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La Bonne Âme du Sé-Tchouan au Théâtre du Nord : bravo !

La Bonne Âme du Sé-Tchouan au Théâtre du Nord : bravo !

24 juin 2012 | PAR Audrey Chaix

Pour clore la saison, et pour clore le cycle d’études de la troisième promotion de son école professionnelle d’art dramatique, le Théâtre du Nord offre à son public La Bonne Âme du Sé-Tchouan, mise en scène par Stuart Seide et interprétée par quinze jeunes apprentis comédiens devenus professionnels. Ce conte de fées cynique de Bertolt Brecht est propice à un ensemble choral, où l’esprit de troupe met en valeur les talents individuels.

Tout commence comme une belle histoire que l’on raconte aux enfants : il était une fois, dans la province du Sé-Tchouan, trois dieux fourbus à la recherche d’une bonne âme pour leur offrir le gîte et le couvert. Rien de plus facile, estime le marchand d’eau qu’ils croisent sur leur chemin. Rien de plus facile, sauf que personne n’accepte de leur ouvrir la porte. Sauf Shen Té, la prostituée, qui devient, de ce fait, la bonne âme du Sé Tchouan. Les dieux, pour la remercier, lui offrent 1000 dollars, avec lesquels elle s’achète une petite boutique. Profiteurs en tous genres, amoureux peu scrupuleux et sa propre bonté vont mener la jeune femme à un choix cornélien : faut-il continuer à être bon, et tout perdre, ou bien apprendre à dire non pour se sauver soi-même, et sauver les siens.

Pour interpréter cette bonne âme au coeur trop bon, Stuart Seide fait appel aux sept comédiennes qui composent la troupe de l’EPSAD. Haut rouge, jupe ou pantalon bleu, chaussures rouges servent à les identifier, et chacune des sept jeunes femmes illustrent un aspect différent de la personnalité de Shen Té. Elles jouent également d’autres rôles dans la pièce, aussi bien féminins que masculins – Marie Filippi est particulièrement drôle dans le rôle d’un vieillard apoplectique. Les garçons se partagent le reste des rôles masculins, et quelques rôles de femmes, notamment Aurélien Ambach-Albertini, hilarant dans le rôle de la veuve Shin. Un bel ensemble choral, et surtout, une belle profondeur donnée à l’héroïne Shen Té, dont la personnalité se fait plus complexe et plus belle au fur et à mesure qu’elle change de visage.

Il y a donc Shen Té, mais il y a aussi son double Shuita, le cousin venu de loin pour tenter de sauver la jeune femme de sa propre bonté. Impeccable costume, moustache et chapeau : le public devine rapidement que Shuita et Shen Té ne font qu’un, que la jeune femme ne peut compter que sur elle-même pour se sauver de l’avidité de ceux qui l’entourent, quitte à renier les inclinations de sa nature. Ce dédoublement de personnalité est d’autant plus troublant qu’il met en lumière le profond déchirement qui parcourt l’âme de celle qui doit être bonne, mais ne sait pas comment procéder pour respecter la volonté des dieux. Brecht pose ainsi une question à laquelle il ne donne d’ailleurs pas de réponse : comment être bon sans se perdre ?

La troupe parvient ainsi à traduire cette dualité présente dans l’ensemble de la pièce : empreinte de beaucoup d’humour et de drôlerie dans les moments choraux, et touchant parfois au tragique dans les instants plus intimes, où se mêlent amour et trahison, désespoir et foi en l’avenir. Sur un plateau où règne un joyeux désordre, ancré dans l’urbanisme grisâtre d’une cité oubliée par les dieux, les comédiens investissent l’espace avec aisance, débordant parfois dans les gradins, comme si la scène se suffisait parfois pas toujours à contenir leur énergie et leur enthousiasme.

Un très bon moment pour finir la saison, et pour souhaiter bonne chance aux quinze comédiens, qui s’en iront à la conquête de Paris dès les 4 et 5 juillet au Théâtre Paris-Villette avec La Bonne Âme du Sé-Tchouan. En attendant de les revoir sur le plateau du Théâtre du Nord, à l’image de ceux qui les ont précédés, et pour le plus grand bonheur du public lillois.

 

 

Photos : Frédéric Iovino

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Audrey Chaix
Professionnelle de la communication, Audrey a fait des études d'anglais et de communication à la Sorbonne et au CELSA avant de partir vivre à Lille. Passionnée par le spectacle vivant, en particulier le théâtre, mais aussi la danse ou l'opéra, elle écume les salles de spectacle de part et d'autre de la frontière franco-belgo-britannique. @audreyvchaix photo : maxime dufour photographies.

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