Classique
La question du profit en musique classique : Glissando descendant, mesures irrégulières et Syncopes

La question du profit en musique classique : Glissando descendant, mesures irrégulières et Syncopes

11 novembre 2014 | PAR Marie Charlotte Mallard

Les musiciens comptent les temps et les mesures, mais comme la plupart des acteurs du monde culturel toutes disciplines confondues, restrictions budgétaires drastiques obligent, ils comptent aujourd’hui le nombre de ses spectateurs. Du taux de remplissage, du nombre d’abonnés, des actions culturelles destinées  à ramener un public dans les salles de concerts, dépend sa survie. Savourer la rumeur de l’orchestre s’installant et s’accordant, un rituel nécessaire et une bien belle attente en salle de concert classique, mais face aux chiffres dégringolant l’attente peut devenir pesante. Bilan comptable, état des lieux et zoom sur la quête du renouveau en musique classique.  

De la suprématie du chiffre, bilan comptable :  

La rentrée 2014 fut rude pour le secteur de la musique classique. En effet, depuis septembre, on ne compte plus les articles faisant état des conséquences d’une situation économique dramatique sur les institutions : orchestres, conservatoires, salles de spectacles, et même facteurs d’instruments, personne n’est épargné. Octobre fut noir tant les mauvaises nouvelles pleuvaient par voie de presse. Ainsi, La voix du Nord rapportait que l’état ne financerait plus le conservatoire de Douai, seule la région aidera désormais, comme elle le pourra à faire tourner les rouages de la boite à musique.

Dans son numéro d’octobre 2014, La Lettre du musicien rapportait cette « Valse triste des orchestres » comme elle l’a si justement nommée, et listait – ou plutôt comptait- les institutions musicales européennes que la suprématie du chiffre écrasait. Ainsi le magazine rapporte-t-il qu’en Allemagne les deux orchestres de la Sudwestrundfunk fusionneront d’ici 2016 et qu’aux Pays-Bas l’Orchestre du Concertgebouw, quémande des rallonges à un gouvernement qui coupe chaque année de plus en plus les budgets.

Pas de beaux jours en France non plus, où la région Basse-Normandie a choisi de ne plus soutenir Les Arts Florissants, ensemble de William Christie. A Montpellier, l’Orchestre et l’Opéra au cœur d’un imbroglio administratif frôlent la catastrophe faute de versement de la subvention du conseil régional. Si un versement exceptionnel éloignant la cessation de paiement a été effectué, l’institution sait qu’elle devra désormais produire plus ou mieux, à moindre coût. Plus récemment, à Nancy un communiqué vint nous apprendre que faute de bonnes ventes, Les Mamelles de Tirésias, initialement mises en scène par Macha Makeïeff du 30 décembre au 4 janvier prochains, seront finalement données en version de concert, suivies d’une diffusion du film Le Kid de Charles Chaplin. Enfin, l’Orchestre philharmonique de Radio France s’est mis en grève pour s’opposer à la réforme visant à mettre en commun l’administration des deux orchestres, une union ramenant bien évidemment le spectre de la fusion des orchestres.

A voir ce tableau sinistre ainsi se dresser, que dire du budget duquel bénéficie l’Opéra de Paris dont les efforts pour des projets innovants (l’essentiel de la nouveauté ne se trouvant que dans la mise en scène) laissent à désirer face à des institutions régionales qui, pour conserver leurs financements, s’investissent dans des productions contemporaines. De la même manière, que penser d’une Philharmonie de Paris au financement faisant encore débat, dont on attend l’ouverture depuis des lustres, et ayant coûté plus de 386 millions d’euros. Une nouvelle salle parisienne était-elle nécessaire alors même que les grands orchestres parisiens, nationaux font des économies de bout de chandelle pour s’en sortir ?  Et pour parler encore une fois de ce sacro-saint taux de remplissage, épée de Damoclès pendouillant dangereusement au-dessus des institutions musicales, qu’en sera-t-il dans cette immense Philharmonie alors que Pleyel ou le Théâtre des Champs-Elysées, n’affichent jamais pleinement complets ? L’interminable attente générera-t-elle l’excitation ? L’émulation des premiers jours durera-t-elle alors que l’emplacement géographique fait craindre une désertion du public habitué du 8ème arrondissement ? Le caractère pédagogique, ouvert et éclectique de la salle arrivera-t-il à convaincre un nouveau public ? On ne compte plus les questions et on attend de voir…

Un  répertoire figé, état des lieux :

