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[Live Report]Rolando Villazon et Pumeza Matchikiza  : quand la chaleur et la festivité se rencontrent pour mieux faire oublier les voix.

[Live Report]Rolando Villazon et Pumeza Matchikiza : quand la chaleur et la festivité se rencontrent pour mieux faire oublier les voix.

25 octobre 2014 | PAR Elodie Martinez

Rolando Villazon fait partie de ces artistes que le public français adore, comme l’a montré la salve d’applaudissements à sa simple apparition sur scène avant de laisser place à Pumeza  Matshikiza, jeune chanteuse sud-africaine dont The Independent avait vanté les mérites. Soirée pleine de promesses donc, mais furent-elles tenues ? Rien n’est moins sûr…

Indéniablement, le ténor mexicain à la voix chaude mérite d’entrer dans les « Grandes Voix », mais le concert qu’il a offert au Théâtre des Champs-Elysées mardi dernier laisse tout de même quelque peu perplexe, notamment avec une première partie qui, globalement, reste décevante.

Tout commence pourtant bien avec l’ouverture du Roi de Lahore de Massenet, assez dynamique et ce qu’il faut de tonitruante. Les spectateurs sont alors pleinement éveillés pour la soirée. Suivent deux extraits du Cid du même compositeur avec l’air de Rodrigue (III, 7) : « Ah ! Tout est bien fini… Ô souverain, ô juge, ô père », interprété par Villazon, dont la prononciation française reste encore à travailler lors de certains passages. L’interprétation profonde de l’artiste est juste, mais malheureusement l’orchestre semble s’acharner à couvrir la voix du chanteur. Le public applaudit, de même qu’il avait applaudi à l’entrée du chanteur avant que les premières notes ne soient jouées.

Suit un deuxième extrait du Cid,  Elégie , interprétée cette fois par Pumeza Matshikiza, dans sa robe de poupée. La prononciation laisse ici vraiment à désirer, mais la voix est chaude et profonde, avec un semblant de velours que l’on apprécie davantage dans les graves, les notes aigües étant parfois quelque peu décevantes. L’interprétation, quant à elle, est parasitée par des mouvements de tête de la chanteuse que l’on sent – peut-être à tort – mal à l’aise sur scène. Le stress est humain et se comprend face à une salle comme celle du TCE, mais cela reste dommage quand il se ressent ainsi.

Le troisième air est le duo de Nadir et Leïla : « Leïla ! Leïla ! Dieu puissant, le voilà !… » des Pêcheurs de perles de Georges Bizet. Ce passage est le moment où les deux amants sont enfin seuls depuis le début de l’opéra et peuvent alors se déclarer leur flamme. Moment où les sentiments sont à leur comble… du moins sur le papier, car il n’en est rien sur scène. Les deux acteurs jouent assez bien pour que l’on comprenne, malgré leur prononciation et l’orchestre, que Leïla (Pumeza Matshikiza) fuit les avances de Nadir (Rolando Villazon) avant de finalement lui avouer ses sentiments, mais on a l’impression que ce jeu est exagéré et parasité par les tics gestuels des deux chanteurs.

L’orchestre reprend alors la main avec l’Intermezzo extrait de Manon Lescaut de Puccini, laissant aller toute sa puissance sonore. Dirigé par Guerassim Voronkov (qui est également pianiste, violoniste et compositeur), cet ensemble musical laisse entendre une technique excellente, mais il lui manque une âme, comme s’il ne jouait les notes que parce qu’elles sont écrites sans vouloir en traduire l’intention profonde. Peut-être est-ce aussi pour cela que le déséquilibre entre orchestre et voix est si présent ce soir-là.

Heureusement arrive l’air de Federico (II) : « E la solita storia des pastore » extrait de L’Arlesiana de Francesco Cilea, interprété par Rolando Villazon. Ce passage fut le grand moment de cette première partie, dans lequel le chanteur excelle tant techniquement que dans son interprétation, traduisant à merveille le désespoir de Federico, seul face à son frère qui s’est endormi au lieu de lui raconter une histoire dans le but de le divertir et d’oublier sa peine après avoir appris que sa belle Arlésienne était fiancée avant qu’il ne la rencontre. Le souffle dont fait alors preuve Villazon lors de certains passages de cet air est simplement époustouflant, et le public ne s’y trompe pas, applaudissant à tout rompre pour saluer cette bouleversante prestation. L’air de Liu (I) : « Signore, ascolta ! », de Turandot de Puccini laisse entendre une Matshikiza plus à l’aise avec l’italien qu’avec le français, et le duo entre Rodolfo et Mimi (I) : « O soave fanciulla » de La Bohème clôture cette première partie de concert un peu mieux qu’elle n’avait commencé.

