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« La Création », prouesse musicale enivrante d’Insula Orchestra et Accentus sculptée par Laurence Equilbey.

« La Création », prouesse musicale enivrante d’Insula Orchestra et Accentus sculptée par Laurence Equilbey.

15 mai 2017 | PAR Bérénice Clerc

La Seine Musicale devient notre nouveau rendez-vous, trois fois en un mois, une bonne dose de musique haut niveau, drogue dure accessible à qui veut bien la chercher. Laurence Equilbey, Insula Orchestra et Accentus avaient donné rendez-vous à la Fura dels Baus pour la première Création maison éponyme « La Création » de Haydn. Le niveau musical fut très haut et toucha le ciel de l’excellence, beauté et émotions incluses.

Le gréement de La Seine Musicale est toujours là, fraîchement amarré en grandes pompes, des gens dans les jardins le surplombent, petites figures au loin. Zoom avant après la traversée de la passerelle, des hordes d’enfants apparaissent en sons d’abord, en sauts et en joie d’aller au spectacle. Il est toujours émouvant de constater que les enfants ont plaisir à rencontrer l’art et que la création a de beaux jours devant elle car dans cette maison neuve, de nombreux projets vont être proposés et les multiples connexions du cerveau de Laurence Equilbey et de ses collaborateurs vont imaginer et mettre en marche une constellation de possibles.

Pour la première création dans cette résidence à Boulogne, Laurence Equilbey et ses équipes ont choisi « La Création » de Haydn, sublime partition déjà montée par la chef avec brio il y a cinq ans avec l’Akademie für Alte Musik Berlin, l’exquise Sandrine Piau, le savoureux Johannes Weisser et Topi Lehtipuu. Une soirée que nous avions gardé en mémoire.

Pour deux soirs à La Seine Musicale avec Insula Orchestra, Accentus, Mari Eriksmoen, Daniel Schmutzhard et Martin Mitterrutzner, la mise en scène est confiée à Carlus Padrissa de La Fura dels Baus. Nous connaissons leur univers spectaculaire, nous avons le goût du contemporain, des arts, de la haute technologie et du challenge. Il faut hélas tristement le reconnaitre la mise en scène n’est pas à la hauteur des attentes artistiques actuelles et de l’excellence musicale proposée par les musiciens.

Dans sa fosse, avec les petites lumières, l’orchestre ressemble à une œuvre de Christian Boltanski. Dès les premiers sons, Insula Orchestra touche le sublime. La description du Chaos, ces harmonies dissonantes résonnent, explosent jusqu’au jouissif accord fortissimo du Licht et le plaisir va durer jusqu’au septième jour avec des piques de grâce multiples.

Insula Orchestra impose un niveau très haut à chaque pupitre, les vents comme des paillettes illuminent l’espace en filigrane, les percussions grondent, la matière sonore semble divine comme la création d’un monde instantané se renouvelant à chaque pas.

Accentus pourtant alourdi par la mise en scène dont nous parlerons plus tard éclaire avec génie le monde, la beauté des voix, amples, harmonieuses, sonores, claires, différentes, ensemble pour réinventer un tout aux spatialités différentes, maitrisées, puissantes, spirituelles et chargées d’émotions. La beauté se partage entre l’orchestre, le chœur et les solistes qui offrent des voix limpides articulées et habitées.

Laurence Equilbey concentration, trajet en tête et passion chevillés au corps semble créer elle même le monde avec les siens à chaque seconde. Elle voltige, telle une acrobate sur son cheval, la technique, les fermetés nécessaires et le travail démentiel en amont sont invisibles. Son souffle dessine un espace sonore envoutant, ses doigts ou sa baguette arrachent avec force et douceur la tendresse du monde pour redonner vie aux spectateurs haletants et subjugués par ces plaisirs multi sensoriels.

Coté mise en scène, les lourdeurs s’enchainent hélas dès la première apparition. Carlus Padrissa a eu une révélation fracassante : dans le nom Haydn il y a les lettres ADN…Si cela permet de faire germer des idées de mise en scène à un tel niveau alors dans le nom Mozart il y a art, si nous changeons deux lettres Schubert devient (S)Ch(o)uVert pour une mise en scène ode à la nature et l’écologie un sujet très contemporain.

Bach pourrait inspirer une mise en scène sur des lycéens français en terminal, des shampouineuses ou des jardiniers en herbe.

Fauré change l’accent de sa dernière lettre pour entendre Faurè, des arbres, on entend le hiboux du haut de son grand chêne il répond… Dusapin permet une scénographie de cercueils, les solistes en croque morts des pompes funèbres ou alors de jolis arbres de noël avec des guirlandes articulées par une immense machinerie surplombée d’une flèche ou d’un bonnet rouge et blanc, le chœur en costumes de lutins installant une crèche avec animaux vivants et rois mages d’or vêtus. La liste pourrait être longue, nous vous l’épargnons !

Trêve de mauvais calembour, le problème majeur est que la mise en scène façon art total est hélas bien loin de l’excellence et prouesses livrées par l’équipe musicale et n’apporte aucun supplément d’âme à l’œuvre.

