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Entretien : Avec son enquête « Cheville ouvrière », le journaliste Antoine Tricot invite à repenser l’approche journalistique de l’enquête au sein des quartiers populaires

Entretien : Avec son enquête « Cheville ouvrière », le journaliste Antoine Tricot invite à repenser l’approche journalistique de l’enquête au sein des quartiers populaires

14 novembre 2020 | PAR Loïs Rekiba

Antoine Tricot est un journaliste et documentariste indépendant. Actif au sein du secteur public radiophonique (La Série documentaire; Le Temps du Débat sur France Culture), il a également publié des articles sur le monde de la culture et des idées dans des médias allemands et français. Il développe en parallèle une démarche de création photographique.

Le 24 septembre, il publie aux éditions Créaphis une enquête stimulante et fouillée, Cheville ouvrière : essai de journalisme critique en quartiers populaires. L’enquête, qui nous plonge dans la petite ville de Saint-Pol-Sur-Mer située à deux pas de Dunkerque, procède à un portrait sensible du territoire, de ses habitants et de son histoire. La classe ouvrière de cette petite ville française est abordée dans son historicité et dans son importance – rappelons que la cheville ouvrière c’est l’agent principal et essentiel d’un processus, d’une affaire qui tourne, celle de la ville elle-même donc – et elle est en même temps une occasion pour Antoine Tricot de renouveler et de repenser l’approche journalistique dominante des quartiers populaires, en faisant le pari d’un journalisme situé visant à transmettre au lecteur toute leur actualité et leur hétérogénéité sociale, politique et culturelle – bien trop souvent oubliée et caricaturée à coup de raccourcis et de préjugés en tous genres.

Le 13 octobre, vous publiiez une tribune dans le journal Libération en réaction à « l’attaque » du commissariat de Champigny-sur-Marne. Ironie du sort ou bien étrange alignement des planètes, il m’a semblé que cet événement ne faisait que confirmer ce que vous appréhendez et appelez de vos voeux dans votre enquête Cheville ouvrière, à savoir une approche critique et un renouvellement des manières de faire du journalisme au sein des quartiers populaires. Éclairez-nous donc sur le contexte de publication de cette tribune et les liens qu’elle entretient avec votre enquête Cheville ouvrière.

Tout commence en novembre 2015 quand je me suis retrouvé jeune journaliste en résidence d’écriture dans les quartiers populaires de Saint-Pol-sur-Mer, une ville de l’agglomération de Dunkerque. C’était dans le cadre d’un projet de rénovation urbaine de deux quartiers limitrophes : une ancienne cité jardin construite dans l’entre-deux-guerres et une grande barre HLM de 900 logements. Me retrouvant là-bas en tant que jeune journaliste, et ne venant pas du tout des quartiers populaires mais de la France rurale, je me suis vite posé la question de ma légitimité à parler des quartiers populaires que je connaissais assez peu. Et surtout j’étais confronté à une image négative que me renvoyaient, d’une façon tout à fait sympathique ne nous y trompons pas, les personnes que je rencontrais : l’image critiquable du journaliste qui débarque dans les quartiers populaires, et qui était beaucoup assimilé à Bernard de la Villardière qui avait eu à l’époque des démêlés avec des jeunes de Sevran autour d’un reportage qui s’était assez mal déroulé et qui avait beaucoup marqué les jeunes du quartier dans lequel j’étais. Donc j’étais obligé de me demander qu’est-ce que je fais ici, là, dans ce quartier populaire ; et comment en parler sans tomber dans les vices de notre profession. Progressivement, grâce aux discussions avec les gens sur place et aussi grâce à un livre du sociologue Jérôme Berthaut La banlieue du « 20 heures », j’ai trouvé beaucoup d’inspirations sur un journalisme que je voulais éviter. C’est-à-dire venir sur un territoire qu’on ne connaît pas, avec très peu de temps, sans prendre en compte l’histoire du quartier. J’ai donc pris le parti d’aller fouiller dans le temps long – j’avais 18 mois – de quoi rencontrer beaucoup de gens très différents et réfléchir aux structures historiques ayant débouché sur cette rénovation urbaine. Une des premières choses qui m’a sauté aux yeux c’est qu’il y avait une opposition dans l’imaginaire des habitants du Dunkerquois entre, d’une part, la cité des cheminots qui était associée à l’histoire du mouvement ouvrier local et à une certaine fierté ouvrière et, d’autre part, les résidences Guynemer et Jean-Bart qui sont plutôt mal vues et évoquent un certain nombre de fait divers. Ça a été assez salvateur de pouvoir réfléchir à la fois à ces quartiers et à ce que j’étais en train de faire sans avoir de projets prédéfinis et ça m’a justement permis d’aller mener un grand nombre d’entretiens sans forcément avoir d’autres questions que par exemple : quelle est la vie dans le quartier ? Comment les gens y étaient arrivés ? Que veulent-ils raconter sur ce quartier ? Cette réflexion a pris le temps de mûrir en moi, j’ai imaginé plusieurs formats pour la diffuser et cela a finalement pris la forme d’un livre de poche, Cheville ouvrière, publié en septembre aux éditons Créaphis et soutenu par le Centre National du Livre. L’idée étant de redonner à ces quartiers, ses habitants, toute leur noblesse via un bel objet, d’où l’important travail d’édition, tout en restant accessible et bon marché, d’où le format poche. 

