Théâtre
La pièce à ne pas rater : Je te pardonne (Harvey Weinstein) de et avec Pierre Notte

La pièce à ne pas rater : Je te pardonne (Harvey Weinstein) de et avec Pierre Notte

09 juin 2021 | PAR David Rofé-Sarfati

Pour la rentrée du Théâtre du Rond-Point, son artiste associé, Pierre Notte, revient à ses fondamentaux, à ses obsessions et à son talent. Sa nouvelle comédie musicale « Je te pardonne (Harvey Weinstein) » est un procès imaginaire sous forme de cabaret féministe mais dégénéré.

On sait de Pierre Notte son imaginaire poétique. Maitre de la fiction et de l’art du conte, il use du naturalisme et de sa doctrine, celle de le faire fondre sur le surréalisme pour s’y enfoncer. Ici, dans une pièce éminemment politique, il nous fait voyager dans des imaginaires, le sien, mais aussi celui de Weinstein, et surtout celui de ses victimes faussement consentantes ou pas. Dans l’imaginaire de notre époque.

Nous sommes conviés dans la salle d’un tribunal où se tient le procès avec piano, ouvert à la vindicte populaire et à tous les pervers narcissiques de l’espèce masculine. Weinstein voit défiler les témoins du carnage?: Une femme de chambre de Sofitel, une star abusée, une gamine de treize ans…

Je ne suis pas Catherine Deneuve.

La pièce semble un puzzle de l’histoire du patriarcat hétéronormé de Cassandre ou Iphigénie à Catherine Deneuve qui, souvenons-nous, défendait la liberté d’importuner pour préserver la « liberté sexuelle ». Nous voilà assis sur ces siècles de production culturelle qui prônent une femme-objet au service de l’homme et de son désir. Et Pierre Notte chante et danse sur les cendres encore vives de ce patriarcat qui ne veut pas mourir. Nous croisons les grands criminels, le roi de Peau d’âne, Polanski ou Matzneff.

Les trois comédiens dynamiques déplient devant nous, avec nous, ce qui s’appelle désormais la “culture du viol” et, évoquée par un lapsus lingui malicieux, la culture du voile ; Ainsi Pierre Notte ne retient pas ses coups contre ses avatars du patriarcat aveugle et arrogant. Le propos, toutefois, préserve le merveilleux par le recours à la chanson et à la césure. Le rythme alerte et l’implication de Pauline Chagne, de Marie Notte et de Pierre Notte fabriquent un spectacle haletant.

Pierre Notte, l’écrivain de la transformation

Si l’ensemble baigne dans la surabondance des symboles et des clins d’œil, il creuse son sillon d’un discours admirable. On sait que Pierre Notte aime à explorer les mutations des corps et des positions. Il attrape dans son œuvre, à l’instar du norvégien Arne Lygre, ce qui reste de notre époque, une fois débarrassée des crispations identitaires. Notre siècle a découvert les avatars, les pseudos, et avec eux la fluidité des genres, la plasticité des positions psychiques et sociales. La trouvaille de Notte sera de faire entrer Harvey Weinstein dans le siècle en lui imposant une métamorphose du corps. Sa part féminine, faite d’une nouvelle poitrine et de fesses, prend le dessus. Sa part masculine recule avec une atrophie des parties génitales. Par ce rééquilibrage, il ouvre la voie d’une éventuelle absolution qui, cependant, ne viendra pas tout à fait. Car ne sommes-nous pas tous un peu coupables?

Un cabaret dégénéré

Avec provocation et sans tabou, Notte compose, joue et chante le cabaret du #MeToo. Son entreprise de démolition déroute les suppôts de l’ancien temps, ou actuellement ceux du voile ou du droit d’importuner. Les cisgenres radicaux, les islamo-gauchistes et les réactionnaires de tout bord subissent une déconvenue. Notte démolit la figure du macho assumé ou qui s’ignore ; il met en lumière la part de féminité du mâle alpha dominateur. Le résultat est clivant, mais jubilatoire. Weinstein n’est qu’une partie immergée d’un iceberg imposant.

Par son théâtre joyeux et enlevé, Notte fabrique une nouvelle symbolique, un nouvel imaginaire et même un nouveau réel. En un mot, une nouvelle religion égalitaire, à l’égard de la confusion des genres. C’est précieux, innovant et décapant.

Je te pardonne (Harvey Weinstein)
Texte, musique et mise en scène : Pierre Notte
Avec : Pauline Chagne, Marie Notte, Pierre Notte, Clément Walker-Viry au piano

Crédit Photo Jeanne Didot

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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