Ainsi, les conservatoires, maisons d’opéra et orchestres avancent à tâtons vers l’avenir, apeurés de ce qui les attend. Les orchestres font de la pédagogie et mènent des « actions culturelles » pour gratter quelques subventions et nouveaux spectateurs. Ils tentent également de trouver des mécènes généreux tandis que les conservatoires s’allient avec les universités à proximité pour tenter de subsister et créent des pôles supérieurs d’enseignements. Combien s’en sortiront grandis dans cette guerre des chiffres ? Et combien fermeront leurs portes, laissant au bord du chemin futurs musiciens, futurs mélomanes et auditeurs potentiels qui, faute de proximité, ne découvriront sans doute jamais la beauté de la musique classique, base de tant de courants musicaux actuels. Quand l’angoisse vient empêcher le paisible et serein repos, l’on se prend à compter les moutons pour trouver le sommeil. Pour sortir du cauchemar dans lequel elles s’enfoncent, les institutions musicales comptent le nombre de places vendues et les conservatoires  leur nombre d’élèves.

De cette suprématie des comptes naît l’attente du renouveau. En effet, lorsqu’un besoin vital d’augmenter les recettes devient nécessaire, on en appelle au marketing pour dynamiser son image et mieux cerner ce qui marche ou non auprès du public. De la rentabilité, c’est ce que recherche éperdument le monde de la musique classique pour subsister. De cette quête, découle un répertoire qui tourne en rond, un manque de renouvellement en termes d’œuvre et par conséquent de spectateurs. C’est en somme, l’histoire du serpent qui tourne en rond et se mord la queue. Si une énième 5ème Symphonie de Beethoven par sa popularité attirera un nouveau public, elle fera néanmoins fuir le spectateur averti. A contrario, le répertoire plus recherché n’attirera que les mélomanes plus avertis, soucieux d’élargir un peu plus encore leur horizon musical, d’assister à une rareté, voire une nouveauté.

Si l’on fait un rapide tour d’horizon de notre rubrique classique, on note que d’années en années nous assistons inlassablement aux redites des mêmes œuvres où compositeurs. Bien évidemment, Noël apporte son lot de Messie de Haendel, d’Apprenti sorcier de Dukas – entendu deux fois à deux semaines d’écart à Paris en 2013- et de versions de concert de Casse-Noisette. De la même manière, Pâques voit Les Passions de Bach se multiplier comme des petits pains sur les scènes. Beethoven, plus encore que Mozart n’en finit plus d’être programmé. Pour exemple, après un cycle donnant l’intégrale des symphonies du compositeur par l’Orchestre National de France fin 2012, nous avons en octobre 2013 réentendu la 3ème Symphonie par l’Orchestre de Saint-Petersbourg, et un mois plus tard la 5ème Symphonie par l’Orchestre de chambre de Paris. En Mars 2014, nous avons assisté à la 7ème Symphonie par le San Francisco Symphonie Orchestra, puis à cette même symphonie en Juin par l’Orchestre de Paris. Sur la saison 13/14 nous avons assisté à pas moins de deux ouvertures de Léonore III en prélude de concerts, deux ouvertures d’Egmon, et deux concertos pour piano, et nous ne comptons là que les concerts auxquels nous avons assisté.

Mi-octobre 2013, nous assistions à  Symphonie n°3 en ut mineur avec orgue opus 78 de Saint-Saëns par l’Orchestre de Paris, une œuvre que nous entendions moins de trois semaines plus tard par le Philharmonique en novembre 2013. Dans le même goût, nous étions spectateurs en Juin 2013 d’un Concerto n°2 pour piano de Liszt par l’Orchestre de Paris et Katia Buniatishvili, puis en octobre de la même année, avec le même orchestre mais cette fois avec Jean-Frédéric Neuburger au piano. En mars 2014, nous a été donnée sur la scène du théâtre des Champs-Elysées, une version de concert du Chevalier à la Rose de Strauss par l’Orchestre et le Chœur de Munich. En octobre 2014 l’Orchestre de Paris en donnait quant à lui la Suite pour orchestre. En novembre 2013, le LSO donnait Roméo & Juliette de Berlioz, une œuvre que l’on a pu apprécier sur scène en septembre 2014 par l’Orchestre National de France. En 2013 comme en 2014 nous avons assisté aux Métaboles de Dutilleux par deux orchestres différents. Si Tchaïkovski ou Brahms sont assez présents, peu de Malher, de Bruckner, de Dvorak, de Rachmaninoff, de Rimski-Korsakov, de Chostakovitch, ou Schumann si l’on veut rester dans les classiques les plus connus dans les salles de spectacle, et encore moins de musique contemporaine. Hormis dans le cadre d’un festival, on ne compte que deux ou trois créations par orchestre concernant la scène parisienne.

