Musique

Comme un piano abandonné… Brigitte Engerer déchiffre sa partition d’éternité

Comme un piano abandonné… Brigitte Engerer déchiffre sa partition d’éternité

24 juin 2012 | PAR Bérénice Clerc

Impossible d’imaginer Brigitte Engerer loin d’un piano, inimaginable d’accepter qu’elle ne sera plus sur les scènes du monde entier pour offrir son rire et la musique avec générosité, talent et élégance. C’est pourtant vrai, hier le cancer a eu raison de la vie de Brigitte Engerer.

Comme toute sa vie, ce combat contre la maladie elle l’a mené avec force, grâce et humour. Résonnent encore les notes du 12 juin dernier au TCE, le concerto pour piano de Schumann, puis le mouvement lent de celui de Chopin, force et faiblesse mêlées, amour absolu de la musique et des spectateurs qui n’arrivaient plus à arrêter d’applaudir. Nous savions la prouesse grande, nous refusions d’accepter l’indicible mais avions conscience de ce moment unique de musique et de vie à garder en mémoire les jours de désespoir.

Brigitte Engerer est née à Tunis le 27 Octobre 1952, elle découvre Casse Noisette vers 3 ans et commence à expérimenter le son et les joies de l’instrument dès 4 ans avec un petit piano jouet qu’elle traine partout, puis rapidement ses parents lui offrent un « vrai » piano qu’elle ne quittera jamais.

Jouer sans cesse, encore et toujours, se priver de tout, des amis, du sport trop dangereux pour ses articulations et ses os si ce n’est la natation, répéter, travailler dès 10 ans au conservatoire de Paris, les concours, les prix…

Brigitte Engerer n’est pas une musicienne comme les autres, c’est une artiste, dès l’âge de 17 ans elle décide de quitter le confort parisien pour aller à la rencontre de Stanislas Nehaus en Russie sans parler un mot de Russe. Elle y reste neuf ans et son âme deviendra à jamais russe.

Herbert Van Karajan écoute un de ses premiers disques, l’auditionne et l’engage en lui disant qu’elle a une main gauche de chef d’orchestre. Elle est la seule jeune artiste française invitée à participer en 82 au centenaire du philharmonique de Berlin. Soliste de deux concerts dirigés par Rostropovitch…

Une vie de concerts dans le monde entier, un succès international dès son plus jeune âge, une gloire basée sur son talent, sa passion.

Brillante et originale, loin des pseudos génies avides de performances, son sens artistique, l’ampleur de son jeu, la perfection de sa technique, son romantisme, son imagination hors norme et son rapport quasi inné avec l’auditoire font de Brigitte Engerer une artiste incomparable.

Toujours gouailleuse, rieuse, croqueuse de vie elle mène une existence artistique d’acète, se consacre au son, refuse les gloires illusoires et la « starification », il faut partager, transmettre, offrir de l’Amour, ne jamais s’arrêter, se regarder le nombril, s’écouter jouer ou s’auto célébrer.

Toujours joyeuse, elle aime les Folles journée de Nantes, le festival de La Roques d’Anthéron, jouer avec des orchestres de chambre, inventer des projets avec ses amis musiciens comme Laurence Equilbey et Accentus pour faire des merveilles, Ein  Deutschs Requiem de Brahms (en duo avec Boris Berezovsky), le Stabbat Mater de Dvorak ou le Via Crusis de Liszt. Henri Demarquette, Olivier Charlier, Boris Berezovsky, Gérard Caussé, Nicolas Angelich, Michel Beroff…Nombreux sont les artistes orphelins.

Brigitte Engerer dans sa grande générosité, son énergie inextinguible et son envie de transmettre, d’ouvrir les portes de la musique classique à tous avait imaginé le magnifique Pianoscope de Beauvais festival à la programmation excellente depuis 2006. Des concerts, des rencontres avec le public, des master class, un week-end de musique et d’échanges non-stop. Reprendre le flambeau semble impossible mais espérons que ses amis trouveront l’énergie et la force nécessaire pour mener à bien cet évènement rare dans le paysage musical classique.

Virtuose de la musique et de la vie, son destin est un roman, des centaines de pages ne suffiraient pas pour lui rendre hommage tant l’immensité de son talent, sa passion et son empreinte sur la musique sont énormes.

Ne plus voir les doigts de Brigitte Engerer vibrer sur un piano, son corps ressentir toutes les couleurs et la profondeur du son, son rire éclater, son sourire et ses yeux briller, sa générosité exploser sur les scènes et dans la vie est inacceptable. Il faut écouter sa musique, se souvenir d’un concert ou de moments partagés, penser à sa famille, l’imaginer creuser le ciel de sa musique, jouer Tristan et Isolde ou les symphonies de Tchaïkovsky, puis déchiffrer sa partition d’éternité sans maladie ni angoisse.

 

Visuels (c) : Damien Meyer, David Ademas, Anton Solomoukha, Sousana Kubik.

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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