Presque au moment où le livre paraît, a lieu l’attaque au feu d’artifice du commissariat de Champigny-sur-Marne. C’était assez frappant de voir comment ce que j’avais perçu du traitement médiatique des quartiers populaires d’une petite ville du nord s’appliquait à une commune de l’est parisien. Là aussi le traitement par les médias étaient problématique, ne reprenant que la parole des syndicats policiers et du ministère de l’intérieur, rattachant l’événement sans aucune preuve à une attaque de policiers à l’autre bout de la région parisienne 48 heures plus tôt, et sans nous renseigner sur les causes de l’attaque. J’ai donc ressenti la nécessité de m’adresser à mes consœurs et confrères en reprenant les propositions formulées dans l’introduction de mon livre et inspirées par mon travail à Saint-Pol-sur-Mer. L’idée n’était de jeter la pierre à quiconque – je connais la précarité du milieu et la difficulté à sortir des structures internes aux rédactions. Mais juste d’interpeller ceux qui se reconnaissaient dans ma démarche et de dire : prenons le temps à réfléchir à nos pratiques et partager nos expériences. J’exprime à ma manière des choses qui sont mises en application par bien d’autres journalistes dans différents médias, d’autres que moi ont expérimentés des formats, des techniques, des savoir-faire dans des espaces très différents, mais il est vraiment très rare que nous en parlions. Et je trouve cela dommage. Il me semblait aussi important de montrer comment, en partant d’une réalité très locale, comme la ville de Saint-Pol-sur-Mer, on pouvait aborder une réalité qui touche des millions de personnes vivant dans notre pays. 

La tribune est le résultat du travail et des réflexions que j’ai menés entre le moment de la première résidence en octobre 2015 et la publication fin septembre 2020. Elle fait l’illustration de ce que je défends dans le journalisme, et en particulier dans Cheville ouvrière. C’est-à-dire que l’on peut parler, à partir de territoires particuliers, de réalités qui touchent un très grand nombre de personnes, tout du moins en France. J’ai fait la même chose dans une série documentaire diffusée sur France culture en traitant de la question de la santé à partir du sud du département du Cantal. Il y a 5,5 millions de personnes qui vivent dans plus de 1600 quartiers classés priorité de la politique de la ville en France. Et pourtant l’image que l’on en a est très uniforme, très homogène. Il me semble que le journalisme peut apporter de la complexité à la réalité en se décentrant et en assumant que l’on peut parler de sujets universels à partir d’autres espaces que la région parisienne ou des grandes métropoles. C’est je crois le message des gilets jaunes, mais aussi déjà, des révoltes urbaines de 2005. Je pense que c’est vraiment la manière la plus efficace de transformer le journalisme, diversifier les sujets traités, offrir une représentation plus fidèle et éclectique du pays, que de repartir du terrain, repartir du local. Les résidences de journaliste me semblent en cela très intéressantes. Se retrouver dans un lieu donné, pour une longue période, sans projet prédéfini, me semble vraiment très important pour laisser émerger de nouveaux sujets, rencontrer des interlocuteurs qui sont rarement dans les médias nationaux, changer son regard. On peut citer un grand nombre de livres qui m’ont inspiré dans cette veine, chacun avec ses limites et ses fulgurances, que ce soient les reportages de Joseph Kessel ou Le Quai de Ouistreham de Florence Aubenas, ou bien le livre Nous la Cité co-écrit par Joseph Pontus lorsqu’il était éducateur de rue et quatre jeunes qu’ils suivaient alors, ou bien encore le travail de Colette Pétonnet sur les cité de transit dans Ces gens-là et plus récemment Ceux-qui-restent du sociologue Benoît Coquard.