De l’attente d’un renouveau :

Le renouveau est attendu depuis bien longtemps déjà, tant par le public, que par les musiciens eux-mêmes. Pourtant, au vu de notre précédent listing, force est de constater que le répertoire tend à se figer, concentré principalement sur quelques compositeurs. Le répertoire vieillit autant que son public, et alors que certaines fondations tentent de mettre en lumière les compositeurs oubliés tel le Palazetto Bru Zane, sur les scènes l’on semble sciemment omettre les compositeurs majeurs de ces deux derniers siècles au profit des grands classiques qui déplaceront les foules. Pourtant du côté des professionnels on déplore, on cherche, on creuse, on fourmille d’idées pour séduire de nouveaux publics.

Avant-concert, programme en faveur des familles et du jeune public, ciné-concert, résidences et actions d’utilités sociales en direction des publics éloignés, flash-mob, répétitions ouvertes sont depuis quelques années mis en place. La Philharmonie de Paris elle-même se veut lieu d’échange par excellence et déclare souhaiter partir à la conquête de nouveaux publics par la mixité des programmes musicaux proposés et pensés pour satisfaire le plaisir des mélomanes, amateurs et curieux de tout âge.

Il y a peu le jeune chef suisse Baldur Brönnimann dans un article posté sur son blog et relayé par France Musique proposait de désacraliser le concert classique avec des mesures plus ou moins contestables telles que permettre que le public applaudisse entre les mouvements ( une mesure qui aurait au moins le mérite de masquer les quintes de toux incontournables, nouveau tic des spectateurs ), de tolérer les téléphones portables afin de donner libre cours aux live-twitte, et boissons dans la salle. Néanmoins il prônait un échange renforcé entre spectateurs et musiciens, et une plus grande place pour la composition contemporaine.

Dans son interview autour de la sortie de son disque Lucifer, Guillaume Connesson nous confiait quant à la place de la musique contemporaine sur les scènes, que le problème majeur est qu’elle n’était pas parvenue en 50 ans à renouveler le répertoire. Selon lui, elle n’est pas parvenue à s’imposer par manque d’intérêt pour le fond, par manque d’expression forte, et de ce problème découlerait  celui du renouvellement du public et de la muséification du répertoire, du disque. Selon lui : « A partir du moment où le répertoire se renouvellera, toute la chaîne artistique et économique suivra. La peur du remplissage des salles face à la musique contemporaine est en partie justifiée par l’intellectualisation de la musique. Les maisons d’opéra doivent se tourner vers les compositeurs et les langages qui  ont une possibilité de créer des œuvres qui vont parler au public. » .

Chercher des mécènes ne permettra que de survivre quelques années de plus, et pour perdurer durablement la remise en question et l’innovation, notamment en terme d’apprentissage et d’éducation musicale, doivent venir. Les subventions s’amenuisent, les chiffres opèrent un glissando descendant, les institutions musicales dans la tourmente tirent la sonnette d’alarme et tentent de passer du Lento au Vivace, de réveiller les consciences s’ils ne veulent faire une syncope car le temps presse pour rétablir l’équilibre financier.

Eloge ou blâme de l’attente ?
Théâtre : la culture du chiffre
Marie Charlotte Mallard
Titulaire d’un Master II de Littérature Française à la Sorbonne (Paris IV), d’un Prix de Perfectionnement de Hautbois et d’une Médaille d’Or de Musique de Chambre au Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise, Marie-Charlotte Mallard s’exerce pendant deux ans au micro d’IDFM Radio avant de rejoindre la rédaction de Toute la Culture en Janvier 2012. Forte de ses compétences littéraires et de son oreille de musicienne elle écrit principalement en musique classique et littérature. Néanmoins, ses goûts musicaux l’amènent également à écrire sur le rock et la variété.

One thought on “La question du profit en musique classique : Glissando descendant, mesures irrégulières et Syncopes”

Commentaire(s)

  • GUÉDET François-Xavier

    Pourquoi ne pas faire des concerts « open Facebook » Ce serait un excellent moyen d’attirer du monde.
    Pour le débat oeuvres difficiles oeuvres facile, suivre l’exemple de Jean-Claude Casadessus qui programme du Ligeti lorsque les oreilles « sont fraîches », puis la 7ème de Beethoven ?

    novembre 12, 2014 at 20 h 00 min

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


Soutenez Toute La Culture