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Antoine Palloc : Comme on n’a plus le temps de courir, on prend le temps de faire les choses !

Antoine Palloc : Comme on n’a plus le temps de courir, on prend le temps de faire les choses !

08 avril 2020 | PAR Paul Fourier

Antoine Palloc est pianiste spécialisé dans l’accompagnement d’artistes lyriques, tels Sonya Yoncheva, Benjamin Bernheim, Marina Rebeka, Annick Massis ou Karine Deshayes. Il est directeur artistique de l’Instant lyrique à l’Eléphant Paname et prépare un disque de mélodies avec Melody Louledjian.

Confiné, comme chacun de nous, il nous parle de ses occupations, de ses initiatives, de son optimisme et des jolies choses qui émergent, malgré tout, de cette difficile période.

Bonjour Antoine, où êtes-vous actuellement ?

Je suis chez moi, à Paris, confortablement installé et je suis en bonne santé ! J’ai la chance que les travaux de mon appartement se soient terminés juste avant le confinement. Du coup, j’ai pas mal de choses à ranger et ça aide à passer le temps… d’autant qu’on est bien obligé de réinventer le temps en ce moment. Comme j’ai un chien que je dois sortir trois fois par jour, je suis obligé de constater le comportement de parisiens qui ne respectent pas les consignes et j’en suis assez effaré. Pour sortir, je choisis des tranches horaires où il n’y a pas grand monde dans la rue. Bien évidemment, mon chien est super content car je suis à la maison toute la journée (rires).

Sur le plan professionnel, quels ont été les projets annulés ?

Il y a eu les « instants lyriques » (à l’Eléphant Paname) avec Rachel Willis-Sorensen, Alexandre Duhamel et Angélique Boudeville qui ont été annulés. Il en est de même pour mon récital avec Sonya Yoncheva, à Barcelone. D’autres, malheureusement vont suivre, notamment à Lille, avec Mélody Louledjian, et avec Karine Deshayes, à l’Opéra de Bordeaux. J’espère vraiment qu’il y aura des reports. Certains théâtres sont très corrects, d’autres restent plus dans le flou. Donc, faisons preuve de patience et attendons ! Quand tout va redémarrer, il va y avoir un grand besoin de culture, de beauté, et le public sera là. Il y aura un avant et un après, bien sûr, mais je suis persuadé que les gens en auront besoin. Quand et comment, là est la question…

Mais comment vous êtes-vous organisé ?

Déjà, je dois dire que la solitude ne me pèse pas. Ce qui me manque, ce sont les contacts humains, les répétitions. Alors, la première chose que j’ai faite, pendant ce confinement, a été de relire des classiques, de regarder des tas de films que je n’avais pas vus ou d’en revoir certains; tout ça, c’est de la culture, c’est du beau, c’est de la soif. Bien sûr, il y a des personnes qui sont dans une situation extrêmement précaire, pour qui c’est difficile et c’est du cas par cas. Mais il faut rester optimiste, positif et joyeux, même dans cette période. Il faut garder l’espoir, car l’espoir, c’est la force de l’être humain.

Sinon, bien évidemment, il est difficile de se motiver et de travailler tous les jours alors que tout s’annule. Mais il existe des tas de moyens de rester en activité: ainsi, par exemple, j’ai créé un groupe whatsapp pour des amis qui sont seuls chez eux – parfois dans des petits espaces – et, tous les jours, je leur joue un petit morceau de piano. Pour nous artistes, le plus difficile, c’est que l’on aime être sur scène, on aime donner, on aime partager; on est privé de tout ça mais il y a d’autres moyens de le faire en attendant des jours meilleurs. Il est important de se dire que nous, les interprètes, ne sommes pas des victimes de la culture, mais des vecteurs de la culture, et il nous appartient de la faire vivre, cette culture !

La situation va être très compliquée pour les artistes !

C’est surtout pour les jeunes que ça va être difficile ! Nous, nous avons « un nom », nous avons des carrières, des contacts. Alors que pour tous ces jeunes qui viennent de démarrer et vont avoir un trou énorme en début de carrière… Quand j’étais jeune, mon professeur Dalton Baldwin, un jour m’avait dit : « Tu commenceras à mieux jouer le jour où tu auras souffert » et j’y repense en ce moment. A l’époque, cela m’avait fait rire, mais il n’avait pas tort ! Mais nous devons aussi nous dire que tout le monde, tous les corps de métiers, et partout, sont touchés. Les personnes âgées qui ne reçoivent plus de visites, c’est aussi douloureux qu’une perte de salaire ! C’est pour ça que je trouve aberrant de voir des gens flâner dans la rue, comme si ça n’était que le printemps !

