quel est votre engagement ?
Il a été constaté qu’en France, une femme doit travailler en moyenne 54 jours de plus pour gagner le même salaire annuel qu’un homme, et surtout on constate un écart de 44% entre les retraites des hommes et des femmes: ce qui n’est pas acceptable à notre sens. Nous nous engageons donc dans un combat pour l’égalité salariale, l’accès des femmes aux postes à responsabilités, le partage des responsabilités parentales, et pour que la parentalité ne soit plus un facteur de discrimination comme c’est malheureusement le cas de nos jours.

10) Participer à un évènement de ce type permet-il de créer des connivences avec des femmes qui n’ont rien à voir avec les domaines de la culture et des arts ? Comment cela-se passe-t-il ?
Je le pense sincèrement. Quel que soit leur domaine de compétence, les femmes ont beaucoup à échanger et à partager sur ce qu’elles vivent et subissent dans le monde du travail….

11) Dans les réseaux de solidarité pour l’équité entre hommes et femmes, y a –t-il aussi des hommes qui s’engagent?
Oui; ils sont peu nombreux mais leur présence est très appréciée.

Photo extraite du site officiel de Pascale Jeandroz (c) André Jousset.

Infos pratiques

Jean-Michel Ribes agressé par des catholiques intégristes à Nancy
La Royal Academy de Londres consacre David Hockney – Critique
Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture