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Electro : Wendy Carlos, de la fée électricité au fait électronique !

Electro : Wendy Carlos, de la fée électricité au fait électronique !

29 mars 2011 | PAR Pascal

Si la musique électronique reste l’innovation musicale du vingtième siècle, l’électricité n’en reste pas moins sa source, la source de tous les secrets dirait Pink Floyd, secrets amplifiés par les mains d’ingénieurs du son, et le génie de Robert Moog et de l’un de ses adeptes et plus brillants musiciens : Wendy Carlos. Wendy Carlos, né homme sous le nom de Walter en 1939 à Pawtucket, Rhode Island ne révéla son changement d’identité qu’en 1979 et toutes ses œuvres furent rééditées sous le nom de Wendy. Précurseur et inconditionnel de l’électronique depuis les belles heures des ondes Martenot, comme Pierre Henry, cet étudiant en musique et physique composa dès dix ans son premier trio, fabriqua son premier ordinateur à l’âge de dix-sept ans et travailla avec Leonard Bernstein sur ses œuvres électroniques. Son premier album, Switched on Bach, comme toutes les suites qu’il interpréta, fut reconnu tant par les fans de pop music que par Glen Gould. Il fut le premier à révéler le son synthétique et l’utilisation du synthétiseur. Ses œuvres majeures restent la musique d’Orange mécanique, le morceau-phare de Shining et celle de Tron. Retour sur les branchements du premier branché, la fée électricité et sa musique de chambre, Wendy Carlos.

« Mettre en valeur le rôle de l’électricité dans la vie nationale et dégager notamment le rôle social de premier plan joué par la lumière électrique » : tel était l’objectif de la commande passée à Dufy par la Compagnie parisienne de distribution d’électricité en 1936. Loin d’eux l’idée que, quelques années plus tard, l’ingénieur Robert Moog, l’esprit génial et les doigts de fée de Wendy Carlos relèveraient le défi à leur manière et notamment sur le rôle de l’électricité dans le monde musical en dégageant notamment cette capacité sociale unique à composer de la musique de chambre depuis sa chambre.

L’invention de Moog. Fender comme Gibson ont leurs inventions qui marqueront à jamais la musique, les musiciens et le musée des instruments de musique. Il en sera de même du mini-Moog et de ses trois oscillateurs concoctés par notre grand Robert. Qui dit synthétiseur dit synthèse, mais de quoi au juste ? Tout simplement de l’électricité. L’idée est simple. Un instrument, tout comme un bruit ont des spectres. Le son d’un violon analysé par un oscilloscope fera apparaitre sur l’écran une suite infinie de triangles. De même une flûte offrira au spectateur de petits carrés. Le son est une onde, l’électricité également. Le tout est d’amplifier de façon sonore cette onde. Tel est le point de départ. Seul défaut de la cuirasse, l’analyse experte de cette « ligne et de ses modulations » révèle une linéarité absolue, un trait modulable certes, donc permettant des créations sonores nouvelles et quasi infinies, mais sans harmoniques. Rapidement, la remarque fut faite par les hermétiques du classique et des instruments conventionnels, ne voyant dans cet objet technologique, qu’une tentative d’imitation de l’instrument traditionnel. La musique planante allemande, l’electro, la techno, la musique acousmatique leur donneront avec le temps et relativement vite tort sur tous les points.

Petit point technique. Depuis les ondes Martenot, le principe d’amplifier, de donner une acoustique à l’onde électrique existait déjà. Contrôler sa forme, sa puissance, ses filtres et pouvoir offrir des instruments « légers à transporter » ne l’était pas. Ainsi, Robert Moog développa un pupitre sur lequel figuraient les bases essentielles analogiques, l’idée originale étant d’avoir associé une octave soit douze demi-tons à un volt. Ainsi, un demi-ton était quantifié à la valeur d’un douzième d’octave. Une molette sur la gauche du clavier permettait même d’obtenir des « glissando » au quart de ton. Sur certains claviers, une simple bande métallique permettait avec le « touch » du doigt de faire glisser les notes sur le mode d’une sien musicale. Trois modules essentiels voient le jour sur cette rolls de la musique électronique :

– le VCA (voltage control amplifier) qui permet justement d’amplifier, de faire sortir le son, de lui donner un volume (et certainement la véritable trouvaille) ;
– le VCO (voltage control oscillator) qui permet le dessin de l’onde, donc son architecture, ses bruits, ses colorations ;
– le VCF (voltage control filter) permettant de filtrer l’épaisseur, les algorithmes, le timbre.

