Classique
Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia font voyager les Bouffes du Nord vers une Amérique minimale et méconnue

Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia font voyager les Bouffes du Nord vers une Amérique minimale et méconnue

09 juin 2021 | PAR Yaël Hirsch

Pour célébrer la sortie de leur nouvel album, This is America, paru à la Dolce Volta le 04 juin dernier, les deux pianistes Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia avaient donné rendez-vous au public ce lundi 7 juin à 19h, aux Bouffes du Nord pour leur faire découvrir un répertoire américain contemporain peu connu pour deux pianos. Un concert généreux, exigeant, et qui nous a fait traverser deux fois Ellis Island. 

Le programme de la soirée était donc très concentré sur la proposition de l’album : nous faire redécouvrir un répertoire américain du 20e siècle répétitif, minimal, et trop méconnu. En passant par cette exigence : que les compositions soient imaginées pour deux pianos. Et cette mise de côté : Bernstein. C’est donc dans une lumière rouge que Vanessa Wagner, habillée d’argent et Wilhelm Latchoumia, vêtu de noir, ont fait leur apparition sous le ciel immense des Bouffes du Nord remplies à 35 % pour partager avec nous cette musique qu’ils aiment et dont ils savent démontrer la puissance et la complexité. Et l’on entre dans ce Nouveau Monde par le « Ellis Island » de Meredith Monk, qui loin de la terreur qu’a pu inspirer l’île par laquelle les immigrés entraient à New-York, prend des aspects champêtres et claironnants dans une pièce courte et lumineuse.

Four movements for two pianos, Glass essentiel et tellurique

Une mise en bouche, avant de passer à toute l’intensité et la puissance de « Four movements for two pianos » de Philip Glass où le sens de l’ondulation se précise et se prononce pour nous faire parvenir à quelque chose de tellurique qui progresse selon la forme très classique des quatre mouvements, avec des moments plus réflexifs et romantiques, notamment au début du 4e mouvement. Mais comme c’est la règle avec Glass, le sillon se creuse et on retrouve dans cette pièce l’essentiel du génie du compositeur. Chacun des deux pianistes est intense à sa manière, Vanessa Wagner, avec une mélancolie concentrée, Wilhelm Latchoumia quasiment avec des gestes de ballet expressionniste. 

Autre interlude, qu’on trouvera sur l’album Inland de Vanessa Wagner, le très mélodieux et peu connu « Für Fritz » de Moondog. 

Hallelujah Junction : la répétition mystique de John Adams

Puis l’on passe, quasiment sans pause ou temps de respiration à un autre morceau de bravoure: le Hallelujah Junction (1996) de John Adams, qui signe à la fois l’œuvre et l’autobiographie du compositeur. En trois mouvements, l’arithmétique jusqu’à quasi-saturation et l’intensité de la précision créent une densité presque mystique. Dans la salle, chacun retient son souffle et les deux pianistes semblent dans une concentration quasi surnaturelle. Petit à petit, les corps entrent en vibration… 

Écrite pour trois pianos, « La Casa Bruja » d’Harold Budd nous fait passer dans les années 1990 et aux frontières des genres. 

Piano Phase et retour à Satie

En final, la bonus track de l’album, Piano Phase de Steve Reich est étoile chromatique irradiante. L’on quitte le domaine de l’humain pour rentrer dans un univers parallèle que les deux pianistes dessinent avec génie. 

Tout à fait convaincu à la fois par le répertoire et par les interprètes, le public applaudit à tout rompre. Le couvre-feu a beau approcher, c’est un premier bis que les pianistes proposent et Wilhem Latchoumia nous propose de repasser par Ellis Island pour quitter les États-Unis. Enfin, les deux interprètes passant derrière le même piano, c’est avec Erik Satie, le père spirituel de toute la musique répétitive qu’il nous proposent d’écouter un deuxième bis qui nous fait quitter les États-Unis. 

C’est un bonheur de voir la joie que les deux pianistes ont eue à monter sur scène – et c’est la deuxième fois en quelques jours ! – pour y transmettre avec brio leur passion pour un répertoire contemporain et trop peu connu. Avec la série de concerts de la Belle saison, qui les produit, Vanessa Wagner et Wilhem Latchoumia seront à nouveau sur scène, le 12 juillet, au Festival de Chambord que la pianiste dirige et le 21 septembre à Metz. 

visuel (c) YH

 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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