Classique
Une Huitième à la mesure de la grandeur humaine

Une Huitième à la mesure de la grandeur humaine

26 novembre 2019 | PAR Gilles Charlassier

Après la Sixième et la Septième en octobre, l’Orchestre national de Lille poursuit son cycle Mahler avec la monumentale Huitième Symphonie dont Alexandre Bloch fait vivre l’architecture complexe.

[rating=5]

Depuis le début de l’année, l’Orchestre national de Lille vit à l’heure de l’odyssée mahlérienne. L’intégrale des Symphonies de Mahler initiée par Alexandre Bloch, le directeur musical de la phalange lilloise depuis septembre 2016, approche à son terme. Monumentale au point d’avoir été surnommée « des mille » à la création en 1910 à Munich, sous la baguette du compositeur, en raison du grand nombre d’interprètes exigé – il y en avait alors plus d’un millier avec les huit cent cinquante chanteurs des choeurs –, la Symphonie n°8 en mi bémol majeur, est une vaste fresque en deux parties, qui, au-delà de leurs apparentes différences, entretiennent d’étroits liens, dans ce qui a l’allure d’une vaste fresque modulant et explorant toutes les ressources harmoniques et formelles d’un matériau thématique unique, et que le chef français met remarquablement en lumière, dans une progression dramatique d’une remarquable vigueur tout au long d’une œuvre exigeante physiquement.

Sur un hymne puisé dans le corpus médiéval de la liturgie catholique, Veni creator spiritus, la première partie, notée Allegro impetuoso, s’ouvre sur un tutti puissant, tel un orgue en plein jeux, avec tous les effectifs chorals, du Philharmonia Chorus, préparé par Gavin Carr, aux babils du Jeune Choeur des Hauts-de-France et du Choeur CHAM du Collège Carnot de Lille, respectivement réglés par Pascale Dieval-Wils, avant de reprendre le motif dans des déclinaisons plus intimes, mettant en valeur les pupitres lillois – étoffés par leurs collègues de l’Orchestre de Picardie – sans perdre de vue la fluidité allante de la page, pour revenir enfin à l’emphase initiale, jamais écrasante néanmoins.

Balbutiant à partir de murmures pour progresser vers un réconciliation rédemptrice finale après un parcours récapitulatif digne des grandes métaphysiques romantiques allemandes, la seconde partie (Schluss Szene aus Faust – Poco adagio, etwas bewegter [un peu plus allant]) s’appuie sur la dernière scène du second Faust de Goethe. Si la lisibilité de la mise en place dans le Veni creator spiritus se diluait un peu ça et là dans des détails qui assouplissaient peut-être un peu trop la tension de la ligne formelle, l’alchimie entre le théâtre mystique de Goethe et le panthéisme de Mahler ne connaît aucune de ces faiblesses. Soutenue par un enthousiasme parfaitement canalisé, la maîtrise de la clarté et de la dynamique formelles se révèle admirable, et éclaire, avec instinct et sans didactisme, les évidentes parentés de l’opus avec la Deuxième Symphonie.

Si les ensembles chorals se révèlent d’une appréciable constance toute au long de la soirée, la palette de solistes, furtivement mise en lumière dans la première partie, souffre quelques inégalités. A côté du soliste et bien timbré baryton Zsolt Haja, le métal du ténor Ric Furman manque parfois de stabilité, quand la basse Sebastian Pilgrim appuie un peu trop l’épaisseur de son émission. Les deux altos, Michaela Selinger et Atala Schöck affirment une belle complémentarité de tessitures. Des trois sopranos, on retiendra la frémissement fruité de Yitian Luan et la rayonnante Mater Gloriosa, depuis les galeries, d’Elena Gorshunova, sans oublier les interventions de Daniela Köhler. Conjuguant intelligence et enthousiasme, la lecture de cette Huitième par Alexandre Bloch confirme les progrès de l’ONL au fil d’un cycle que les musiciens se sont désormais approprié, et peut se placer parmi les plus belles interprétations récentes de cette symphonie, privilégiant le développement eschatologique à la célébration monumentale – sans doute est-ce aussi la raison pour laquelle la seconde partie semble plus aboutie que la première. Dernière étape de l’odyssée, avec la Neuvième, en janvier prochain.

Gilles Charlassier

Symphonie n°8, Mahler, Orchestre national de Lille, direction musicale : Alexandre Bloch, Auditorium Nouveau Siècle, Lille 20 et 21 novembre 2019

©Ugo Ponte – ONL

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Gilles Charlassier

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