Dernier élément enfin et pas des moindres, car il est commun à toute l’audio et la vidéo : l’utilisation d’une banque fabuleuse : la bande passante, qui dans le cas présent permettait un travail de choix dans les graves et les aigus, soit de façon maitriser, soit de façon aléatoire (sample and hold). Cette dernière fut utilisée par exemple dans l’indicatif qui ouvrit le journal d’Antenne 2 durant vingt ans (Daniel Humair).

Qui dit synthétiseur analogique, dit pendant dix années, la monophonie. En effet, si l’électricité est fluide et traverse les modules, elle le fait pour l’ensemble du clavier et chaque impact ne peut déclencher qu’un son. Monsieur Moog, avec sa technologie offre trois oscillateurs, permettant ainsi une épaisseur sublime du son, mais permettant également le contrôle de ses trois modules et de les accorder entre eux, à l’octave, à la quarte, au demi ton, permettant ainsi une créativité encore plus ample. Le fait d’appuyer sur une simple touche offrait alors un univers magique, un gimmick à elle seule.

Pendant les premières années, celles de laboratoire, celles des premiers ingénieurs et designers de sons, des murs de modules jonchaient les scènes avec des kilomètres de fils et de patchs, de diodes et de boutons volumétriques, digital oblige. Wendy Carlos, admirateur, chercheur et ami de Robert Moog n’y échappa pas (voir photo). Il fut le précurseur irrévérencieux et intelligent de cette technologie. Comment ? Tout d’abord, en étant un musicien classique chevronné, féru de Bach. De plus, ce surdoué, fan d’informatique et de progrès technologique participa aux premières expériences dans les laboratoires et les stages Moog, y donna même des conseils, tout comme le fit un autre surdoué du classique et inventeur du rock progressif, Keith Emerson (Emerson, Lake and Palmer) fils prodigue de Robert.

Sort en 1968 Switched on Bach, la révélation du tout. Révélation de la maîtrise technique et technologique primé par trois Grammy awards et premier disque de platine de la discographie classique de l’histoire. Comme susmentionné, le son monophonique obligea notre re-compositeur interprète à jouer une à une chaque partie du matériel de Bach. Son interprétation des concertos brandebourgeois fut saluée par Glenn Gould, qui se laissa aller à dire que c’était la meilleure interprétation de tous les temps.

A n’en pas disconvenir, cette musique changea le monde musical et ses faces de vinyle, y compris celui de l’image et notamment de la musique de film. Autre époque, autre langage. Ainsi, Stanley Kubrick passionné par la Neuvième symphonie de Beethoven lui demanda de la réaliser synthétiquement pour Orange mécanique et par la suite lui commanda pour Shining, une réinterprétation du Dies Irae d’Hector Berlioz.

L’électronique entra donc de plein pied dans la modernité, pour ne pas dire qu’elle la fit, en touchant l’intouchable musique classique, baroque. L’électronique, électron libre réhabilita par ce biais cette même musique en l’offrant dans une forme modernisée, jusqu’à l’outrance pour l’époque, époque de sortie de guerre et d’un Vietnam mal digéré d’une jeunesse qui ne demandait qu’à planer, rôle aussi que jouera l’electro dans l’Allemagne des débuts années 70. Mais ceci est une autre histoire. Elle vit naître les premiers « sound designers », les premiers ingénieurs au service de la musique, la solitude du compositeur, seul dans sa chambre pour reproduire un orchestre de chambre, mais également, la possibilité d’être un architecte sonore et créatif du futur, par esprit de recherche, par possibilité de hasards au détour d’un bouton ou d’un patch.

L’histoire du génie Robert Moog est malheureusement terminée (2005). Son apogée dura une dizaine d’années et les avancées de l’informatique, des logiciels, de l’échantillonnage, la polyphonie eurent raison de sa société, savante s’il en est. Aujourd’hui, elle a réouvert ses portes et produit un Moog Prodigy absolument magistral. Quant à Wendy Carlos, ses œuvres sont remasterisées régulièrement et mérite toute notre attention, éternelles, car à l’origine. Etre original, c’est être à l’origine. Et, en la matière, elle est la Fée électricité, le premier fait électronique majuscule.

Conseils discographiques : voir notre playlist.

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