En entamant la seconde partie de la soirée par l’ouverture de Don Pasquale de Donizetti, l’orchestre donne le ton de ce qui va suivre : l’air de Nemorino et duo de Nemorina et Adina : « Caro elisir ! sei moi !… Esulti pu la barbara » du fameux Elisir d’amore dans lesquels Rolando Vallazon laisse pleinement ressortir l’amuseur et le clown qui est en lui, pour notre plus grand plaisir. L’elisir se trouve ainsi incarné sur scène par une canette de bière que le chanteur sort de sa besace, avant qu’il n’en sorte également une marionnette, des balles avec lesquelles il jongle parfaitement tout en chantant, le programme de la soirée qu’il offre à une spectatrice,… Le public rit et il faut avouer que cela fait toujours plaisir lorsque le lyrique rompt avec l’image austère (et souvent fausse) qu’on lui attribue. Pumeza Matshikiza, dans une robe moins « frou-frou », semble elle aussi s’amuser davantage. On apprécie d’ailleurs mieux sa prestation dans l’air de Nanetta : « Sul fil d’un soffio etesio » extrait de Falstaff de Verdi et dans l’ensemble de cette seconde partie que dans la première, bien que l’on ne ressorte pas pour autant aussi conquis que nous l’avait promis le programme. Rolando Villazon revient ensuite sur scène pour interpréter la célèbre romance de Nemorino : « Une furtiva lacrima », de L’esisir d’amore… qui manque cruellement de douceur dans ses attaques !

La fin du concert fait place à la langue espagnole avec l’Ouverture de La boda de Luis Alonso de Geronimo Giménez, la romance de German : « Ya mis horas felices » de La del Soto des Parral de Reveriano Soutullo et Juan Vert, et enfin le duo de Rafael et Solea : « Si, torero quiero sé » extrait de El Gato Montés de Manuel Penella Moreno. L’air de Concepcion : « Oh ! La pitoyable aventure » de L’Heure espagnole de Ravel se sera également glissée dans cet ensemble hispanique.

Le concert fait alors place non pas à un mais à quatre rappels :  No puede ser  de la Zarzuela de Pablo Sorozábal, puis  Tonight  de West Side Story avant de nous faire entendre  Pata pata , ce chant africain que l’on connaît en France grâce à la chanteuse Coumba Gawlo dans les années 1990. Moment étonnant mais ô combien festif, tant sur scène que dans la salle, et l’on regrette la brièveté de cette chanson que l’on aurait bien écouté un peu plus longuement. Enfin, le dernier rappel est le célébrissime Brindisi  de la Traviata, durant lequel Rolando Villazon n’hésite pas à descendre de la scène pour valser avec une spectatrice. Ce n’est toutefois qu’après cet air que le public se lève pour une standing ovation, même si certaines avaient déjà remis au chanteur quelques lettres et fleurs avant les rappels.

Pour résumer, la bonne humeur, la chaleur humaine et la festivité ont permis de passer une bonne soirée là où, malheureusement, la musique et les voix n’étaient pas à la hauteur de l’attente : un orchestre excellent dans la technique mais sans âme et jouant trop fort, une jeune soprano certainement impressionnée par la salle mais qui, malgré une voix chaude, nous laisse sur notre faim, et enfin un Rolando Villazon assez inégal, mais pouvant atteindre des sommets et nous y emmener.

Par Elodie Martinez

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Elodie Martinez
Après une Licence de Lettres Classiques et un Master en Lettres Modernes, Elodie découvre presque par hasard l'univers lyrique et a la chance d'intégrer en tant que figurante la production du Messie à l'Opéra de Lyon en décembre 2012. Elle débute également une thèse (qu'elle compte bien finir) sur Médée dans les arts en France aux XVIIe et XVIIIe siècles, puis, en parallèle d'un stage dans l'édition à Paris, elle découvre l'univers de la rédaction web et intègre l'équipe de Toute la culture où elle participe principalement aux pages d'opéra, de musique classique et de théâtre. Elle a aussi chroniqué un petit nombre de livres et poursuit l'aventure une fois rentrée sur Lyon. Malheureusement, son parcours professionnel la force à se restreindre et à abandonner les pages de théâtre. Aujourd'hui, elle est chargée de projets junior pour un site concurrent axé sur l'opéra, mais elle reste attachée à Toute la culture et continue d'être en charge de l'agenda classique ainsi que de contribuer, à moindre échelle, à la rédaction des chroniques d'opéra.

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