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Dreams – un spectacle poétique autour de la Vanité

Dreams – un spectacle poétique autour de la Vanité

14 novembre 2020 | PAR Victoria Okada

Après avoir fondé Le Banquet céleste il y a 11 ans, Damien Guillon élargit progressivement son champ d’interprétation et de spectacles : d’abord des programmes de chant avec quelques instruments (« Lute Songs » ou « Music for a while ») puis avec un ensemble plus conséquent (« Affetti amorosi », Cantates de Bach, oratorio « Maddalena ai piedi di Christo » de Caldara…). Avec « Acis et Galatée » de Haendel (Opéra de Clermont-Ferrand en 2016), il est devenu chef d’orchestre. Dernièrement, il a abordé « San Giovanni Battista », oratorio de Stradella (CD paru chez Alpha Classics en 2020). En ce mois de novembre, un spectacle familial, tout à fait différent de ce qu’il a proposé jusqu’alors, devait être créé : « Dreams ». Mais la situation en a décidé autrement… *
Cet entretien a eu lieu avant l’annonce du confinement.

Bonjour Damien Guillon, merci d’avoir accepté cet entretien.
Nous allons parler du nouveau spectacle Dreams avec votre ensemble Le Banquet céleste, qui sera créé le 10 novembre* à l’Opéra de Rennes, ainsi que votre dernier enregistrement Lamento avec Le Café Zimmermann, paru récemment chez Alpha Classics.
Tout d’abord, comment est né ce spectacle ? Quelle idée vous a guidé dans la création ?

Comme vous l’évoquez, depuis le début de l’ensemble, j’ai toujours eu envie de proposer des projets diversifiés, comme la musique de chambre, qui est au cœur des activités du Banquet Céleste et qui permet un travail de fond avec les musiciens de l’ensemble où chacun peut s’exprimer. Je suis alors un musicien parmi les autres. Je donne une importance aux liens entre les musiciens.
La spécificité de cette formation de chambre à géométrie variable est que nous pouvons jouer dans des lieux qui ne sont pas spécialement conçus pour la musique classique ou qui ne peuvent pas accueillir de grandes formes.
L’idée du spectacle Dreams est venue de ces conditions : proposer un spectacle qui puisse à la fois être diffusé dans des maisons d’opéra ou lors de festivals spécialisés en musique ancienne, qui disposent de moyens techniques spécifiques, mais aussi dans des salles qui programment peu de musique classique.

Des salles municipales polyvalentes, par exemple ?

Je pense plutôt à des scènes nationales qui ont une programmation multidisciplinaire, dont fait partie le répertoire classique. Nous sommes en résidence en Bretagne et nous avons particulièrement pensé à certaines salles dans la région. Ainsi, nous avons conçu un spectacle à partir de deux programmes : un récital de lute songs (chants accompagnés de luth) que j’ai enregistré en 2009 et un autre dans lequel j’ai mis en miroir les pièces de J. Dowland et de H. Purcell afin de montrer la filiation entre ces deux compositeurs. Nous sommes donc partis de ces répertoires pour un spectacle scénographié, dans l’espoir de pouvoir jouer dans des lieux très différents, ainsi que dans des salles où nous jouons maintenant régulièrement.

La musique anglaise et la mélancolie

Vous avez, dans votre répertoire, une part importante de musique anglaise élisabéthaine, comme Dowland et Purcell, qui se caractérise souvent par la mélancolie. Et dans Dreams composé de pièces de ces deux compositeurs, il est question de la Vanité. C’est surprenant pour un spectacle familial !

C’est certain que ce ne sera pas un spectacle comique ! (rires)
Nous sommes vraiment partis de la musique, en l’occurrence la musique élisabéthaine, de Dowland, en laissant à nos metteurs en scène Cécile Roussat et Julien Lubek le choix musical et la construction d’une scénographie à partir de ce que leur a inspiré la musique. Concrètement, je leur avais envoyé les enregistrements de toutes les pièces auxquelles je pensais ; ils les ont écoutées et ont fait une sélection d’après leur sensibilité. Nous avons évidemment discuté ensemble du choix des pièces ainsi que de leur enchaînement. Mais ce sont eux qui ont imaginé et construit la scénographie à l’image de tableaux représentant la Vanité des XVIe et au XVIIe siècle, à l’image d’un cabinet de curiosités, où l’on trouve des crânes, des instruments de musique, des fleurs, etc.
Autour de cette thématique de la Vanité, ils ont construit un décor très poétique, sur un thème qui est effectivement assez sombre. Mais le choix des pièces n’est pas centré uniquement sur la mélancolie. Vous pouvez entendre quelques pièces un peu plus… Comment dire ? … Disons, joyeuse ! (Rires) Chez Purcell notamment, il y a des pièces assez gaies ! Il y a aussi des Songs plus vives de Dowland que nous avons intégrées dans le programme qui a bien une dominante mélancolique sur le thème de la Vanité, mais parsemé de moments plus énergique !

Une scénographie poétique autour de la Vanité

Cécile Roussat et Julein Lubek © Julien Mignot


Vous faites donc appel à deux metteurs en scène qui viennent du spectacle de cirque et de mime (ils ont étudié à l’école de Marcel Marceau) mais qui ont beaucoup travaillé dans l’univers baroque. Comment est née cette collaboration ?