Cette tribune est insérée en exergue de votre livre Cheville ouvrière. Elle est extrêmement engageante, dans la mesure où elle invite non seulement à repenser la pratique du journalisme mais aussi la place du journaliste lui-même autour de trois axes majeurs. Pourriez-vous les développer ?

Le premier axe que je propose c’est celui d’un journalisme de la banalité. On peut reconstruire un journalisme qui ne se base pas que sur les événements mais qui se base aussi sur la banalité de la vie et le quotidien des personnes. Pour reconstruire un journalisme en dehors de l’événement, ce qui me semble le plus pertinent est justement de repartir d’une approche géographique, de se cantonner à un territoire restreint, pour essayer d’en faire le tour pour voir les sujets qui émergent de ce territoire au lieu de laisser l’événement imposer un sujet à un territoire. C’est important, tout simplement parce que 90% de la vie de tout le monde est constituée de banalités plutôt que d’événements inhabituels. Si on veut documenter le réel qui nous entoure et informer sur ce réel, en tant que journaliste, il faut trouver des manières d’accéder à cette banalité et pas seulement à ce qui est de l’ordre de l’extraordinaire.

Le second axe c’est celui d’un journalisme situé. Le journalisme situé est pour moi important car tout article, tout travail d’enquête commence, je pense, par la question : d’où je parle ? Ce n’est pas parce que l’on est journaliste qu’on possède une légitimité à parler de tous les sujets. Par contre, je pense qu’on peut parler de tous les sujets du moment qu’on se positionne d’une façon juste par rapport à un sujet. Pour cela, il faut expliquer aux lecteurs le processus qui a fait qu’on en arrive à s’intéresser à ce sujet, et expliquer aussi quelle est la somme d’expériences qui, dans notre vie, nous amène aujourd’hui à avoir telle ou telle perspective sur le sujet qu’on va aborder. Ceci est d’autant plus important que ça permet au lecteur de se faire sa propre opinion sur ce qui est écrit à un moment donné par un journaliste en particulier, avec ses biais et ses limites, et non pas critiquer l’ensemble de la profession comme un bloc unanime, homogène qui ne serait pas traversé de tensions. C’est ce piège que nous tend une forme de neutralité de façade dont se targue trop souvent le journalisme. Il me semble important aujourd’hui d’assumer notre subjectivité en tant que journaliste, assumer ce « je » et les défauts qu’il dévoile. Le risque cependant c’est que, si cette subjectivisation du journalisme qui est déjà en cours – beaucoup de podcasts par exemple explorent des narrations à la première personne – ne s’accompagne pas dans le même temps d’une diversification du profil des journalistes, alors on va se retrouver avec une pluralité de subjectivités très relative, avec des perspectives similaires, bâties sur le même type d’expériences etc. Défendre un journalisme situé s’accompagne nécessairement d’une volonté de diversification des parcours de personnes qui deviennent journalistes, c’est important.

Le troisième et dernier axe que j’expose dans mon livre et dans la tribune, c’est celui du journalisme de la transparence. Je reprends cette idée en grande partie à Raphaël Metz, le directeur du magazine Le Tigre qui a proposé, lorsqu’il a candidaté à la direction du journal Le Monde, d’adapter au journalisme les principes de la réfutabilité scientifique de Karl Popper. C’est-à-dire qu’il faut donner au lecteur les moyens de comprendre et si nécessaire critiquer les conditions de production de l’information : comment on a obtenu telle information, comment on a rencontré telle personne, pourquoi avoir privilégié tel témoignage plutôt qu’un autre etc. Cette transparence permettrait au journaliste d’être plus crédible aujourd’hui et de rétablir la confiance entre le lecteur et le journaliste. Bien sûr, ce journalisme de la transparence ne s’absout pas de tout ce qui fait la base de notre métier, à savoir vérifier les informations et recouper nos sources.

Maintenant, comment et pourquoi le journaliste peut et doit se penser lui-même et se soumettre, en quelque sorte, « au tamis de la critique », si l’on reprenait les mots d’Adorno ? J’imagine que le problème ne relève pas simplement de la pure individualité du sujet journalistique et qu’il engage d’autres acteurs, d’autres biais, comme ceux de l’institution par exemple. À quels niveaux cela se joue t-il  pour engager ce « réjouissant chantier de déconstruction », comme vous le dites ?