Alors, quels sont les projets pour l’après ?

J’ai deux récitals programmés au Festival de Beaune et j’espère qu’il va être maintenu. J’en ai aussi dans des festivals au mois d’août. On ne sait évidemment pas si ça va se tenir ; il y a de grosses incertitudes. Tous les ans, je donne également un récital au Festival des flâneries artistiques d’Aix-en-Provence – c’est toujours un bonheur car Andrea Ferréol, qui l’organise, est une grande amie; c’est fin juin et, pour le moment, c’est maintenu…
Il y a également l’album Fleurs (sortie prévue le 5 juin 2020), un projet qui nous tient à cœur avec Melody Louledjian. Une fantaisie florale, comme son nom l’indique, avec des premières mondiales sous la forme originelle piano/chant, et des surprises…
Par ailleurs, la saison de l’Instant lyrique de l’année prochaine est complètement bouclée par notre équipe, Sophie de Ségur, Julien Benhamou, Richard Plaza et moi même, et je peux vous dire qu’elle s’annonce très belle !

Est-ce que vous constatez des choses positives dans cette période ?

Il y a énormément de choses très jolies ! Je vous donne un exemple : il y a longtemps, j’avais créé un groupe Whatsapp pour certains de mes élèves qui m’avaient demandé de leur faire découvrir les chanteurs du passé. L’une d’elles m’a récemment demandé de le faire chaque jour plutôt que d’envoyer un morceau tous les vendredis. Bien évidemment, je le fais et ils sont absolument ravis ; et ensuite, ils vont se cultiver, ils vont se documenter sur la carrière des artistes. Voilà quelque chose de vraiment positif !
N’oublions pas qu’auparavant, on courait tout le temps. Et qu’aujourd’hui, on prend le temps de faire des choses simples. Mon immeuble est vide ; nous sommes seuls car tout le monde est parti à la campagne. C’est d’un calme absolu. Mais on se fait un coucou chaque jour avec la petite dame d’en face ; on se donne des nouvelles avec mon fournisseur de primeurs ; il y a plein de choses jolies et charmantes qui se passent. Comme on n’a plus le temps de courir, on prend le temps de faire les choses (rires) !

Des questions émergent sur le monde d’après. Si vous aviez un souhait sur ce qui pourrait changer, ce serait quoi ?

Prendre le temps ! Ne pas arriver le matin pour un récital à jouer le soir, prendre le temps de travailler, prendre le temps de dire « je t’aime » aux personnes que l’on aime, prendre le temps de s’occuper des autres. Bref… redonner une autre dimension au temps.

Quelle est la chose la plus idiote que vous ayez faite pendant ce confinement ?

Je joue à cache-cache avec mon chien !

Quel est votre défaut qui s’est révélé au début du confinement ?

Hmmm… La flemme ! J’ai sur mon piano 6000 photocopies, je pense, qui doivent être classées… et ça n’avance pas beaucoup ! (rires)

Ah, voilà la contrepartie de donner du temps au temps ! Et lorsqu’on ne va plus en avoir que pour cinq jours de confinement, tout la monde va speeder pour terminer toutes ces choses en plan !

Quelle activité avez-vous redécouverte avec le confinement ?

Il n’y en a pas vraiment, j’ai toujours adoré cuisiner ; certes, je cuisine plus car j’ai plus de temps. Je réinvente même des recettes avec ce qu’il y a dans le frigo. Et ça c’est amusant ! Et je continue à faire mon sport, à lire, à regarder des films, à écouter de la musique… Nicolas Courjal m’a offert un lego pour mes 50 ans : le Taj Mahal en lego blanc et je peux vous dire que ça me prend beaucoup de temps (rires) !

Quelle astuce avez-vous pour tenir chaque jour ?

Déjà gérer la journée comme si c’était une journée normale. Se lever, s’habiller, se doucher, ne pas rester en pyjama du matin au soir ! Mais même le dimanche, je ne faisais jamais ça !

Et puis, prendre le plaisir de là où il vient. Il y a notamment des choses très drôles qui circulent sur Internet. Les gens sont très créatifs. Et il y a tous ces grands théâtres qui ont mis de spectacles en streaming, idem pour les collections des musées… J’ai plein d’amis qui, pour me faire plaisir, étaient venus à l’Instant lyrique et certains, depuis, ont regardé un opéra. Ce sont des petites gouttes de bonheur. Rester joyeux, appeler la famille, les amis et… continuer à rire !

Voilà un bien joli mot de la fin dans cette période ! On a hâte de vous revoir et que tout ce que nous aimons recommence ! A très bientôt Antoine !

L’actualité d’Antoine Palloc est sur son site (même si elle va être impactée).

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