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Variations chambristes à Verbier

Variations chambristes à Verbier

26 juillet 2021 | PAR Gilles Charlassier

Après une première journée placée sous le signe du répertoire concertant, c’est le format chambriste que notre seconde journée à Verbier décline dans l’église de la station valaisane.

[rating=4]

Avec ses dimensions plus modestes, l’Église de Verbier constitue un écrin de choix pour l’intimité chambriste. Le premier des trois rendez-vous de notre marathon musical valaisan du jeudi 22, à 11 heures, fait entendre le remarquable violon d’Augustin Hadelich, aux côtés du piano de Charles Owen. D’un incendie tragique qui l’a défiguré à l’adolescence, le soliste a sans doute tiré une force qui s’entend dans la maîtrise et la plénitude de l’archet, perceptible dès la Sonate n°5 en fa majeur op. 24 Le printemps de Beethoven.

La plénitude du violon d’Augustin Hadelich

LAllegro initial est magnifié par le grain sonore du violon, qui conjugue ligne de chant puissante et parfaitement définie jusqu’à la pointe de la note, avec une noblesse naturelle, sans affection aucune. L’Adagio confirme la sincérité d’un lyrisme qui n’a nul besoin d’emphase, autant que la complémentarité des deux solistes, également évidente dans la vitalité du Scherzo comme dans la fluidité du Rondo final.

La Sonate de Janacek révèle l’aisance avec laquelle le violoniste aborde un large répertoire. La présente lecture met en valeur toute l’originalité du langage du compositeur tchèque, sans caricaturer les élans slaves, sensibles dès le Con moto augural. Les teintes nocturnes de la Ballade se parent d’une discrète rêverie, quand l’Allegretto, comme le très versatile finale, font entendre une écriture parfois au plus près des inflexions de la langue parlée et qui caractérise le corpus opératique de Janacek – le premier et le troisième mouvements tirent leur thèmes de Katia Kabanova.

Le choix des trois miniatures des Blue(s) forms pour violon solo de Coleridge-Taylor Perkinson, compositeur américain du vingtième siècle, témoigne d’un sens aigu de la dramaturgie d’un programme, égal à celui d’un mini cycle qui fait contraster les couleurs feutrées du Just Blue(s) entre les plus vigoureux Plain Blue(s) et Jettin’ Blue(s), dans une habile synthèse entre teintes jazz et virtuosité violonistique. Les trois mouvements – Allegretto, Blues et Perpetuum mobile – de la Sonate pour violon et piano en sol majeur n°2 de Ravel ne contredira pas une lumineuse intégrité technique et musicale à l’écoute d’une large palette esthétique.

Benjamin Appl and friends

A 16 heures, Benjamin Appl s’entoure de sept musiciens, dans un panorama de mélodies et de lieder au très large spectre stylistique, avec des formations de géométrie évolutive au fil des pages. Le spicilège s’ouvre sur une pièce de Holst inspirée par une anthologie de chants médiévaux, Jesu sweet, now I will sing op.35 n°1, où le baryton suisse démontre un évident sens de la collégialité, allant jusqu’à participer, avec prévenance, à la mise en place des pupitres. Les deux arrangements de chants élisabéthains de Peter Warlock, O death, rock me asleep et In a merry may morn, poursuivent cette veine de l’antique, version Renaissance, avec les quatre musiciennes de l’Esmé Quartet polissant l’accompagnement.

Poursuivant son exploration de raretés, le soliste, qui introduit chaque série de morceaux par quelques mises en contexte, livre une sélection de quatre chants populaires des îles britanniques harmonisés par Beethoven – Since greybeards inform us that youth will decay ; Sad and luckless was the season ; The pulse of an Irishman ; Farewell thou noisy town – qui restitue toute l’immédiate simplicité de l’imaginaire folklorique. C’est un même effectif de violon, violoncelle et piano – parties respectivement confiées à Johan Dalene, Anastasia Kobekina et James Baillieu –   qui seconde le baryton dans I will go with my father op.22 n°1 de Roger Quilter et les nimbes germaniques de Da unten im Tale de Britten.

Le corpus de folk song, avec violon et piano se prolonge avec Vaughan Williams – Searching for lambs ; The lawyer ; Silent noon – d’une belle variété d’affects, avant la douceur cotonneuse de Dover Beach de Barber, où le medium de la tessiture vocale s’allie à l’homogénéité du quatuor pour façonner une délicate évocation narrative des côtes de la mer du Nord. Ajoutant le violoncelle, trois brèves mélodies de Beethoven – en danois, Ridder stiggs tjener I Kongens Gaard ; en tyrolien, Wer solche Buema afipackt ; en suisse, Schweizer Lied – condensent un instinct du pittoresque non dénué de sourire.

Le concert se referme sur des lieder plus sérieux. Extraits de l’opus 154, Abendfeier, Der Spielmann und seine Geige, et, surtout, Erlkönig, offre un aperçu de l’art de Spohr, compositeur, violoniste et chef d’orchestre, qui n’a pas hésité à ménager une place de soliste concertant à son instrument dans ces pages vocales, qui cependant ne peuvent faire oublier le souvenir de Schubert, dont Auf dem Strom donne un avatar éloquent. Les effluves de mélancolie chatoyante de Morgen de Strauss conclut ce voyage dans des catalogues souvent oubliés des concerts.

Feuillets de musique française avec Steven Isserlis et Connie Shih

La curiosité étant une vertu qui se cultive entre amis, le violoncelliste Steven Isserlis et le pianiste Connie Shih propose à 20 heures un escale dans l’époque de Proust. S’il est loin d’être oublié, Saint-Saëns reste cependant connu de manière inégale, en particulier dans son œuvre de musique de chambre. Avec la chaleur expressive de son Allegro, relayée par la délicatesse d’un Andante avant la nervosité du finale, Allegro moderato, la Sonate pour violoncelle et piano n°1 en ut mineur op. 32 révèle une inspiration chatoyante à laquelle rendent justice les deux solistes. Le violoncelliste britannique défend une autre grande figure de la musique française, Fauré, avec l’une des ultimes œuvres du maître, la Sonate pour violoncelle et piano n°2 en sol mineur op. 117, avec une remarquable économie, dès l’Allegro, mais plus encore dans la retenue de l’Andante, avant un Allegro vivo délié.

Cette attention aux angles morts de la postérité se prolonge avec deux compositrices de la seconde moitié du dix-neuvième siècle et de la première du vingtième, Augusta Holmès et Cécile Chaminade. De la première, Steven Isserlis propose un arrangement qu’il a réalisé d’une scène extraite de la cantate La vision de la reine, tandis que de la seconde, on découvre la douceur intime de la transcription pour violoncelle et piano de la mélodie Sommeil d’enfant. Les quatre séquences des Lieux retrouvés de Thomas Adès – Les eaux ; La montagne ; Les champs ; La ville – offrent un petit crochet avec du répertoire contemporain qui ne sacrifie jamais une fluidité évocatrice qu’une filiation française ne renierait pas, avant, en bis, une séduisante Romance de Saint-Saëns.

Gilles Charlassier

Verbier Festival, Salle des Combins, Verbier, concerts du 22 juillet 2021. Jusqu’au 1er août 2021

©affiche du festival

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