Opéra

La Dame Blanche revient à la place Boïeldieu

La Dame Blanche revient à la place Boïeldieu

23 février 2020 | PAR Victoria Okada

Immense succès au XIXe siècle, première œuvre lyrique à avoir atteint 1000 représentations, La Dame Blanche de François-Adrien Boïeldieu a enthousiasmé ses contemporains. L’Opéra-Comique, le théâtre où l’œuvre naquit (dans les murs du Théâtre Feydeau, dans lequel il était installé en 1825, mais situé aujourd’hui à la place Boïeldieu), présente ce chef-d’œuvre d’antan, 22 ans après la production de 1997 dirigée par Marc Minkowski qui est devenue une référence.

Le sujet, un soldat à la rencontre du spectre d’une jeune femme qui hante un vieux château écossais, fait écho à la mode littéraire, celle de Walter Scott. Georges (sic) Brown, le héros, qui vit avec les souvenirs de son enfance arrachée, la retrouvera à la fin de l’opéra-comique. Les références historiques insérées dans les romans de Scott, en l’occurrence le destin des Stuarts, rappellent aux Français les péripéties des monarques de leur pays. En effet, la correspondance avec le sacre de Charles X qui a lieu en 1824 est facile à trouver pour le public de l’Opéra-Comique, cultivé et éclairé. Cela expliquerait le grand succès de l’œuvre au XIXe siècle ; en 1926, elle avait déjà enregistré 1679 représentations — et en ce jour de la première de la présente version, le 20 février 2020, on assiste à la 1694!

La jeune metteuse en scène Pauline Bureau opte pour des décors qui intègrent des projections vidéos proches de décors peints, ainsi que des costumes éclectiques. Elle avait déjà fait appel à ce procédé pour animer les murs de décors pour La Bohème, notre jeunesse, en 2018, dans le même théâtre. Les images créées par Nathalie Cabrol, remarquablement réalisées en 3D, insistent sur un caractère gothique (vitraux abîmés par le temps) et fantastique (portraits qui s’animent) de l’Écosse imaginaire. Fantastique ? Tout ne l’est pas. L’image de La Dame Blanche que l’on voit pendant l’ouverture est, à notre sens, trop terre à terre, et sa taille trop importante pour entretenir l’imaginaire… Ou bien, est-ce intentionnel ? Est-ce la traduction littérale de la réplique de Jenny : «  Il [Dickson] l’a vue comme je te vois ! » ? Quoi qu’il en soit, le caractère fantastique est renforcé par la magie de Benoît Dattez (la lettre de la Dame Blanche qui brûle toute seule ; la disparition de cette dernière par une petite explosion) et les lumières de Jean-Luc Chanonat. Celui-ci n’hésite pas à utiliser des éclairages mouvants – comme dans des concerts de variétés – pour créer des aspects surnaturels. Les décors d’Emmanuelle Roy sont classiques, mais sans lourdeur ; malgré quelques incohérences architecturales (juste au-dessus de la grande cheminée se trouve le palier conduisant à la chambre d’Anna), les éléments bien conçus permettent des changements à vue, ce qui ajoute un petit plaisir visuel. Pour les costumes d’Alice Touvet, si la présence de quelques tartans rappelle le pays, cela ne reste pas dans cette tradition ; des couleurs et des matières variées offrent une touche soit exotique (peaux d’animaux des montagnards), soit contemporaine (habits des officiers).

Après l’ouverture pot-pourri un peu terne due à la plume d’Adolphe Adam — il a dû la composer en une seule nuit suite au changement du calendrier —, le démarrage est lent dans l’acte I qui se déroule autour du trio Jenny (Sophie Marin-Degor), Dickson (Yann Beuron) et Georges Brown (Philippe Talbot). C’est l’acte II, avec l’arrivée d’un deuxième trio, qui déclenche véritablement la machine en cette soirée de la première : une Marguerite au timbre charnu (Aude Extrémo), une Anna dégageant grâce et clarté avec une touche espiègle (Elsa Benoit) et un Gaveston très investi vocalement et dans le jeux (Jérôme Boutillier) auxquels s’ajoute un Mac-Irton bureaucratique (Yoann Dubruque) pour la scène de la vente aux enchères. En conservant tous les dialogues, Pauline Bureau permet ainsi au spectateur de comprendre le goût de l’époque, l’œuvre étant très appréciée pour les deux parties parlée et chantée qui sont aussi élaborées l’une que l’autre. Ces dialogues, parfois très longs, sont appliqués avec soin, mais manquent quelque peu de naturel ; ils sont même laborieux par moments. En revanche, les caractères vocaux identifiables des chanteurs confèrent ainsi une individualité propre à chaque personnage. Philippe Talbot taille sur mesure cette partition « rossinienne à la française », ardue, parsemée de notes suraiguës destinées initialement à un ténor « de grâce », en opposition aux ténors puissants d’aujourd’hui. Le résultat est fascinant mais laisse entrevoir l’immense difficulté de cette tâche ; sa projection est parfois bancale, sa voix ne s’étale pas au moment attendu. Nous serons curieux de voir comment cela aura évolué à la fin des représentations.

Le chœur Les Eléments est homogène, comme le montre souvent le travail du chef de chœur Joël Suhubiette. L’Orchestre National d’Ile-de-France brille de toutes les couleurs sous la direction soigneuse, très attentive aux détails de Julien Leroy. Le chef fait ressortir toutes les subtilités de cette musique — qui mélange différents styles, Mozart, Rossini, Grétry, mais aussi des airs populaires comme chansons à boire ou chants montagnards… — en choisissant, avec succès, une sonorité « classique » aérée. Mais des décalages infimes avec certains chanteurs, bien que cela passe souvent presque inaperçu, font interroger sur l’option du tempo retenu pour certains passages.

La production est bien menée, dans un bon esprit de troupe, comme c’est toujours le cas à l’Opéra-Comique. L’attente du public exigeant de cette maison est ainsi pleinement satisfaite.

Photos © Christophe Raynaud de Lage

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Victoria Okada

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