Il ne faut pas croire que rien n’a bougé ces dernières années. De nombreuses initiatives tentent de permettre à des jeunes de milieux divers d’entrer dans les écoles de journalistes. On peut citer La Chance (anciennement La Chance aux concours) ou la prépa égalité des chances. Mais il ne suffit pas de diversifier les profils des journalistes en leur demandant d’appliquer les mêmes pratiques problématiques. Bien sûr qu’il faut qu’une transmission de nos savoir-faire ait lieu mais il faut aussi laisser à ces jeunes journalistes, nouveaux venus, la possibilité de proposer de nouvelles manières de faire, leur laisser des espaces d’expérimentations, des espaces d’échanges et de réflexions.

Je ne prétends pas avoir les solutions clés en main pour transformer le journalisme mais nous gagnerions à assumer que nous ne sommes pas parfaits, que nous sommes critiquables et nous devrions réfléchir de nos pratiques avec d’autres acteurs : universitaires, travailleurs sociaux, élus locaux, etc… Et pour ça, il faut des structures de réflexion. Pour ma part, je pense que l’on pourrait bâtir des ponts entres les sciences humaines et le journalisme. J’aimerais aussi que les médias qui ont un peu d’argent – puisqu’il ne faut pas oublier que le métier est précaire et que cette situation a forcément des répercussions sur la qualité de ce qu’on produit – se dote d’espaces de dialogue et d’expérimentation qui ne soient pas seulement consacrés au numérique. On pourrait par exemple réfléchir à la question de la narration : comment raconte-t-on nos histoires dans nos articles, dans nos reportages télé, dans nos émissions de radio ? On pourrait en parler par exemple avec des personnes travaillant et réfléchissant sur la narration dans les jeux vidéo. On pourrait également s’interroger sur ce qu’est « le terrain » en journalisme; sur la relation avec les personnes qu’on y rencontre, sur notre manière de poser des questions, sur comment ce que nous sommes peut influencer les réponses. Sur ce point-là, nous avons beaucoup à apprendre de la sociologie, de l’ethnologie et de l’épistémologie des sciences.

Vous accordez dans votre propos une place considérable aux sciences sociales comme potentialité intéressante de renouvellement des pratiques et des subjectivités du journalisme. En quoi les sciences sociales pourrait-elle plus précisément aider à cela ?

Il y a très clairement une relation de défiance entre les sciences humaines et le journalisme. Cela va dans les deux sens. Il n’y a qu’à lire pour s’en assurer les travaux de Bourdieu sur le journalisme, et les comptes-rendus parfois indigents que peuvent faire certains médias à propos de la production intellectuelle issue des sciences humaines. Effectivement, je souligne dans ma tribune à Libération qu’il y a une sorte de retard du journalisme par rapport aux sciences humaines, notamment autour de l’interrogation sur la manière de se situer par rapport à son objet d’étude. L’expression du journalisme situé, je l’emprunte aux sciences humaines et en particulier à l’épistémologie féministe de Sandra Harding. Mes études d’histoire et mon expérience de la recherche m’aident à penser et influencent ma pratique journalistique. Par exemple, la question de la qualité des sources est très présente en histoire et elle résonne avec la pratique journalistique. Cela me semble naturel d’aller fouiner dans des archives. Et j’ai appris à réfléchir aux mots que j’emploie, j’ai conscience que les concepts ont une histoire, qu’ils sont construits culturellement et historiquement et que, subsidiairement, employer tel ou tel mot a une conséquence sur la réalité que l’on cherche à décrire. Il n’y a pas qu’une seule manière de faire du journalisme, et toutes ne doivent pas puiser dans les sciences humaines, mais je pense que beaucoup de journalistes gagneraient à lire des ouvrages de sciences humaines et d’épistémologie. On pourrait également souhaiter que dans les études de journalisme il n’y ait pas qu’un passage rapide sur les grandes notions de sciences humaines mais une vraie réflexion sur ce qu’elles peuvent apporter à notre métier. Lorsqu’il crée l’école de Columbia en 1904, Joseph Pulitzer appuie sur la nécessité d’apprendre l’histoire et la sociologie aux jeunes journalistes. Je pense qu’il faudrait que cet apprentissage concerne autant le contenu que la méthodologie de ces disciplines. En tout cas, il est important d’apprendre cette capacité de passer aux cribles sa manière de procéder et d’acquérir la capacité à avoir une vison méta qu’il manque souvent aux journalistes.

Maintenant, qu’en est-il de ce constat si on l’appliquait à la pratique, peut-être spécifique, du journalisme culturel ?

