Classique

« La lumière luit dans les ténèbres » de Studio 104 : Birtwistle, Blondeau et Ligeti l’ont bien saisie

« La lumière luit dans les ténèbres » de Studio 104 : Birtwistle, Blondeau et Ligeti l’ont bien saisie

23 février 2020 | PAR Yuliya Tsutserova

Le 8 février 2020, dans le cadre du Festival Présences, la Radio France a évoqué la triomphe de la lumière sur l’obscurité de plus d’un genre, en mettant en valeur son corps vocal menacé de mutilation par suppression de trente postes : une manifestation digne et poignante à ne pas manquer en diffusion sur France Musique le 26 février 2020.

Harrison Birtwistle, The Moth Requiem

Quand on se figure des papillons de nuit, l’on entend des battements feutrés à peine audibles, des coups sourds, l’on se souvient d’une sorte itinérance aléatoire à l’aveugle, d’un gaspillage d’énergie, en toute probabilité inutile. Le bruit associé au papillon de nuit, est-il un bruit « naturel », comme on a tendance à l’interpréter nonchalamment, ou est-il toujours déjà le bruit d’une lutte d’un être coincé et condamné à l’exécution ? Un papillon de nuit entendu est peut-être toujours celui en train d’expirer ; dans les vieilles maisons de campagne, les rebords des fenêtres, ne font-ils pas, à l’arrivée de l’aube, des miniatures champs de bataille jonchés des corps minuscules desséchés et immobiles ? La plupart du temps, leur protestation désespérée et leur mort passent inaperçues ; mais de temps en temps, un papillon de nuit se trouve renfermé dans un piano (comme celui de Robin Blaser dans « The Moth Poem »), et en s’enchevêtrant dans ses cordes, il s’entrelace lui-même un hymne funèbre. Dans ce cas, « être entendu » promet « être sauvé » : c’est l’appel paradoxalement rédempteur de la mort que nous fait entendre Birtwistle dans son Moth Requiem : la voix qui le lance est glaciale, pincée, ponctuelle et déconcertante, une voix péremptoire, vidée de toute sentimentalité et presque anémique. La direction de Martina Bati est à l’écoute virtuose de son moindre sanglot, ses trébuchements ubiquitaires, ses carillons et crispations, ses sifflements et grésillements : le chœur, les harpes et la flûte se fusionnent en ce « malaise des sens dérangé » dont raisonnent les entrailles du piano de Blaser.

Sasha J. Blondeau, Urphänomen II.b

Dans ses travaux de recherche, Sasha exprime son intérêt pour des « nouvelles écritures du temps », dans une sorte de tissage « d’entrelacs temporels » qui seraient « résolument relationnels » : « Il nous paraissait que les notions de qualité de temps et de forme ne pouvaient s’appréhender dans leur complexité qu’avec le concours de plusieurs échelles de temps comportant un certain nombre de réseaux de dépendances. La notion de pensée relationnelle tient donc une place fondamentale dans ce travail ». Ainsi, pour Sasha, la formalisation d’une temporalité multiple et variable est conditionnée par une certaine conception de la relation : formelle, certes, mais aussi intimement poétique. La relation, le temps et l’espace sont parmi les concepts philosophiques les plus généraux dont les contours sont très difficiles à tracer. Leur « schématisation » en configuration sonore constitue donc une prouesse de chasse aux gestes fantômes qui animent les jeux d’ombres musicaux et s’y dissimulent. Le titre de cette composition fait éventuellement allusion à ce geste à l’origine de toute manifestation aux contours finis et l’évoque avec une conviction à la fois furtive et exubérante qui se déverse en rejaillissements lumineux, saturés, presque étonnés de leur propre découverte et sortie dans la lumière.

Ligeti, Lux aeterna

La lumière éternelle, c’est la lumière dite « incrée », la lumière qui émane du divin et en diffuse la gloire. Être illuminé par cette lumière signifie être dans la présence du divin, rentrer dans le communion le plus intime possible pour des êtres crées tels que les êtres humains. Destinée, à l’origine, aux défunts qui auraient ré-intégré ce communion, la bénédiction « Que la lumière perpétuelle luise pour eux » de la messe de Requiem exprime un vœu que les êtres crées, ayant été piégés et défigurés par une corruption terminale du monde et de l’esprit, recouvrent leur forme originelle grâce à leur réintégration à la source créatrice de toute figure d’être et d’agir. Ainsi, ce « troisième acte » du concert de ce soir reconduit poétiquement les fins aux débuts, la mort à la renaissance, et la mutilation à l’intégrité du corps et d’esprit. L’éxecution de cette pièce emblématique de Ligeti par le chœur de Radio France est immaculée, et ses voix s’étirent et frémissent comme tant des gerbes des gaulettes incandescentes, englouties par le feu d’écriture inspirée de Ligeti, qui les arrache des ténèbres sans les dévorer.

Un feu qui ne brûlerait pas le papillon de nuit qu’il attire ? Ce serait de fait un monde nouveau, un monde guéri à l’écoute de son origine créateur.

Visuel : © Christophe Abramowitz

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