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Gustavo Dudamel et le Los Angeles Philharmonic, à l’ombre de Bernstein

Gustavo Dudamel et le Los Angeles Philharmonic, à l’ombre de Bernstein

07 mai 2018 | PAR Alexis Duval

A la Philharmonie de Paris, le chef vénézuélien et son orchestre ont notamment accompli la prouesse de jouer « Amériques » d’Edgard Varèse, partition à 125 instruments.

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De l’audace, il en fallait. Cela tombe bien, Gustavo Dudamel en a à revendre. Jugez plutôt : samedi 5 mai, à la Philharmonie de Paris, le chef d’orchestre vénézuélien et le Los Angeles Philharmonic, la formation qu’il dirige depuis 2009 ont joué un programme Esa-Pekka Salonen, Edgard Varèse et Dmitri Chostakovitch. Trois compositeurs, trois parcours, trois hommages chacun d’une teneur fort différente. Mais indéniablement, une prise de risque considérable dans le choix des oeuvres.

Le Pollux d’Esa-Pekka Salonen a ouvert le bal. Composée cette année, l’oeuvre de douze minutes a été créée le 13 avril au Walt Disney Concert Hall de Los Angeles. Le chef d’orchestre finlandais, qui est l’auteur de cette curiosité, est également le prédécesseur de Gustavo Dudamel à la tête de l’ensemble californien. L’hommage prend immédiatement sens.

La pièce, dans laquelle se succèdent des ambiances lugubres pour aboutir à un crescendo en forme de menace, bien qu’assez anecdotique dans sa réalisation, ne manque pas d’intérêt dans ses sources d’inspiration. Esa-Pekka Salonen dit avoir puisé dans la ligne de basse d’« un groupe post-grunge » dont il a entendu la musique à Paris. A noter : la pièce sera bientôt complétée par sa suite, logiquement intitulée « Castor ».

C’est avec « Amériques » du Français Edgard Varèse (1883-1965) que la soirée a pris son envol. Quelle sensation ! Avec 125 instrumentistes sur scène, le choc est total. Et dire que c’est une épure de la première version, initialement prévue pour 142 musiciens… Dès les premières mesures, l’évocation du totémique Sacre du printemps d’Igor Stravinsky (1913) est criante. Comme le hautbois chez Stravinsky, la flûte est la première à poser un thème que complètent et troublent d’autres instruments.

Chaînon manquant entre le Sacre du printemps et West Side Story

Vingt-six minutes durant, le Los Angeles Philharmonic s’est livrée à une interprétation fascinante, à la hauteur d’une partition ardue car volontairement cacophoniques. Avec ses sonorités pléthoriques et mélangées, « Amériques » restitue à la perfection les différents mondes du Nouveau Monde. Dans cette création autour des Etats-Unis citadins, on devine les klaxons, les moteurs – on entend même la lancinante sirène des pompiers. Edgard Varèse permet l’éclosion d’un véritable spectacle, chose rare dans une salle de concert de musique classique.

Amériques s’inspire en effet de la découverte qu’Edgard Varèse a faite des sons de cette ruche vibrionnante qu’est New York. En particulier le West Side de l’époque, à Manhattan, quartier qu’il a découvert dans les années 1910. En cela, l’oeuvre-monstre du compositeur français peut être vu comme le chaînon manquant entre le Sacre du printemps et West Side Story, le joyau musical du grand Leonard Bernstein (1918-1990). Le concert du samedi 5 mai s’inscrit d’ailleurs dans le cadre du week-end d’hommage que la Philharmonie de Paris consacre au maestro américain, dont on célèbre le centenaire de la naissance cette année. Avec notamment la projection en ciné-concert de Sur les quais d’Elia Kazan.

Le clou de la soirée : la Symphonie n°5 du Russe Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Quatre mouvements et 50 minutes surprenantes, passionnées et passionnantes que le compositeur a pensées comme une « réponse d’un artiste soviétique à la critique justifiée » – créée en 1937, l’oeuvre fait suite à une intense campagne de dénigrement qui a en particulier touché Dmitri Chostakovitch.

Sincérité désarmante de Gustavo Dudamel

La furieuse quinte de toux qui a pris une des flûtistes lors du troisième (et le plus beau) mouvement, le Largo en fa dièse mineur, n’a rien gâché au plaisir du public, qui, à peine la dernière mesure achevée, a hurlé son admiration pour la direction énergique et souple de Gustavo Dudamel. « Regardez, il ne salue pas sur son estrade, il est au milieu des musiciens », note un confrère critique musical. La sincérité du chef et de son orchestre est décidément désarmante de beauté.

En bis, la version pour concert du sublime « Liebestod », finale de l’opéra Tristan et Isolde de Richard Wagner, a achevé avec brio un concert qui a marqué d’une pierre blanche la jeune histoire de la Philharmonie de Paris. Le choix du « Liebestod » peut aussi être vu comme un dernier hommage à Leonard Bernstein, qui l’a dirigé à plusieurs reprises. Retrouvez le maestro à la baguette du Boston Symphony Orchestra.

Crédit photo : Alexis Duval

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