Je ne me considère plus aujourd’hui comme un journaliste culturel. Je l’étais au début de ma carrière, avant de débarquer à Saint-Pol-sur-Mer, pour suivre des projets artistiques qui devaient accompagner la rénovation urbaine des quartiers populaires où j’intervenais. Mais depuis j’ai surtout traité de sujets sociaux, d’actualités et beaucoup moins de questions artistiques. Il faut donc prendre mes réponses comme celle d’un observateur extérieur. 

Ce qui me semble compliqué pour la presse culturelle aujourd’hui, c’est qu’elle est surtout dans la prescription. Il en faut. La production artistique et culturelle est importante. Mais en faisant cela, la presse culturelle est soumise aux biais du milieu culturel qui produit les œuvres dont elle parle. Or on sait que ces biais sont nombreux. Les différentes polémiques qui ont pu surgir au moment de Me Too par exemple ont fait apparaître le système sexiste sur lequel reposait les industries et les institutions culturelles. L’essai collectif initié par l’actrice Aïssa Maïga, Noire n’est pas mon métier, mettait en lumière les biais racistes du cinéma. La difficulté de Laura Nsafou à trouver un éditeur pour son album jeunesse Comme un million de papillons noirs montre que l’édition n’est pas en reste. Notons au passage que son livre est devenu un best-seller alors que certains refus étaient motivés par le fait que le sujet des cheveux crépus n’était pas assez universel. 

Pour que la presse culturelle échappe à ces biais, on pourrait bien sûr lui conseiller d’ouvrir des espaces pour aller chercher des artistes peu connus qui créent en dehors de l’institution. Ces espaces sont trop peu nombreux ou trop peu visibles. On pourrait aussi prendre l’œuvre dans sa dimension sociale et pas seulement formelle. On parle beaucoup des conditions de la création de l’œuvre, on parle aussi de sa médiation mais on parle très peu de sa réception par le public. Or, une œuvre est un fait social et politique. Elle produit quelque chose sur la société dans laquelle elle apparaît. Il faudrait se poser davantage la question de ce que produit une œuvre culturelle sur son public. C’est que faisait la revue Cassandre dans laquelle j’ai écrit mes premiers articles. 

Ce que j’ai vu dans mon enquête à Saint-Pol-sur-Mer c’est que l’art est partout. On tombe toujours sur des gens qui se réemparent de la culture. C’est notamment le cas d’une jeune femme dans le livre, qui est cataloguée en échec solaire et qui pourtant me raconte l’importance de la lecture d’Antigone dans sa vie. Par ailleurs, il était intéressant qu’à chaque génération, dans les quartiers où j’étais, se créait un groupe de rap qui devenait un enjeu de tensions entre la municipalité et les jeunes du quartier quant à l’image que cela donnait de la ville. Il y a un désir d’expression artistique, une tension politique autour de qui crée et des formes très diverses de réception des œuvres dans les quartiers populaires et la presse culturelle pourrait s’enorgueillir de le considérer plus souvent. C’est aussi vrai pour les ruralités d’ailleurs. Je suis né à Aurillac, dans le Cantal, et le festival de théâtre de rue qui arrivait chaque mois d’août a ouvert mon horizon, car ça métamorphosait la ville et ça donnait à voir autre chose. Se rendre compte de ce que représente ce festival pour la ville, et pour les gens qui y vivent, est au moins aussi important que les critiques des spectacles qui s’y jouent.

Mais attention, la presse culturelle n’est pas monolithique. Elle présente aussi parfois des artistes qui dénotent par rapport à la norme et qui par leur médiatisation crée des vocations, un cycle de représentations et d’identifications vertueuses. On retrouve cette dialectique du centre et de la périphérie chère à Édouard Glissant : quand on arrive à sortir de la représentation qui consiste à dire que la création culturelle, la vie politique, tout ce qui compte plus généralement dans la vie du pays est cantonné à un microcosme centralisé, dominant, celui de Paris, on arrive à se dire que les périphéries n’en sont pas et qu’il y a des choses à aller chercher partout. En faisant ça on a toutes les chances de retrouver une confiance des publics qui ne se retrouvent pas dans la production culturelle mise en avant et, donc, ce faisant, de se rapprocher de la mission de service public qui est la nôtre. 

 

Antoine Tricot, Cheville ouvrière, Créaphis éditions. Parut le 24 septembre 2020. 12€. 

 

 

 

 

© Créaphis éditions & Antoine Tricot

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