Nous nous sommes connus il y a quelques années. J’ai d’abord vu plusieurs de leurs spectacles, notamment Le Bourgeois gentilhomme avec Vincent Dumestre. J’avais été sensible à leur proposition artistique si poétique, à leur manière de travailler… J’ai également assisté à des spectacles dans lesquels Cécile et Julien constituent un duo ; il y a à la fois beaucoup de magie, de danses, d’acrobaties. Nous avons ensuite travaillé ensemble, surtout avec Cécile, lors de stages où elle enseignait la danse baroque. Autant d’occasion d’apprécier leur univers artistique très personnel.
Ainsi, j’ai tout de suite pensé à eux pour élaborer ce spectacle, aussi parce qu’ils ont une connaissance de la musique ancienne. Travailler avec un metteur en scène qui a un goût pour la musique ancienne est un élément très important pour moi. L’idée n’était pas de créer un spectacle « flamboyant » avec beaucoup de musiciens sur scène, des acrobates, des danseurs… La musique de Purcell et de Dowland est très intime, le travail a donc été d’illustrer les affects développés par chaque œuvre musicale en utilisant la présence d’un acrobate, des musiciens sur scène, et quelques effets de « magie » dont Cécile et Julien ont le secret.

 
 
 
 
 
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Le spectacle a-t-il été conçu dès le début pour un public familial ?

Nous avons voulu que le spectacle soit accessible à tous, avec l’idée, précisément, de travailler sur une scénographie plutôt qu’une mise en scène. Pourquoi ? Parce que le spectacle est constitué de tableaux qui correspondent chacun à une pièce musicale. La musique se développe, les pièces s’articulent et amène un nouveau tableau visuel. Le spectacle suit une trame que Cécile, Julien et moi avons tracée du début à la fin du spectacle. Mais il n’y a pas d’intrigue, ni de texte ni d’histoire à proprement parler. Nous avons inventé un parcours musical et féerique.

A l’Opéra de Rennes où vous et votre ensemble êtes en résidence, vous présentez de nombreux concerts commentés et pédagogiques pour enfants mais aussi pour étudiants. Dreams se place-il sur ce sillon ? Ou bien est-il conçu comme un spectacle à part entière ?

C’est un spectacle à part entière. C’est vrai que nous donnons chaque saison un concert commenté, par exemple, en décembre, à l’Opéra de Rennes, nous présentons Orfeo de Monteverdi avec Paul Agnew dans le rôle-titre, qui commentera également le concert. Je trouve que c’est une initiative formidable de donner ces concerts avec des extraits d’ouvrages lyriques (King Arthur, Médée, Teseo…). Depuis plusieurs années, ces concerts font l’objet d’un partenariat avec l’Université Rennes 2 dont les étudiants en audio-visuel filment et enregistrent ces concerts diffusés en direct sur le site de l’Opéra de Rennes. Ces archives constituent un fonds de ressources numérique pour les étudiants en musicologie. L’entrée est à cinq euros, le public est très familial et les deux séances à 18h font salle comble !
Pour revenir à Dreams, c’est un spectacle à part entière car il ne s’agit pas d’un concert commenté. Je joue dans ce spectacle mon propre rôle de Damien Guillon qui découvre cet univers féerique dans lequel j’invite les spectateurs.
Nous espérons que ce sera une petite bulle de poésie musicale. Un peu à l’image des semi-opéras de Purcell, qui ne sont pas des œuvres constituées d’une intrigue, comme on l’entend aujourd’hui, mais une succession de tableaux indépendants. C’est cette idée que nous avons gardée dans la création de ce spectacle.

On peut dire que Dreams est en phase avec l’esprit de l’époque où ces musiques ont été composées  !

Oui, exactement !

CD Lamento, une complicité musicale fructueuse 

Vous venez de sortir un CD intitulé Lamento, avec le Café Zimmermann (lire notre chronique ici). C’est encore un thème mélancolique de Memento Mori qui domine le programme…

Vous allez me demander si je suis dépressif ? (Éclat de rire)

Sûrement pas ! Je voudrais simplement savoir si cela vient de vous ou des musiciens de l’ensemble… Mais au fait, éprouvez-vous une proximité ou une affinité avec cette esthétique ? Sentez-vous particulièrement bien dans ce thème ? 

Pour tout dire, j’ai un fond mélancolique qui est assez présent dans ma personnalité, je me sens donc assez à l’aise dans ce répertoire, parce que ça me parle personnellement ! (rires) Après, cela n’empêche pas que j’aime bien rire aussi !
Au-delà de ces considérations personnelles, interpréter le répertoire de Lamento, des pièces lentes effectivement mélancoliques, correspond à la manière de chanter dans laquelle je suis vocalement à l’aise. En effet, dans ces pièces, on peut poser la voix de manière sereine.
Ce disque Lamento est un projet qui m’a été proposé par le Café Zimmermann et je ne suis donc pas à l’origine du programme.
Je travaille depuis longtemps avec Café Zimmermann, c’est l’un des premiers ensembles de musique ancienne avec qui j’ai fait des concerts en soliste, quand j’avais 20 ans ! Nous nous entendons bien et j’ai beaucoup d’admiration pour leur univers musical. Nous avons construit le programme du disque ensemble, en veillant à ce que le résultat ne soit pas un « récital », mais que l’équilibre entre les pièces vocales et instrumentales soit le plus juste.

Les pièces instrumentales et vocales alternent sur ce disque.

Oui, exactement, nous avons voulu que ce soit équitablement réparti.

Et cela donne comme résultat une variété étonnante et non moins fascinante autour de ce thème. Merci Beaucoup, j’espère vivement que le spectacle sera maintenu* !

En effet ! Nous l’espérons !

* Après notre entretien, le gouvernement a décrété le couvre-feu, puis le confinement. Le spectacle a été filmé et sera diffusé sur CultureBox et TVRennes :
Francetv.com CultureBox : à partir du 20 octobre à 18h pendant un an
TVRennes : les 18 et 21 novembre à 21h, et le 22 novembre à 15h

Visuels © Julien Mignot

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