Nous rêvons d’un espace vide où l’émotion visuelle ferait corps avec les subtiles émotions sonores. Le trop plein de néant, abstractions pseudo intellectuelles, surcharges visuelles, vide de substance, sans propos, une succession d’illustrations dîtes spectaculaires à grand renfort de technologie, tablettes et autres guirlandes de led à l’intérieur des costumes le tout lourdement et bruyamment enchevêtré dans une grue aquarium massive ramenant au réel quand nous avions besoin du rêve, de la sensualité, la poésie, le sens, l’élévation, du fond et de la forme habités.

D’énormes ballons tenus en laisse n’offrent même pas la légèreté de l’hélium, la beauté simple d’un ballon rouge qui s’envolerait. Même si cela n’a aucun lien avec le sujet de La création nous aurions pu apprécier la beauté pour la beauté. Accentus affublé de costumes d’un autre temps sont censés illustrer, jouer des migrants, des réfugiés.

Cela est peut-être une maladresse mais comment en 2017 peut-on représenter les réfugiés, politiques, climatiques du monde entier en guenilles, le visage mâchuré de noir comme s’ils sortaient d’un poêle à charbon, de la mine ou d’une mauvaise mise en scène des misérables, de la petite fille aux allumettes à grand renfort de gueux identifiables à leur crasse visible.

Nous vivons avec notre temps, nous croisons des « migrants », des réfugiés tous les jours parfois sans le savoir, car nous pourrions être eux, il sont humains comme nous avec la douleur de l’exil, les souvenirs d’une famille laissée sans vie ou encore menacée et des envies de travail, de dignité, propreté et élégance.

Heureusement pas de « Black face » comme on peut hélas encore en voir sur certaines scènes; il n’est cependant pas acceptable de représenter des humains en errance, souffrance non volontaire comme les clochards les plus clichés, les plus fragiles pour qui la rue est le seul asile avec lits à ciel ouvert quand les foyers ou les hôpitaux psychiatriques ont de moins en moins de lits.

Pour le magnifique duo final, les deux solistes agitent les gros ballons sans savoir vraiment pourquoi. Toute la mise en scène est bien appliquée par les chanteurs suspendus par une coque, dans l’eau et les chanteurs d’Accentus responsables de nombreuses actions laborieuses. L’envie de fermer les yeux et de déguster les extases musicales est grande, les spectateurs chanceux qui voyaient un bout de visage de la chef d’orchestre avait un spectacle plus intéressant, son visage et son corps donnaient plus d’émotions, de grâce, de vie, de mouvement, de danse et de fantaisies que les grands renforts d’images et de mouvements sur scène ou dans la salle.

Des voiles avec un diaporama de photos de Nan Goldin ou Bill Viola eurent été magnifiques. Pierrick Sorin, William Kentridge, Pierre Huygh auraient sans doute proposé du spectaculaire poétique. Une installation de Chiharu  Shiota aurait inventé un autre monde. Annette Messager, Prune Nourry, Anselm Kiefer, Daniel Arsham, Julien Salaud, James Turell, Tacita Dean, Philippe Pareno, Adel abdessemed, Maurizio Catellan, Giueseppe Penone, Sigalit Landau, Claude Lévêque, Barthélémy Togo, Dara Birbaum et bien d’autres connus ou à découvrir sont autant de noms de créateurs avec qui nous aurions aimé voyager pour cette création, aimerions voir résonner avec Insula Orchestra et ses futurs grands projets.

Saluons la prise de risque de Laurence Equilbey, elle veut et va changer les lignes, faire des croisements, des rencontres avec des plasticiens, metteurs en scène, chorégraphes, l’essentiel est là, les prochaines propositions ne manqueront certainement pas de nous emporter loin dans les arts.

Nous misons beaucoup sur Le Réquiem de Mozart chorégraphié par le talentueux Yoann Bourgeois et les projets avec Séverine Chavrier. Plus proche dans le calendrier Le 20 Juin Comala va être une belle découverte à La Philharmonie de Paris. Les 24 et 25 Juin la Messe en Ut de Mozart devrait nous réjouir à  La Seine Musicale.

L’immense perfection de la partition, la direction éclatante, les couleurs, reliefs et fantaisies d’Insula Orchestra lové dans les voix d’Accentus et l’élévation musicale sauvent le monde du chaos, font naitre les humains à leur image fabuleuse sur un fil, en mouvement jusqu’au jour où le labeur de la vie sera arrivé à sa dernière page.

Le triomphe est grand, la salle hurle bravo, après de telles voluptés les cris sont encore nécessaires, les mains se frappent, l’Homme s’incarne par la force du son.

Il est possible de revivre ce spectacle ici, les extases sonores vont parvenir rapidement, prenez garde à une addiction possible !

Visuels (c) Julien Benhamou et Bérénice Clerc.

 

 

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Bérénice Clerc
Comédienne, cantatrice et auteure des « Recettes Beauté » (YB ÉDITIONS), spécialisée en art contemporain, chanson française et musique classique.

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