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Emotion hors du temps au festival Messiaen

26 juillet 2021 | PAR Gilles Charlassier

Après l’annulation du festival en 2020 en raison de la pandémie, l’édition 2021 du Festival Messiaen au pays de la Meije, avec une thématique autour du temps, s’ouvre, comme en 2019, à la maison Messiaen à Saint-Théoffrey, avec une journée foisonnante culminant avec la création d’un projet de David Jisse sur un conte de Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises.

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Depuis qu’il a pris les relais de Gaétan Puaud, le fondateur du Festival Messiaen au pays de la Meije, Bruno Messina a choisi d’ouvrir le rendez-vous consacré à l’une des figures majeures de la musique du vingtième siècle par une escale dans la Maison Messiaen, à Saint-Théoffrey, récemment rénovée pour accueillir des résidences artistiques. Avec une journée de concerts et de spectacles pour tous les publics, cette journée augurale contribue ainsi à sortir le répertoire dit contemporain des niches, tant en termes d’esthétiques que de public, où on le cantonne parfois. C’est d’ailleurs avec une animation pour les tout-petits, Mekeskessé, que commence la journée, avant deux récitals de piano à l’église du village, dans le cadre d’une carte blanche à Michel Béroff. Si le déjeuner sur l’herbe permet de profiter du paysage de cette thébaïde au cœur de la Matheysine, en Isère, dans une atmosphère de convivialité que l’on peut retrouver avec la projection en plein air du film Olivier Messiaen et les oiseaux de Michel Fano et Denise Tual, c’est la création de La plus précieuse des marchandises, également dans le jardin de la Maison Messiaen, qui constitue le point culminant de cette ouverture.

Projet que David Jisse, homme de radio et compositeur avait initié en découvrant le conte éponyme écrit par Jean-Claude Grumberg, La plus précieuse des marchandises décrit le destin d’un enfant juif arraché aux convois de la mort et recueilli par un couple infertile vivant près d’une voie ferrée dédiée au trafic de marchandises, au cœur de la Seconde Guerre Mondiale. Après le décès du musicien, l’été dernier, ses proches ont décidé d’achever les esquisses et de donner vie au spectacle. L’association de la musique klezmer et des motifs pianistiques de Denis Cuniot, avec les plages électroacoustiques conçues par Henry Fourès dans la filiation de l’écriture de David Jisse, tissent un écrin propice au voyage au cœur de cette narration aux confins de l’évocation réaliste et de l’épure poétique. L’instinct fantaisiste du conte, propice à l’ellipse de l’imagination et de la pudeur au cœur même de la cruauté, est ponctuée par les notes avec une justesse bouleversante.

Confié aux deux voix d’Olivier Constant et Jade David – la fille de David Jisse – qui assument avec intelligence et fluidité la circulation des points de vue narratifs et des interventions des personnages, sans figer les identifications à l’un ou l’autre comédien, le texte passe avec délicatesse d’un niveau de lecture à l’autre. La modulation naturelle de la couleur de l’intonation et du timbre de la voix accompagne avec une sensibilité infinie les nuances d’un récit qui évite tout manichéisme, sans jamais renoncer à l’évidence de la simplicité pour transcrire la complexité et les ambivalences des situations et des sentiments. Le dispositif scénographique, dans le jardin, participe même de cette parenthèse hors du temps, qui est l’un des signes de l’alchimie du conte. En l’absence d’un espace scénique habituel comme au Théâtre de Vitry-le-François où la pièce a été donnée une première fois le 11 juin dernier, les apartés de la narration sont joués au pied de l’estrade, au niveau même du public, accentuant la lisibilité des strates du récit, qui sont aussi celles de l’émotion.

Sous l’apparence du ton de l’enfance, La plus précieuse des marchandises parle le langage universel de l’imaginaire avec une exceptionnelle force, telle qu’il est impossible de ne pas avoir la gorge nouée, et de laisser affleurer les larmes. Ce moment rare, qui va entamer une tournée méritée, sinon indispensable – à laquelle Bruno Messina aurait l’intention de participer en le remettant à l’affiche de la journée d’ouverture l’année prochaine –, rencontrera, dans la programmation de cette édition 2021 du Festival Messiaen, un écho le lendemain avec le Quatuor pour la fin du temps, opus des années de captivité du compositeur français.

Gilles Charlassier

Festival Messiaen, Saint-Théoffrey, journée d’ouverture du 23 juillet 2021. Jusqu’au 1er août 2021.

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