Classique

Yannick Nézet-Séguin et le Berliner Philarmoniker en haute mer à la Philharmonie

Yannick Nézet-Séguin et le Berliner Philarmoniker en haute mer à la Philharmonie

24 février 2019 | PAR Yaël Hirsch

Vendredi 22 février, à la Philharmonie de Paris, Yannick Nézet-Séguin, le vibrant chef québécois à la tête du Metropolitan Opera de New York dirigeait le mythique Berliner Philharmoniker dans un programme original : La Mer de Debussy et la 5e symphonie de Prokofiev.

Evoquant toutes les tenues et les couleurs de La Mer, les trois esquisses symphoniques de Claude Debussy s’étalent en trois mouvements très divers et tous extrêmement parlants. A mains nues dans la direction de l’œuvre mythique de 1905, Yannick Nézet-Séguin semble plonger à corps perdu dans la matière de la musique et tirer les impressions françaises vers l’ADN du Berliner Philarmoniker.

Le lever du soleil du premier mouvement est sombre, précis mais tangue avec un poids qui surmonte les fluides. Les accents de magie et les éclats de symboles sont là, mais comme adossés à une musique compacte et entraînante. Plus cérébraux, les jeux de vagues du deuxième mouvement nous font tanguer avec une matérialité toujours étonnante mais parfaitement séduisante dès les premiers cliquetis des archets. Enfin, le dernier mouvement semble plus suspendu et nous emmène toucher de près des mystères que les harpes caressent. Une très belle version d’un morceau mythique qui nous a mis en apesanteur pour la suite.

Datant de 1944 et constituant la première symphonie de Sergei Prokofiev écrite en seize ans, la 5e est étonnamment un morceau puissant de romantisme qui semble à peine ébranlé par les horreurs de la guerre. Pour les 43 minutes de cette direction, c’est toujours à mains nues mais plus ancré et stable que Yannick Nézet-Séguin a dirigé l’orchestre rivé à ses gestes.

Grincement de vents

L’andante initial nous fait vivre un moment noble le long d’un allant épique et l’orchestre semble faire corps dans une montée lancinante. Commençant sur un grincement de vents, l’Allegro marcato propose un souffle détonnant qui fait penser à un ricanement obstiné. Le piano est très présent, un peu hanté et les violons puis les violoncelles lui répondent par de mélodieux pizzicati. Un moment martial rythmé par la trompette prend le pas, avant l’éclat final. Tandis que le public a cessé de respirer, les deux derniers mouvements sont joints. D’abord une répétition entêtante de notes sombres.

L’adagio a quelque chose de vraiment romantique et presque de mahlerien dans son lyrisme macabre. Et puis des envolées un peu magiques ramènent un motif sublimé, obstiné et beau. Enfin, dans un moment champêtre, il y a étonnement de la légèreté au bout du tunnel, un petit air quasi oriental de flûte vient rappeler la douceur de la vie et les cordes répondent avant que l’équipée ne redevienne cruelle et sauvage pour un final acclamé debout pendant dix bonnes minutes. Alors que l’orchestre brille de mille sourires de joie devant la chaleur du public, Yannick Nézet-Séguin s’excuse avec son accent irrésistible de ne pouvoir donner de bis après cette œuvre terrible et ultime sur de sombres temps qui continuent à nous épouvanter avec acuité. Une soirée d’exception dont on ressort le cœur battant.

visuel : YH

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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