Théâtre
Eloge ou blâme de l’attente ?

Eloge ou blâme de l’attente ?

11 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

Etat d’un monde de plus en plus rapide et saturé, le théâtre peut aussi revendiquer une forme de latence, de lacune qui se fait irritante ou ingénieuse aux yeux de spectateurs perplexes mis face à une inefficience souvent porteuse de sens.

En réaction à la dynamique d’un monde de plus en plus complexe et effréné où fusent les informations, où s’affichent d’innombrables données jusqu’à l’indéchiffrable, le théâtre, avec littéralité ou distance critique, se place dans une esthétique de l’accumulation, de la démultiplication faisant de ses plateaux délibérément saturés de signes hétéroclites, un foutoir aussi chaotique que parfaitement maîtrisé. Un Nicolas Stemann sur la scène allemande ou un Vincent Macaigne en France affirment une réelle préférence pour la prolifération, la démesure, l’impropre. Ce trop-plein de bruit et de fureur n’est jamais gratuit et fait sens car il permet de décrire la vanité de notre temps consumériste, complexe et décadent.

Au-delà d’une approche jubilatoire de la scène, ce théâtre vise à rendre compte d’un monde sans harmonie et oppressif, où sur scène comme dans la réalité, de multiples orientations illusoires se présentent mais aucune issue n’est possible.

A côté de cette tendance, le théâtre joue plus ou moins habilement de ces excès quantitatifs non pour dire ou dénoncer l’état du monde mais comme argument commercial et publicitaire destiné à séduire le public. Prenons pour exemple la multiplication de ces représentations-marathons dans la lignée du Soulier de satin et du Mahâbhârata. L’objet scénique profite de son aspect événementiel comme si sa durée anormalement dilatée était à elle seule un gage de performance qui laisse croire illusoirement au public qu’il est amené à vivre quelque chose de fort et intense. Combien de fois a-t-on résumé (et surement réduit) le propos de l’Henri VI mis en scène par Thomas Jolly au fait que sa représentation durait quelques 17 heures. Pour tenir la longueur, Shakespeare y est revu sous les effets racoleurs d’un blockbuster. Autre symptôme de notre société où tout est facilement consommable, ce théâtre démonstratif est également soucieux de son efficacité immédiate. Pas surprenant non plus de voir les formes télévisuelles comme la série prendre le chemin des plateaux de théâtre.

Affirmer l’inefficacité du théâtre, laisser le spectateur s’y perdre pour mieux se retrouver, faire des plateaux un lieu de l’ineffable, de l’indicible, ne pas chercher à expliciter, c’est aussi l’ambition d’artistes majeurs de la scène actuelle. Citons Romeo Castellucci qui, sans renoncer à une certaine forme de spectaculaire et pas avares en images grandioses, ne livre pas pour autant un théâtre « prêt-à-porter » mais une plongée sidérante dans une matière sensorielle qui fascine autant qu’elle laisse hagard. Le théâtre ne s’offre peut-être pas aisément. Il en est encore plus fort. « C’est ça la beauté : être débusqué. La beauté n’est pas un objet. Elle est à l’intérieur de chacun de nous. Ce n’est pas simplement une belle forme, bien proportionnée. La beauté est d’être soi-même surpris, y compris par la laideur, la violence, la tendresse aussi bien sûr. La beauté est comme un rayon capable de toucher un recoin caché au fond de vous. » dit-il. En remplaçant le mot « beauté » par « théâtre », vous en trouverez la plus belle définition qui soit.

Plus encore, certains artistes comme Claude Régy ou Krystian Lupa font de l’inaction et de l’attente qui en découle le cœur même de leur geste artistique en explorant la performativité puissante du rien, du vide. Une dramaturgie tout aussi riche et féconde qui permet une suspension du temps propice à attiser la curiosité et l’interrogation du public.

Déjouer les attentes, casser les certitudes et faire travailler le spectateur, donner à penser, inviter à la réflexion et à l’émotion en est la vocation pour peu qu’elle veuille bien être saisie. Car en réalité, le public peut y être réfractaire. Après avoir assisté à une représentation de La Cité du rêve mis en scène par Krystian Lupa, Christophe Triau relate dans un excellent article paru dans la revue « Théâtre Public », comment « la grande salle du théâtre de la Ville qui, au bout de 7 heures de spectacle et deux entractes, s’est vidée de jusqu’à près d’une moitié de son public ». Il ajoute « un spectateur qui, vers la fin de la deuxième partie, quitte la salle, disparaît derrière les gradins puis revient sur ses pas pour jeter un « nul à chier ! » exaspéré », avant de donner la parole à un autre : « Mais bien sûr je reste, je vais peut-être finalement finir par avoir le SENS de tout ça, il doit bien y avoir un SENS tout de même, je veux savoir le SENS ! »

Quelle fascinante irritation d’une communauté de spectateurs placés au théâtre plus que dans la vie devant l’illisibilité de l’être et du monde.

visuel : en attendant godot mis en scène par Bernard Lévy à l’Athénée © Philippe Delacroix

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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